L’em­bal­lage qui tue des bac­té­ries

Les dates de pé­remp­tion du lait pour­raient être re­pous­sées grâce à un em­bal­lage ali­men­taire conçu dans les la­bo­ra­toires de gé­nie chi­mique de Po­ly­tech­nique Mon­tréal.

Québec Science - - DOSSIER SPÉCIAL -

Cette viande qui traîne dans le fri­go est-elle en­core fraîche? Et qu’en est-il de ce car­ton de lait: ne dé­gage-t-il pas une drôle d’odeur? La date de pé­remp­tion est tou­jours si vite ar­ri­vée. Bien­tôt, les ali­ments em­bal­lés pour­raient être conser­vés plus long­temps grâce… aux ca­ra­paces des crabes. Plus pré­ci­sé­ment au bio­po­ly­mère qu’elles contiennent. On l’ap­pelle « chi­to­sane ».

Nu­ry Ar­di­la et Mou­nia Ar­koun, cher­cheuses à Po­ly­tech­nique Mon­tréal, l’ex­ploitent de­puis plu­sieurs an­nées dans l’es­poir de ré­duire le gas­pillage ali­men­taire. Au­jourd’hui, elles tra­vaillent sur un em­bal­lage an­ti­bac­té­rien, bap­ti­sé Chi­toPack, qui se col­le­ra sur les pa­rois in­ternes des conte­nants de lait.

Dé­jà, un joueur de l’in­dus­trie agroa­li­men­taire, dont elles ne veulent pas dé­voi­ler l’iden­ti­té, les a sol­li­ci­tées afin de ré­duire le nombre de pro­duits lai­tiers pé­ri­més qui lui sont re­tour­nés et de se dis­tin­guer de la concur­rence grâce à des den­rées ayant une plus longue du­rée de vie.

Avant de s’at­ta­quer aux car­tons de lait, Nu­ry Ar­di­la et Mou­nia Ar­koun se sont d’abord in­té­res­sées à la viande. Au mo­ment de leur post­doc­to­rat, entre 2012 et 2017, elles réus­sissent à re­pous­ser le mo­ment où une pièce de viande de­vient im­propre à la consom­ma­tion. Elles mettent alors au point une na­no­struc­ture faite de fibres en chi­to­sane en­tre­croi­sées par élec­tro­fi­lage. Il en ré­sulte une mem­brane flexible et po­reuse qui, une fois ap­pli­quée sur la sur­face d’une viande, at­tire et re­tient dans ses fi­lets des bac­té­ries, comme E. co­li ou les es­pèces du genre Lis­te­ria, pour les éli­mi­ner avec une ef­fi­ca­ci­té re­dou­table. En la­bo­ra­toire, la mem­brane pro­longe la du­rée de vie de l’ali­ment d’une se­maine. Qui plus est, elle est bio­dé­gra­dable.

Convain­cues du po­ten­tiel de leur em­bal­lage, elles fondent l’en­tre­prise Evio en 2017. Sou­te­nues par le pro­gramme Tech­no­pre­neur du Centre d’en­trepre- neu­riat Po­ly-UdeM, elles com­mu­niquent avec une tren­taine de clients po­ten­tiels de l’agroa­li­men­taire. Mais ces der­niers de­meurent fri­leux à l’idée d’adop­ter des na­no­tech­no­lo­gies, en plus d’être frei­nés par leur coût pro­hi­bi­tif.

Loin de se dé­mo­ra­li­ser, les deux femmes re­tournent au la­bo. Croyant tou­jours aux ver­tus du chi­to­sane, elles mettent de cô­té la mem­brane et misent plu­tôt sur la concep­tion d’une pel­li­cule conti­nue du po­ly­mère, moins chère à fa­bri­quer. Si de telles pel­li­cules exis­taient dé­jà, leurs usages de­meu­raient res­treints aux la­bo­ra­toires et au­cune n’était adap­tée aux be­soins du sec­teur agroa­li­men­taire.

Afin d’ob­te­nir les pro­prié­tés mé­ca­niques vou­lues, no­tam­ment pour le scel­lage, les cher­cheuses testent dif­fé­rentes com­bi­nai­sons d’acides qui servent à dis­soudre la poudre de chi­to­sane avant de lais­ser place, une fois éva­po­rés, à une fine pel­li­cule. Le pro­cé­dé ain­si que les mé­langes de chi­to­sane et de dif­fé­rents acides sont l’ob­jet d’un bre­vet pro­vi­soire.

Au contact de la viande, la pel­li­cule s’avère lé­gè­re­ment moins flexible et em­pri­sonne moins ef­fi­ca­ce­ment les bac­té­ries que la mem­brane en na­no­struc­ture. En re­vanche, le lait, puis­qu’il bouge dans son conte­nant, in­ter­agit mieux avec l’em­bal­lage ac­tif, ex­pliquent les jeunes en­tre­pre­neures qui sont dé­sor­mais ac­com­pa­gnées à l’in­cu­ba­teur J.-Ar­mand-Bom­bar­dier de Po­ly­tech­nique Mon­tréal.

Aux in­di­vi­dus al­ler­giques aux fruits de mer, Nu­ry Ar­di­la as­sure que les pro­téines de chi­to­sane sont ré­duites au maxi­mum dans la poudre uti­li­sée afin de pré­ve­nir toute ré­ac­tion. « Dans le fu­tur, on ai­me­rait aus­si tes­ter dif­fé­rentes sources de chi­to­sane », ajoute-t-elle, en évo­quant ce­lui is­su de cham­pi­gnons. Reste que, en re­cou­rant à des ca­ra­paces de crus­ta­cés, le Chi­toPack évite tant le gas­pillage de lait, de viande et pos­si­ble­ment d’autres den­rées que ce­lui de ces re­buts de la pêche.

Nu­ry Ar­di­la et Mou­nia Ar­koun ont créé l’em­bal­lage an­ti­bac­té­rien Chi­toPack.

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