Mon can­cer de la peau

Le mélanome se soigne très bien, mais la pré­ven­tion et le diag­nos­tic pré­coce sont es­sen­tiels

Sélection - - Sommaire - PAR SYD­NEY LO­NEY DE BEST HEALTH ILLUS­TRA­TION DE MELANIE LAMBRICK

Le mélanome se soigne très bien, mais la pré­ven­tion et le diag­nos­tic pré­coce sont es­sen­tiels.

J’ai tou­jours bien maî­tri­sé l’ABCD du mélanome, un moyen mné­mo­tech­nique de dé­pis­tage (voir en­ca­dré page sui­vante). Mais j’ai né­gli­gé le «E». En dé­cembre 2015, en me ra­sant les jambes, j’ai re­mar­qué un grain de beau­té sur la par­tie extérieure de mon ge­nou gauche. Il avait tou­jours été là, mais pa­rais­sait sou­dain plus fon­cé. Il était pour­tant sy­mé­trique, avait une bor­dure ré­gu­lière, je ne lui voyais qu’une cou­leur et il res­tait de pe­tit dia­mètre. Rien de sé­rieux, ai-je son­gé alors, tout en me pro­met­tant de le faire contrô­ler dès que j’au­rais le temps.

J’ai fi­ni par voir mon mé­de­cin de fa­mille trois mois plus tard. « Il n’y a sans doute pas lieu de s’in­quié­ter. » Elle se vou­lait ras­su­rante, mais elle m’a tout de même pris un ren­dez-vous chez le der­ma­to­logue. Le « E » que j’avais né­gli­gé fait ré­fé­rence à l’« évo­lu­tion » et, quand il s’agit de dé­tec­tion du can­cer de la peau, c’est la lettre la plus im­por­tante.

Li­sa Kel­lett, der­ma­to­logue à Toronto, a exa­mi­né le grain de beau­té et aus­si­tôt pro­cé­dé à une biop­sie. Les ré­sul­tats sont ar­ri­vés une se­maine plus tard : mélanome malin au stade 1.

« C’est bien la preuve que le can­cer de la peau ne cor­res­pond pas tou­jours aux cri­tères ABCD », a-t-elle fait re­mar­quer.

En nette pro­gres­sion au Ca­na­da, le can­cer de la peau re­pré­sente un tiers de tous les nou­veaux can­cers, avec 80 000 nou­veaux cas chaque an­née – plus que ceux du sein, de la pros­tate, des pou­mons et du cô­lon réunis. Le fac­teur de risque le plus im­por­tant reste la pro­tec­tion in­adé­quate de la peau, in­siste la der­ma­to­logue.

APRÈS LA BIOP­SIE, j’ai su­bi une deuxième in­ter­ven­tion pour re­ti­rer de la peau en pro­fon­deur au­tour de la tu­meur afin d’éli­mi­ner toute cel­lule can­cé­reuse. Lors de mon ren­dez-vous à l’hô­pi­tal, les 80 sièges de la cli­nique étaient oc­cu­pés par des pa­tients de tous âges et de tous mi­lieux.

Après quelques heures dans une salle d’at­tente, on se lasse de son té­lé­phone. Alors on ra­conte son his­toire. J’ai fait la connais­sance d’un ou­vrier d’une cin­quan­taine d’an­nées qui avait tra­vaillé toute sa vie sur des chan­tiers; on lui re­ti­rait un troi­sième mélanome dans le dos. Et d’une jeune étu­diante en soins in­fir­miers qui n’avait pas 30 ans et à qui on en­le­vait son deuxième mélanome – sa mère en était morte.

Si de 80% à 90% des can­cers de la peau sont cau­sés par les rayon­ne­ments ul­tra­vio­lets, le mélanome se dé­ve­loppe à par­tir de cel­lules pig­men­taires de l’épi­derme saines, les mé­la­no­cytes. Comme toutes les cel­lules de notre or­ga­nisme, elles peuvent de­ve­nir can­cé­reuses. Chez l’homme, la plu­part des mé­la­nomes ap­pa­raissent sur la poi­trine et le dos ; chez la femme, plu­tôt sur les jambes. Mais ils peuvent se dé­ve­lop­per sur la plante des pieds, la paume des mains ou dans la bouche.

Ceux à qui l’on diag­nos­tique un can­cer de la peau se sou­viennent sou­vent de s’être mal pro­té­gés du so­leil à un mo­ment don­né de leur vie. J’ai im­mé­dia­te­ment pen­sé à mes étés pas­sés à en­sei­gner la voile dans un camp pour filles dans le nord de l’On­ta­rio. Plon­ger dans le lac avec des fillettes de neuf ans pour gréer un dé­ri­veur La­ser la­vait mon écran so­laire – ap­pli­qué à la hâte et, je l’avoue, de fa­çon spo­ra­dique – avant même que j’aie mis les voiles.

LIN­DA THIESSEN, de Co­quit­lam, en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, se sou­vient des jour­nées en­so­leillées sur les pentes de ski où il fai­sait si chaud qu’elle en­le­vait son couvre-chef et fi­nis­sait la jour­née avec un vi­lain coup de so­leil sur le front. En 2003, on l’opé­rait d’un pre­mier can­cer de la peau – un car­ci­nome ba­so­cel­lu­laire. «Le diag­nos­tic m’a ef­frayée, se sou­vient Lin­da, 63 ans, mais par chance, la tu­meur était su­per­fi­cielle et fa­cile à soi­gner. »

Par la suite, on lui a re­ti­ré par ex­ci­sion (abla­tion com­plète par in­ci­sion) et par biop­sie (abla­tion par­tielle) 12 autres car­ci­nomes ba­so­cel­lu­laires. Elle connais­sait la chan­son. Mais en 2013, quand elle a re­mar­qué une nou­velle tache sur sa tempe, elle n’a rien fait. Son ma­ri souf­frait d’un par­kin­son avan­cé et sa san­té dé­cli­nait. « Je me ré­veillais la nuit à 3 h en me di­sant que je de­vais ab­so­lu­ment me faire exa­mi­ner puis, le ma­tin, je com­men­çais une nou­velle jour­née, se sou­vient-elle. La petite croûte sur ma tempe était le der­nier de mes sou­cis. »

UN DIAG­NOS­TIC ra­pide ac­cé­lère la prise en charge du pa­tient, mais la plu­part des Ca­na­diens semblent igno­rer qu’un can­cer de la peau ne se soigne pas tou­jours fa­ci­le­ment. En 2015, après le dé­cès de son ma­ri, Lin­da a en­fin consul­té un der­ma­to­logue qui lui a diag­nos­ti­qué son 14e car­ci­nome ba­so­cel­lu­laire. Elle avait trop tar­dé à le

faire exa­mi­ner et a dû su­bir une chi­rur­gie de Mohs.

Cette tech­nique chi­rur­gi­cale per­met d’iden­ti­fier et de re­ti­rer la tu­meur par couches, en pré­ser­vant les tis­sus sains ad­ja­cents. On l’uti­lise pour les car­ci­nomes épi­der­moïdes et ba­so­cel­lu­laires, ain­si que pour cer­tains mé­la­nomes. C’est un vé­ri­table pro­grès par rap­port à des opé­ra­tions où on re­tire avec la tu­meur vi­sible une par­tie des tis­sus sains qui l’en­tourent, puis on at­tend les ré­sul­tats de la pa­tho­lo­gie. Avec la chi­rur­gie de Mohs, on s’as­sure au mo­ment de l’in­ter­ven­tion d’avoir en­le­vé toutes les cel­lules can­cé­reuses ; le pa­tient a donc moins de risque de su­bir une autre opé­ra­tion et a de meilleures chances de gué­rir.

Pour évi­ter une at­tente de neuf mois en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, en 2016, Lin­da s’est fait opé­rer à Ed­mon­ton par le Dr Ma­riusz Sa­pi­jasz­ko. Le chi­rur­gien lui a ex­pli­qué que le can­cer avait dé­ployé des ra­mi­fi­ca­tions sous sa peau. Il a dû re­ti­rer six couches de tis­su en cercles de plus en plus larges avant de trou­ver du tis­su sain.

PLUS LA DÉ­TEC­TION du can­cer est tar­dive, plus le trai­te­ment est in­va­sif. D’où l’im­por­tance du diag­nos­tic et de la pré­ven­tion. « Ap­pre­nez à connaître votre corps, re­com­mande le Dr Sa­pi­jasz­ko. Si vous no­tez un chan­ge­ment qui per­dure au-de­là d’un ou deux mois, consul­tez un mé­de­cin. » Il ajoute que, dans la plu­part des cas, ce sont les pa­tients et les membres de leur fa­mille qui dé­couvrent le can­cer de la peau. « Nous sa­vons diag­nos­ti­quer le can­cer, mais c’est le pa­tient qui le trouve. »

Mar­cie Ul­mer, der­ma­to­logue mé­di­cale et es­thé­tique à Van­cou­ver, re­com­mande de s’exa­mi­ner de la tête aux pieds une fois par mois. « Le can­cer de la peau est le plus ai­sé à dé­pis­ter de tous, com­pa­ra­ti­ve­ment aux can­cers du foie, des pou­mons ou des ovaires, par exemple, dit-elle. Pris à temps, il se soigne très bien. »

Mais elle in­siste, la pré­ven­tion reste es­sen­tielle. « Les mé­faits du so­leil sont cu­mu­la­tifs. On ne peut pas re­ve­nir en ar­rière, mais il est tou­jours temps de chan­ger d’ha­bi­tude. »

En 2012, So­phie Be­lan­ger, 45 ans au­jourd’hui, se fai­sait re­ti­rer sous l’oeil gauche ce qui res­sem­blait à un bou­ton ; c’était un car­ci­nome ba­so­cel­lu­laire. « Je n’ai au­cun sou­ve­nir de ma mère m’ap­pli­quant de l’écran so­laire sur la peau, confie la femme d’af­faires de Cal­ga­ry. C’était comme ça, à l’époque.» Elle a

MA PEAU EST

EXAMINÉE TOUS LES SIX

MOIS PAR UN PRO­FES­SION­NEL ET MES GRAINS DE BEAU­TÉ

SE­RONT DÉ­SOR­MAIS SYS­TÉ­MA­TI­QUE­MENT

PHO­TO­GRA­PHIÉS.

deux ado­les­centes pour qui se pro­té­ger du so­leil coule de source. «C’est dans leur mode de vie, dit-elle. Quand elles jouent au foot­ball, l’écran so­laire fait par­tie de l’équi­pe­ment. »

Les écrans solaires ne pré­sentent mal­heu­reu­se­ment pas tous la même ef­fi­ca­ci­té, pré­cise Ken Ala­nen, der­ma­to­logue, der­ma­to­pa­tho­lo­giste et spé­cia­liste de la chi­rur­gie de Mohs pour le can­cer de la peau à Cal­ga­ry. Un fac­teur de pro­tec­tion so­laire (FPS) su­pé­rieur à 40 n’est qu’un ou­til pro­mo­tion­nel, ex­plique-t-il. « À 40, vous êtes dé­jà pro­té­gé à 98 %. Au-de­là, il n’y a pas grande dif­fé­rence. »

Aus­si, le FPS pro­tège sur­tout des UVB, qui consti­tuent 5 % des rayons UV, mais pas des UVA, qui comptent pour les 95 % res­tants. Or on croit au­jourd’hui savoir que les UVA contri­buent au dé­ve­lop­pe­ment des can­cers de la peau et peut-être même les causent. « Les UVB, c’est ce qui vous brûle, dit-il. Bron­zer, c’est dan­ge­reux ; le bron­zage sain n’existe pas. »

En­fin, ne comp­tez pas sur un hy­dra­tant ou sur le ma­quillage pour vous pro­té­ger du so­leil. Le Dr Ala­nen sou­ligne que la FDA amé­ri­caine pré­voit d’in­ter­dire toute al­lu­sion à la pro­tec­tion so­laire sur les crèmes hy­dra­tantes et le ma­quillage.

J’ai sor­ti mon fond de teint pré­fé­ré pour sou­mettre sa com­po­si­tion à Ken Ala­nen : 5 % de di­oxyde de ti­tane et au­tant d’oxyde de zinc. « Le ti­tane ne bloque pas suf­fi­sam­ment les UVA, et au­cune des deux concen­tra­tions à 5 % ne suf­fit, a-t-il fait re­mar­quer. Ce pro­duit est sans doute un cos­mé­tique conve­nable, mais ses bien­faits cli­niques sont dou­teux. » Voi­là pour mon « écran so­laire » de pré­di­lec­tion.

Le der­ma­to­logue re­com­mande le zinc. « Le zinc est na­tu­rel – c’est es­sen­tiel­le­ment de la pierre broyée – et bloque toute la gamme du rayon­ne­ment ul­tra­vio­let. C’est éga­le­ment le com­po­sant qui ré­siste le plus long­temps.» Le pro­duit idéal en contient au moins 20 %.

DE­PUIS MON DIAG­NOS­TIC, il y a deux ans, j’ai in­ves­ti dans un nou­vel écran so­laire. J’aime tou­jours au­tant le plein air, mais vous me trou­ve­rez dé­sor­mais sous un cha­peau à large bord ou à l’ombre si l’in­dice UV – l’échelle de me­sure de l’in­ten­si­té du rayon­ne­ment ul­tra­vio­let – est égal ou su­pé­rieur à trois. Un pro­fes­sion­nel exa­mine ma peau tous les six mois et mes grains de beau­té se­ront dé­sor­mais sys­té­ma­ti­que­ment pho­to­gra­phiés pour qu’on puisse les com­pa­rer d’un ren­dez-vous à l’autre. (L’ap­pli­ca­tion Mo­leMap­per, conçue par un scien­ti­fique pour ai­der sa femme à sur­veiller ses grains de beau­té entre deux vi­sites chez son der­ma­to­logue, est dis­po­nible chez Apple.)

Mais sur­tout, j’exa­mine chaque cen­ti­mètre car­ré de ma peau tous les 15 du mois. J’es­père évi­dem­ment ne rien trou­ver mais, le cas échéant, je ne se­rai ja­mais trop oc­cu­pée pour m’en préoccuper.

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