L’in­dus­trie cultu­relle et le dé­sir d’être soi : le par­cours de Ma­rie-Claude Bour­bon­nais

Photo | Societe - - Image Et Société - [Oli­vier Ber­nard, Ph. D.] [Ma­rie-Claude Bour­bon­nais, cos­player]

a consom­ma­tion n’est pas qu’une af­faire d’ar­gent, mais aus­si une ques­tion d’in­ter­ac­tion sym­bo­lique. Qu’il s’agisse d’images, d’ob­jets ou de mots, ce qui est par­ta­gé ou consom­mé est in­va­ria­ble­ment char­gé de sens. Les mul­tiples si­gni­fi­ca­tions que peut re­vê­tir le sens des choses qui nous en­tourent in­fluencent la com­pré­hen­sion que les gens ont du monde pour en­suite rendre pos­sible une nou­velle in­ter­pré­ta­tion de ce der­nier. La com­plexi­té de cette dynamique consu­mé­riste est le propre de toutes les cultures qui, à notre époque, se dé­roule dans un contexte d’hy­per­mé­dia­ti­sa­tion, de ca­pi­ta­li­sa­tion et de spec­ta­cu­la­ri­sa­tion. → Texte in­té­gral ←

Certes, cette dynamique est com­plexe, au­tant pour sa com­pré­hen­sion théo­rique que pour les ac­teurs so­ciaux qui sont im­pli­qués dans les rouages de cette consom­ma­tion cultu­relle. Afin de don­ner à cette réa­li­té so­ciale un soup­çon de lim­pi­di­té, je vous pro­pose de suivre le par­cours d’une jeune femme qui s’est pro­fon­dé­ment in­ves­tie dans le fonc­tion­ne­ment de ces rouages. Grâce à Ma­rie-Claude Bour­bon­nais, qui a gen­ti­ment ac­cep­té de par­ti­ci­per à une en­tre­vue por­tant sur son par­cours de vie, nous voya­ge­rons, avec tous les aléas émo­tifs que ce­la im­plique, dans l’uni­vers des in­dus­tries de la culture du corps.

Dès son jeune âge, Ma­rie-Claude af­fec­tion­nait l’uni­vers des ani­més ja­po­nais. De ces uni­vers fan­tas­tiques, elle dé­ve­lop­pait une af­fec­tion par­ti­cu­liè­re­ment pour les per­son­nages fé­mi­nins. Elle ai­mait l’es­thé­tique des filles des man­gas et d’animes ja­po­nais, tout comme celles des co­mic books amé­ri­cains, des filles aux corps splen­dides et at­ti­rants. En fait, son des­si­na­teur pré­fé­ré était J. Scott Camp­bell. Faut-il ici pré­ci­ser que Camp­bell est un ar­tiste très re­con­nu qui, au­jourd’hui, des­sine presque ex­clu­si­ve­ment pour Mar­vel ; il est, entre autres, le créa­teur de Dan­ger Girl.

Ma­rie-Claude ex­plique que ces des­sins de per­son­nages fé­mi­nins re­pré­sentent dès lors sa ré­fé­rence en tant que mo­dèle de femme. Sa­chant que la plu­part des femmes re­gardent plu­tôt des pho­tos de per­sonnes réelles pour se com­pa­rer, et bien que ces des­sins fan­tas­ma­go­riques font ap­pel à des pro­por­tions cor­po­relles exa­cer­bées et sexuées, son sou­hait était bien ce­lui de res­sem­bler à ces femmes. At­teindre cet idéal es­thé­tique ne peut se faire sans chi­rur­gie. Et pour Ma­rie-Claude, alors en pleine re­cherche iden­ti­taire, la grande po­pu­la­ri­té du por­noé­ro­tisme fait naître en elle une dif­fi­cul­té d’ac­cep­ta­tion de soi in­ex­tri­ca­ble­ment liée au fait que son en­vi­ron­ne­ment so­cial va­lo­rise une image hy­per­sexuée de la femme, une dif­fi­cul­té que connaissent un grand nombre de femmes. Cet état de mal-être et d’es­time de soi ca­ren­cé fut un vé­ri­table tour­ment pour Ma­rie-Claude.

À 19 ans, elle ouvre un compte-épargne dans une ins­ti­tu­tion fi­nan­cière dans l’ob­jec­tif ul­time de s’of­frir une aug­men­ta­tion mam­maire. Avant l’opé­ra­tion, Ma­rie-Claude se dé­cri­vait comme une femme as­saillie d’un cock­tail de com­plexes. Sa vi­sion d’elle-même la tour­men­tait à un point tel, qu’elle évi­tait les sor­ties en pu­blic. Une ja­lou­sie qua­li­fiable de pa­tho­lo­gique l’ha­bi­tait, di­mi­nuant si­gni­fi­ca­ti­ve­ment sa ca­pa­ci­té à fonc­tion­ner so­cia­le­ment, pro­por­tion­nel­le­ment au spectre trans­lu­cide qu’était de­ve­nu son es­time per­son­nelle.

À 27 ans, Ma­rie-Claude su­bit sa se­conde et der­nière aug­men­ta­tion mam­maire. La taille de ses seins, G ou H se­lon les marques de lingerie, était dé­sor­mais hors des stan­dards. Cette opé­ra­tion mar­quait non seule­ment un chan­ge­ment, mais un point de rup­ture dans la vie de Ma­rie-Claude. Sa nou­velle poi­trine, à l’ins­tar des per­son­nages de Camp­bell, de­ve­nait l’ac­cès à une réa­li­té dif­fé­rente, une vé­ri­table al­ter­na­tive d’in­ter­pré­ta­tion du monde. Ce pas­sage à l’acte était tout sauf ano­din. Grâce à lui, le mal de vivre et les mau­vais sou­ve­nirs se sont éva­nouis. En termes d’at­ti­tude, il s’agit d’un chan­ge­ment ra­di­cal, voire même de l’ordre d’une volte-face. Au­tre­ment dit, Ma­rie-Claude avait l’im­pres­sion d’être en­fin de­ve­nue la femme qu’elle était des­ti­née à être, telle « la fi­gure d’une in­di­cible in­té­rio­ri­té dans la­quelle la vé­ri­té du genre trou­ve­rait na­tu­rel­le­ment sa place1. » Pour rap­pel, avec notre époque, l’in­té­rio­ri­té de­vient le seul repère fiable, une au­then­ti­ci­té du vé­cu per­son­nel op­po­sé à la four­be­rie du monde so­cial2. Cette op­po­si­tion de soi au reste du monde est un in­dice pa­tent

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