TRA­GIQUE RÉ­GATE

Ils pen­saient ar­ri­ver avant les orages. Mais le vent s’est le­vé plus vite que pré­vu, avec des pointes dignes d’un ou­ra­gan.

Sélection - - La Une - PAR MAT­THEW TEAGUE

LES VOI­LIERS SE PRÉ­PARENT EN DOU­CEUR à la ré­gate de l’île Dau­phin, dans la baie de Mo­bile, en Ala­ba­ma. À bord du Ky­la, un ca­ta­ma­ran lé­ger de 5 m, Ron et Hana forment une équipe in­ha­bi­tuelle. Ron Gas­ton, 50 ans, grand et mince, pos­sède une longue ex­pé­rience de la voile ; Hana Bla­lack, une petite rousse au teint clair de 15 ans, n’est ja­mais mon­tée sur un voi­lier. Mais elle a confiance en Ron, qui est comme un père pour elle ; et sa fille, Sa­rah, est presque une soeur.

Chaque prin­temps, les voi­liers se ras­semblent au centre de la baie pour une course de près de 33 km jus­qu’à l’île Dau­phin, au sud. Ce ma­tin du 25 avril, il y a une ar­ma­da de ba­teaux comme ce­lui de Ron, un Ho­bie Cat qu’on peut ti­rer à la main sur une plage, mais aus­si des voi­liers de com­pé­ti­tion pro­fi­lés aux mâts sur­di­men­sion­nés, et des na­vires océa­niques aux ca­bines somp­tueuses. En tout, 125 voi­liers et 475 par­ti­ci­pants sont ins­crits à la ré­gate.

À 7 h 44, tan­dis que les em­bar­ca­tions se dis­posent pour le dé­part de 9 h 30, un mes­sage ap­pa­raît sur le site in­ter­net du Fai­rhope Yacht Club, qui or­ga­nise l’évé­ne­ment : « An­nu­lé en rai­son du mau­vais temps. »

Tou­te­fois, à 8 h 10, le club an­nonce que la ré­gate au­ra bien lieu. Se­lon Ga­ry Gar­ner, le pré­sident du club, le mes­sage d’an­nu­la­tion ne ré­sulte que d’une er­reur de com­mu­ni­ca­tion. Cette confu­sion re­tarde le dé­part d’une heure.

Un faux dé­part en­traîne un autre retard d’une de­mi-heure. À 10 h 45, les ba­teaux sont tou­jours en at­tente quand

le Ser­vice mé­téo­ro­lo­gique na­tio­nal (NWS) de Mo­bile émet une alerte : « Cet après-mi­di, des orages se dé­pla­ce­ront de l’ouest vers la ré­gion ma­ri­time. Cer­tains pour­raient être vio­lents. »

Huit ba­teaux seule­ment se re­tirent. « Des orages dis­per­sés, même vio­lents, ce n’est pas là une pré­vi­sion in­quié­tante, ex­plique Ga­ry Gar­ner. Pour ceux qui font de la course à la voile sur de grandes dis­tances, c’est cou­rant. »

À bord du Razr, un voi­lier de 7,3 m, Len­nard Lui­ten, 17 ans, son père Robert et trois amis ana­lysent les der­niers bul­le­tins mé­téo. Les orages de­vraient com­men­cer vers 16h15, ce qui leur lais­se­rait le temps de fran­chir la ligne d’ar­ri­vée et de ren­trer à bon port.

Le dé­part ap­proche et Len­nard est fé­brile. Le Razr était presque une épave quand son père et lui l’ont ache­té, et ils ont mis un an à le res­tau­rer. Main­te­nant, les cinq membres d’équi­page se re­gardent en sou­riant : pour la pre­mière fois, leur ba­teau est par­fai­te­ment au point. Ils mi­nutent pré­ci­sé­ment leur dé­part, et mènent la course pen­dant la pre­mière de­mi-heure.

Ce­pen­dant, les pe­tits ca­ta­ma­rans comptent aus­si par­mi les plus ra­pides, et le Ky­la fonce, em­por­tant Hana et Ron. Une fois au large, Hana se dé­tend. Ils viennent de dé­pas­ser le Wind Nuts, un voi­lier de 11 m com­man­dé par Scott God­bold, un ami de Ron. «Hé!» criet-il en agi­tant le bras.

Scott God­bold et sa femme Hope sont ve­nus voir leur fils par­ti­ci­per à la course, et ai­der en cas de be­soin. Il sa­lue à son tour.

LA BAIE DE MO­BILE s’étend sur près de 48 km en lon­gueur, et la moi­tié en lar­geur. Un che­nal la tra­verse au centre, mais la plus grande par­tie est si peu pro­fonde qu’un adulte peut s’y te­nir de­bout. Au nord-ouest se trouve la ville de Mo­bile, par­se­mée de gratte-ciel. L’em­bou­chure de la baie est fer­mée par l’île Dau­phin et la pé­nin­sule de Fort Mor­gan. Entre les deux, un pas­sage de 5 km per­met d’ac­cé­der au golfe du Mexique.

Pen­dant la pre­mière moi­tié de la course, Hana et Ron ta­lonnent Shane, le frère de ce der­nier, qui vogue sur un ca­ta­ma­ran iden­tique. Les condi­tions sont idéales, avec de bons vents et une mer calme. Vers 14 h, ils fran­chissent la ligne d’ar­ri­vée et Hana se re­tourne. Shane ar­rive une mi­nute après eux. « Nous avons ga­gné ! » s’écrie-t-elle.

Ha­bi­tuel­le­ment, après la course, les concur­rents ac­costent dans le port de l’île Dau­phin pour re­ce­voir leur tro­phée et pas­ser la nuit. Mais les frères Gas­ton pré­fèrent ren­trer chez eux, es­pé­rant ar­ri­ver avant le gros temps ; d’autres prennent la même dé­ci­sion. Les frères suivent la côte ouest, vers le nord.

Peu avant 15 h, Ron et Hana re­gardent ap­pro­cher des nuages d’orage, ve­nant de l’ouest. « Il risque de pleu­voir », dit Ron, dans un de ces eu­phé­mismes qui le ca­rac­té­risent.

La tem­pête, qui s’est for­mée au Texas, a tra­ver­sé trois États avant d’at­teindre la baie. Dans les bu­reaux du NWS de Mo­bile, les mé­téo­ro­logues suivent sa pro­gres­sion sur les ra­dars. Ja­son Bea­man, qui co­or­donne les alertes du bu­reau, note qu’au lieu de se dis­per­ser comme d’ha­bi­tude l’orage se ren­force. «C’était un mo­teur, une ma­chine qui avan­çait toute seule », di­ra-t-il.

SOUS LE PONT DE 5 KM qui re­lie l’île Dau­phin à la terre ferme, Sa­rah Gas­ton, 17 ans, lutte pour maî­tri­ser un pe­tit voi­lier avec son par­te­naire Jim Gates, un ami de la fa­mille âgé de 74 ans, tan­dis que la pluie et le vent s’abattent sur la baie.

« Tout ce que nous cher­chions, c’est un ri­vage, ra­con­te­ra Sa­rah. Mais tout était blanc. On ne voyait pas la terre. On ne voyait même pas le pont. »

Plus au nord, les frères Gas­ton s’ap­prochent du Buc­ca­neer Yacht Club, sur la rive ouest de la baie.

Un éclair dé­chire le ciel. « Ne touche pas de mé­tal », crie Ron à Hana. Ils se blot­tissent sur le tram­po­line, le pont en tis­su ten­du entre les deux coques du voi­lier.

À peu près 3 km der­rière, Shane et son fils Con­nor dis­pa­raissent, sous­traits à la vue par un ri­deau de pluie.

Quelques ins­tants plus tard, ra­pide et dense, la pluie rat­trape le Ky­la. Le monde semble alors se ré­duire à un pe­tit es­pace gris, sans ho­ri­zon, sans ciel, sans ri­vage.

Puis, brus­que­ment, le vent se met à souf­fler à 117 km/h, la puis­sance d’un ou­ra­gan. Ron et Hana n’ont même pas une se­conde pour ren­trer une par­tie de leurs voiles.

La proue du Ky­la sort de l’eau. Le ba­teau reste dres­sé un ins­tant puis cha­vire. Comme la baie ne fait que 2 m de pro­fon­deur à cet en­droit, le mât se fiche dans la vase et se brise en deux.

Hana perd pied et sa tête heurte la bôme, un es­par ho­ri­zon­tal at­ta­ché au mât. Ron retombe entre elle et le ba­teau. Il at­trape Hana d’une main, et de l’autre, il sai­sit une corde fixée au Ky­la.

En po­si­tion ver­ti­cale, le tram­po­line pre­nait le vent comme une voile. Em­por­té, le ca­ta­ma­ran tire le bras de Ron, lui fai­sant lâ­cher le main de la

LE CA­TA­MA­RAN EM­PORTE RON,

QUI DOIT CHOI­SIR ENTRE ABAN­DON­NER

LE BA­TEAU OU ABAN­DON­NER HANA.

jeune fille. Il doit alors choi­sir entre aban­don­ner le ba­teau ou aban­don­ner Hana.

Il lâche le ba­teau. Hana et Ron portent des gi­lets de sau­ve­tage, mais des vagues de 2,5 m s’écrasent sur eux, me­na­çant de les sé­pa­rer et de les en­glou­tir.

Ils se serrent dans les bras l’un de l’autre, et Hana colle sa tête contre la poi­trine de Ron, pour gar­der une poche d’air à l’abri de la pluie tor­ren­tielle.

Au mi­lieu de ce chaos, Ron pense un ins­tant à sa fille. Mais comme lui et Hana roulent dans les vagues, son es­prit de­vient vide et gris comme le pay­sage au­tour d’eux.

Sa­rah et Jim tombent aus­si à l’eau, éjec­tés de leur em­bar­ca­tion.

Le mât craque, li­bé­rant les voiles. « Jim ! » crie Sa­rah, es­sayant de les re­te­nir. Fi­na­le­ment, ils se re­trouvent et par­viennent à se his­ser sur l’épave de leur na­vire.

QUA­RANTE-HUIT KI­LO­MÈTRES plus au nord, un en­seigne de la Garde cô­tière, Phil­lip McNa­ma­ra, ef­fec­tue son tout pre­mier quart de ser­vice à ce poste. Quand la tem­pête s’abat sur la baie, il com­mence à re­ce­voir des ap­pels de dé­tresse de plai­san­ciers tom­bés à la mer ou échoués sur des bancs de sable, et de té­moins af­fo­lés sur le ri­vage.

À plu­sieurs re­prises, Phil­lip contacte son su­pé­rieur, le com­man­dant Ch­ris Ce­de­rholm, pour lui de­man­der con­seil.

« Dès le troi­sième ap­pel, j’ai com­pris qu’il se pas­sait quelque chose », ex­pli­que­ra Ch­ris. En ar­ri­vant à la sta­tion, il dé­clenche une « opé­ra­tion de sau­ve­tage de masse », fai­sant ap­pel aux forces aé­riennes, ter­restres et ma­ri­times.

Tan­dis que les au­to­ri­tés s’ef­forcent d’éva­luer l’am­pleur de la tem­pête, des cen­taines de per­sonnes luttent pour leur vie dans la baie. Le vent fait cha­vi­rer le Razr, je­tant à l’eau Len­nard et Robert Lui­tens, Jim­mie Brown, 71 ans, et ses amis Adam Clark et Ja­cob Poun­cey.

Jim­mie est em­pê­tré dans un im­per­méable. Len­nard fait le tour du ba­teau à la re­cherche de son père, qu’il trouve près de Ja­cob. Après une ving­taine de mi­nutes, les fortes vagues me­nacent de les noyer. Len­nard se lance vers la rive pour cher­cher de l’aide.

LES FORTES VAGUES ME­NACENT DE LES NOYER ET LEN­NARD SE LANCE VERS

LA RIVE POUR CHER­CHER DE L’AIDE.

Ha­bi­tuel­le­ment, le front violent d’un orage se dis­perse en deux ou trois mi­nutes. Cette fois, la tem­pête dure 45 mi­nutes.

UNE DOU­ZAINE DE ba­teaux de la Garde cô­tière ré­pondent à l’ap­pel, ain­si que plu­sieurs avions et hé­li­co­ptères et une équipe qui par­court les côtes en vé­hi­cules tout-ter­rain. Des ca­va­liers fouillent les bancs d’argile à la re­cherche de nau­fra­gés. Les chances de re­trou­ver ne se­rait-ce qu’une per­sonne dans plus de 1000 km2 de mer dé­chaî­née sont mi­nimes.

Dans le poste de la Garde cô­tière de l’île Dau­phin, Scott Ban­non, ma­jor de la Di­vi­sion des res­sources ma­rines de l’Ala­ba­ma, té­lé­phone aux fa­milles et aux amis des par­ti­ci­pants pour dres­ser la liste des dis­pa­rus.

Près du pont de l’île Dau­phin, un ba­teau de sau­ve­tage de la Garde cô­tière re­cueille Jim Gates et Sa­rah Gas­ton. Elle souffre d’hy­po­ther­mie et est bles­sée à la jambe ; quand les sau­ve­teurs la hissent sur le pont, elle est en état de choc.

Ron et Hana se trouvent près du centre de la baie, où leurs chances d’être se­cou­rus sont ex­trê­me­ment faibles. « Tout ce que l’on voit au­des­sus de l’eau, c’est la tête des gens, ex­plique Ban­non. On peut fa­ci­le­ment pas­ser à quelques mètres d’eux sans les voir. »

Ron et Hana sont à l’eau de­puis deux heures. Ils ont ten­té de na­ger vers la rive, mais les vagues et le cou­rant les em­pêchent d’avan­cer. Pour conjurer l’hor­reur de la si­tua­tion, Hana plai­sante : « Je ne crois pas que nous ar­ri­ve­rons à la mai­son à temps pour le re­pas. »

« Re­garde », dit Ron, sor­tant un té­lé­phone de sa poche. Au même mo­ment, Hana tire le GPS qu’elle a en­foui dans son gi­let de sau­ve­tage.

Hana ap­pelle les se­cours. Une opé­ra­trice de­mande l’adresse de l’ur­gence.

« Je suis dans la baie de Mo­bile, dit Hana.

— Dans la ré­gion de la baie de Mo­bile ?

— Non, ma­dame. Je suis dans la baie. Je suis dans l’eau. »

Grâce au té­lé­phone et au GPS, et en ob­ser­vant les phares d’un ba­teau de pa­trouille, Hana par­vient à gui­der les sau­ve­teurs jus­qu’à eux.

Quand un of­fi­cier la hisse sur le pont, Hana de­mande : « Ce ba­teau ne va pas cou­ler lui aus­si, hein ? »

SHANE ET CON­NOR Gas­ton se sont aus­si re­trou­vés à l’eau. Le vent a fait cha­vi­rer trois fois leur ba­teau avant que le mât fi­nisse par cé­der. Ils uti­lisent le pe­tit foc pour se dé­pla­cer vers la rive ouest. Une fois à terre, ils frappent à la porte d’une mai­son, em­pruntent un té­lé­phone et ap­pellent la Garde cô­tière pour faire savoir qu’ils sont sains et saufs.

Au cou­cher du so­leil, Scott et Hope God­bold pé­nètrent dans la sta­tion de la Garde cô­tière de l’île Dau­phin avec trois res­ca­pés.

Après les avoir tous dé­po­sés à la sta­tion, Scott God­bold re­prend les re­cherches avec son père, Ken­ny, qui vient de le re­joindre. Scott songe à Len­nard Lui­ten, qu’il connaît, et qui est tou­jours por­té dis­pa­ru. Son père et son ami Ja­cob ont été res­ca­pés, mais deux autres membres de l’équipe du Razr, Adam Clark et Jim­mie Brown, ont per­du la vie.

Len­nard est alors à l’eau de­puis six heures, sans veste de sau­ve­tage. La nuit ar­rive et les chances de trou­ver le gar­çon s’ame­nuisent ra­pi­de­ment. Scott laisse dou­ce­ment glis­ser son em­bar­ca­tion dans la baie, prê­tant l’oreille au moindre bruit dans l’obs­cu­ri­té.

En­fin, il per­çoit une voix sur l’eau : « Au se­cours ! »

DES HEURES AU­PA­RA­VANT, le cou­rant a en­traî­né Len­nard vers la mer. Il a na­gé vers une pla­te­forme pé­tro­lière, mais les vagues étaient contre lui, et il a vu la pla­te­forme pas­ser len­te­ment du sud au nord. Il n’y avait plus rien que la mer et les ténèbres. Mal­gré tout, il a gar­dé es­poir : peut-être pour­rait-il s’agrip­per à une cage à crabes, ou à une bouée.

Ken­ny di­rige une lampe de poche vers son vi­sage, et Scott de­mande : « C’est toi, Len­nard ? »

Dix em­bar­ca­tions ont cou­lé ou ont été dé­truites, 40 per­sonnes ont été se­cou­rues en mer et six ont per­du la vie. C’est l’une des pires ca­tas­trophes de l’his­toire de la voile de plai­sance des États-Unis. Col­la­bo­rant avec la Garde cô­tière, char­gée de l’en­quête sur le dé­sastre, les or­ga­ni­sa­teurs de la ré­gate ont adop­té des me­sures de sé­cu­ri­té plus strictes.

La fa­mille de Robert Tho­mas, une des vic­times, pour­suit le Fai­rhope Yacht Club pour né­gli­gence et ho­mi­cide dé­lic­tuel.

La ré­gate a lieu dans la baie de Mo­bile, sur la côte de l’Ala­ba­ma.F L O R ID EBaie de Mo­bileÉTATS-UNISA L A B A M AFai­rhopeÎle Dau­phinFort Mor­gankm020

Hana Bla­lack et Ron Gas­ton sont res­tés à l’eau pen­dant plus de deux heures.

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