Par Na­tha­lie Kin­nard

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abri­quer des narcotiques sans pa­vot, c’est fai­sable. Pour rem­pla­cer la plante, il faut du sucre et des le­vures sem­blables à celles uti­li­sées pour faire le pain et la bière. Mais les cher­cheurs Vincent Martin, de l’Uni­ver­si­té Con­cor­dia, à Mon­tréal, ti­tu­laire de la Chaire de re­cherche du Ca­na­da en gé­no­mique et gé­nie mi­cro­bien, et John Due­ber, du dé­par­te­ment de bio­lo­gie vé­gé­tale et mi­cro­bienne de l’uni­ver­si­té de la Ca­li­for­nie, à Ber­ke­ley, ont mis vo­lon­tai­re­ment en veilleuse la réa­li­sa­tion com­plète de leur re­cette de mor­phine syn­thé­tique et autres opia­cés. Ils sont en pour­par­lers avec des au­to­ri­tés comme San­té Ca­na­da et le Federal Bu­reau of In­ves­ti­ga­tion (FBI) afin de mieux pro­té­ger leur in­ven­tion, tout en em­pê­chant qu’elle tombe aux mains des con­tre­ban­diers.

D’em­blée, Vincent Martin se fait ras­su­rant, car leur mé­thode est ac­tuel­le­ment très dif­fi­cile à re­créer. Pour com­men­cer, il fau­drait re­pro­duire les le­vures qu’ils ont gé­né­ti­que­ment mo­di­fiées de fa­çon à ce qu’elles imitent la plante de pa­vot et conver­tissent le sucre de table en ré­ti­cu­line, un pré­cur­seur des opia­cés. Il leur a fal­lu six ans pour y ar­ri­ver. Ce n’est qu’en­suite, à par­tir de cet in­gré­dient, qu’on pour­rait syn­thé­ti­ser divers anal­gé­siques uti­li­sés dans le mi­lieu mé­di­cal, comme la mor­phine ou la co­déine. Mais ce­la de­mande de la pa­tience. « Avant d’ob­te­nir des mo­lé­cules de mor­phine, il faut pro­duire une quin­zaine de sub­stances in­ter­mé­diaires, ce qui ne peut se faire qu’en une tren­taine d’étapes clés », pré­cise le cher­cheur. Par ailleurs, les le­vures ne sont pas en­core as­sez per­for­mantes pour pro­duire des anal­gé­siques en quan­ti­té in­dus­trielle. En­fin, ex­plique Vincent Martin : « Pour op­ti­mi­ser notre re­cette, il reste en­core plu­sieurs re­cherches à faire. Par exemple, trans­for­mer gé­né­ti­que­ment les en­zymes pour ren­for­cer leur ef­fi­ca­ci­té à pro­duire spé­ci­fi­que­ment les com­po­sés sou­hai­tés. » Mais John Due­ber et lui ont confiance d’y ar­ri­ver d’ici une di­zaine d’an­nées. D’où leur sou­ci de bien en­ca­drer ju­ri­di­que­ment leurs tra­vaux.

« Nous te­nons San­té Ca­na­da in­for­mé de toutes les étapes du dé­ve­lop­pe­ment. Éga­le­ment, nous ré­flé­chis­sons sur les me­sures de sé­cu­ri­té à prendre concer­nant des pro­jets comme le nôtre », in­dique Vincent Martin. No­tam­ment, les cher­cheurs sug­gèrent que la sur­vie des le­vures pro­duc­trices de sub­stances contrô­lées soit dé­pen­dante d’un in­gré­dient nu­tri­tif se­cret. L’agent spécial du FBI, Ed­ward You, qui sui­vait ces tra­vaux, est ras­su­ré par ces ini­tia­tives : « Les re­cherches de Vincent Martin et son équipe forcent une ré­flexion qui met­tra la table pour des pro­jets si­mi­laires. Car la bio­lo­gie syn­thé­tique est en pleine émer­gence, et elle pour­rait s’avé­rer une so­lu­tion en cas de pé­nu­rie de cer­tains mé­di­ca­ments, comme les opia­cés. »

La bio­lo­gie syn­thé­tique, qui com­bine l’in­gé­nie­rie et la bio­lo­gie, c’est le gé­nie gé­né­tique pous­sé à l’ex­trême. Son uti­li­té est de conce­voir des sys­tèmes bio­lo­giques in­exis­tants dans l’en­vi­ron­ne­ment ou, en­core, gé­né­rer en la­bo­ra­toire des com­po­sés pro­duits seule­ment par la na­ture, afin d’en fa­vo­ri­ser l’in­dus­tria­li­sa­tion. « C’est ce que j’ai fait avec l’ar­té­mi­si­nine du­rant mon pro­jet de post­doc­to­rat, ra­conte Vincent Martin. Ce mé­di­ca­ment contre la ma­la­ria, ex­trait à l’ori­gine d’une plante her­ba­cée, est au­jourd’hui syn­thé­ti­sé à moindre coût grâce à des le­vures. » Le cher­cheur a vou­lu re­pro­duire l’ex­pé­rience avec les opia­cés, car le Ca­na­da se bute ré­gu­liè­re­ment à des pro­blèmes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en mor­phine et autres anal­gé­siques.

En ef­fet, les opia­cés sont tra­di­tion­nel­le­ment dé­ri­vés de l’opium, lui-même ex­trait de la plante de pa­vot sous forme de gomme blanche. Comme le pa­vot n’est pas culti­vé au Ca­na­da, le pays doit im­por­ter la ma­tière pre­mière. Sa pro­duc­tion de trai­te­ments an­ti­dou­leur dé­pend donc des quelques contrées pro­duc­trices de pa­vot lé­gal comme la Hon­grie, l’Au­triche, l’Al­le­magne, la France ou l’Aus­tra­lie, qui doivent ce­pen­dant sa­tis­faire à la de­mande constante des hô­pi­taux à l’échelle mon­diale. En 2009, l’Of­fice des Na­tions unies contre la drogue et le crime (ONUDC) es­ti­mait la sur­face de plan­ta­tions lé­gales de pa­vot à 181 000 hec­tares pro­dui­sant 7 754 tonnes d’opium. Le fait que ces mo­lé­cules soient très coû­teuses, et qu’elles soient ré­gle­men­tées en tant que sub­stances contrô­lées, com­plique éga­le­ment l’im­por­ta­tion.

La syn­thèse des mo­lé­cules anal­gé­siques par des le­vures plu­tôt que par le pa­vot non seule­ment ré­gle­ra ces pro­blèmes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, mais elle se­ra plus ef­fi­cace et moins chère pour les com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques. « Sans comp­ter que les mé­di­ca­ments pro­duits à par­tir du pa­vot peuvent conte­nir des im­pu­re­tés pro­ve­nant de l’ex­trait de la plante, ce qui n’est pas le cas avec les le­vures », d’ajou­ter Vincent Martin. Le cher­cheur croit d’ailleurs que son pro­ces­sus pour­ra être adap­té à la créa­tion d’autres sub­stances thé­ra­peu­tiques, comme des an­ti­bio­tiques ou des an­ti­can­cé­reux.

Culture de

le­vures (à droite), une étape

vers la pro­duc­tion d’opia­cé sans pa­vot

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