L’AT­LAN­TIQUE EN SO­LO

LA PROUESSE DE CHARLES LIND­BERGH A OU­VERT UNE FE­NÊTRE SUR L’AVE­NIR

Sélection - - La Une - PAR DAN HAMP­TON

Si Charles Au­gus­tus Lind­bergh était un homme in­tro­ver­ti et se­cret, il a éga­le­ment été, à la fin de sa vie, un per­son­nage contro­ver­sé. Fils d’un congres­siste amé­ri­cain, il épouse Anne Mor­row, une riche hé­ri­tière, en 1929. Leur en­fant est kid­nap­pé en 1932 et trou­vé mort deux mois plus tard. Ins­tal­lé en Eu­rope, il se­ra cri­ti­qué pour s’être op­po­sé à l’en­ga­ge­ment des États-Unis dans la Se­conde Guerre mon­diale – mais fi­ni­ra par vo­ler pour les Al­liés dans le Pa­ci­fique. Après sa mort, en 1974, on dé­couvre qu’il a en­tre­te­nu plu­sieurs re­la­tions ex­tracon­ju­gales. Lind­bergh est un hé­ros im­par­fait, mais un hé­ros quand même, car rien de tout ce­la ne peut ef­fa­cer le cou­rage ex­cep­tion­nel dont il a fait preuve en tra­ver­sant l’océan At­lan­tique, il y a 91 ans… La ca­bine em­peste l’es­sence et la colle, mais le pi­lote n’y prête pas at­ten­tion. Avan­çant len­te­ment la ma­nette des gaz, il pousse le bruyant mo­teur à son ré­gime de dé­col­lage. L’avion se dresse sur ses amor­tis­seurs, lut­tant pour ti­rer homme et ma­chine sur l’herbe hu­mide. Pen­ché à gauche, contre le fu­se­lage cou­vert de tis­su, Charles Lind­bergh, 25 ans, re­garde la piste de dé­col­lage boueuse par la fe­nêtre ou­verte.

Il n’y a pour­tant pas grand-chose à voir en ce ma­tin bru­meux à Long Is­land, dans l’État de New York. Des ri­deaux de pluie se dé­versent de nuages bas et sombres, et on dis­cerne à peine la sil­houette des arbres, à l’ex­tré­mi­té est du ter­rain.

La piste d’herbe est dé­trem­pée et le mo­teur peine dans l’air hu­mide. L’ai­guille du ta­chy­mètre, qui in­dique le nombre de tours mi­nute du mo­teur, ne monte pas. Ce­la l’in­quiète, tout comme le lé­ger vent ar­rière. Charles Lind­bergh a pré­vu dé­col­ler à l’aube, contre le vent d’est noc­turne, qui souffle pour­tant à pré­sent de l’ouest. Ses bottes mouillées glissent sur les pé­dales mé­tal­liques du pa­lon­nier. Par des mou­ve­ments suc­ces­sifs des pieds, il ma­ni­pule dou­ce­ment la gou­verne pour gar­der l’avion dans l’axe de la piste, exer­cice ren­du dif­fi­cile par le manque de vi­si­bi­li­té.

L’an­cien pi­lote du ser­vice pos­tal, homme grand et mince (on l’a sur­nom­mé Slim), a fait ins­tal­ler les ré­ser­voirs d’es­sence prin­ci­paux de­vant le cock­pit pour plus de sé­cu­ri­té en cas d’ac­ci­dent, mais ce­la l’oblige à uti­li­ser un pé­ri­scope de 8 cm sur 12 cm pour voir de­vant lui.

Il re­garde à nou­veau le ta­chy­mètre. C’est là qu’un pro­blème de mo­teur se ma­ni­fes­te­ra en pre­mier ; mais l’ai­guille

est stable. L’avion dé­rape un peu, et Slim lutte pour le gar­der sur la piste. Bap­ti­sé Spi­rit of St. Louis, il est char­gé de 1700 l d’es­sence, pour un poids to­tal dé­pas­sant deux tonnes, et ré­agit da­van­tage comme un ca­mion de mar­chan­dises que comme un avion. Le pi­lote sent le manche vi­brer entre ses mains. Plus vite… Il doit prendre de la vi­tesse.

À quelques mètres de son point de dé­part, une zone de terre au bord de la piste est brû­lée. Une pale d’hé­lice tor­due y est fi­chée, mar­quant l’en­droit où l’as du pi­lo­tage fran­çais Re­né Fonck s’est écra­sé huit mois au­pa­ra­vant, en­traî­nant la mort de deux membres d’équi­page.

Charles saute sur son siège en osier. Il sent un chan­ge­ment. Après 100 m de course sur la piste, l’avion com­mence à prendre de la vi­tesse. Pas­sé 300 m, le manche se tend for­te­ment. Sous ses bottes, la pres­sion de l’air pousse le pa­lon­nier.

Re­gar­dant par la petite fe­nêtre, il cherche le mou­choir blanc qu’il a at­ta­ché au bout d’un bâ­ton à mi-piste. Roo­se­velt Field fait presque 1,6 km de lon­gueur, mais ce­la suf­fi­ra-t-il ?

Une tache blanche bat dans l’air lourd. Le mou­choir ! Nor­ma­le­ment, il au­rait dé­jà dû dé­col­ler. Y a-t-il trop de car­bu­rant? Au der­nier mo­ment, il a

ajou­té une cen­taine de litres, soit 70 kg. Est-ce le vent ar­rière ? L’herbe mouillée ?

Le Spi­rit tra­verse une flaque, écla­bous­sant d’eau froide et boueuse le fu­se­lage cou­vert de co­ton. Les ailes os­cil­lent. Dé­col­lage !

Le vrom­bis­se­ment rem­plit le cock­pit. Les roues se sou­lèvent, puis se re­posent. Charles sent la boue à nou­veau, mais cette fois l’avion veut vo­ler, ses 223 che­vaux ron­ronnent dans le manche.

L’hé­lice mord dans l’air, les ailes se sou­lèvent et le Spi­rit s’ar­rache du sol à 7 h 52, le ven­dre­di 20 mai 1927.

LE CAP EST FIXÉ

L’avion va­cille dans l’air. La ligne des arbres brille sous les roues lui­santes d’eau. Puis, à tra­vers son hé­lice en mou­ve­ment de 2,7 m de dia­mètre, il aper­çoit une col­line droit de­vant. Il n’a pas pris as­sez d’al­ti­tude. Ta­po­tant le pa­lon­nier, Slim pousse dou­ce­ment son manche vers la droite. L’avion ré­pond très lé­gè­re­ment, évi­tant de peu la col­line.

Charles grimpe à 30 m. Si le mo­teur cesse de fonc­tion­ner main­te­nant, il au­ra suf­fi­sam­ment de vi­tesse et d’al­ti­tude pour réus­sir un éven­tuel at­ter­ris­sage. Il peut res­pi­rer.

Il ra­mène la com­mande des gaz vers lui, pas­sant de 1800 à 1750 tr/min, et aper­çoit un autre avion bour­ré de jour­na­listes qui pointent leurs ap­pa­reils photo par les fe­nêtres. Dans la presse, on l’a sur­nom­mé Lu­cky Lin­dy.

Comme si la chance y était pour quelque chose.

L’AM­BI­TION, l’obs­ti­na­tion et l’es­prit d’in­dé­pen­dance de Charles Lind­bergh lui viennent de son grand-père, Ola Mans­son. Élu au par­le­ment sué­dois en 1847, c’était un homme franc et mo­ral qui dé­fen­dait les droits des juifs, des femmes et des in­firmes, ce qui lui avait va­lu beau­coup d’hos­ti­li­té. Il avait eu un en­fant is­su d’une re­la­tion ex­tracon­ju­gale avec une ser­veuse et avait été ac­cu­sé d’avoir en­freint les règles ban­caires. Ola n’a échap­pé aux pour­suites qu’en émi­grant en Amé­rique avec sa maî­tresse et son jeune fils. Il y a chan­gé son nom pour Au­gust Lind­bergh et y est de­ve­nu fer­mier et for­ge­ron.

Son fils, Charles Au­gust, a gran­di dans leur ferme du Min­ne­so­ta puis est de­ve­nu avo­cat. Après le dé­cès de sa pre­mière femme, il s’est re­ma­rié et a eu un fils, Charles Au­gus­tus Lind­bergh, né le 4 fé­vrier 1902. Charles Au­gust se­ra en­suite élu à la chambre des re­pré­sen­tants en 1907 et em­mè­ne­ra sa fa­mille vivre à Wa­shing­ton D.C.

Le jeune Charles y gran­dit, mais re­vient pas­ser l’été dans le Min­ne­so­ta, où il pro­fite du plein air, de la chasse, de la pêche et du cam­ping. Il est à la fois vi­gou­reux, de ca­rac­tère in­tro­ver­ti et se­cret sur ses émo­tions.

En juin 1912, son père s’ar­range pour que Charles as­siste aux es­sais aé­ro­nau­tiques de l’ar­mée en Vir­gi­nie. Une course op­pose un avion et une voi­ture, le long d’une piste ovale. C’est là qu’il dé­cide de de­ve­nir pi­lote.

Le jeune homme étu­die le gé­nie à l’Uni­ver­si­té du Wis­con­sin, où il étouffe. Étu­diant mé­diocre, il ex­celle dans le corps d’en­traî­ne­ment des of­fi­ciers de ré­serve. Il dé­cide de fré­quen­ter la Lin­coln Flying School, au Ne­bras­ka, où il ap­prend à conce­voir et en­tre­te­nir des aé­ro­nefs, et a pour la pre­mière fois l’oc­ca­sion de pi­lo­ter un avion.

SE PEN­CHANT à la fe­nêtre pour com­pa­rer ce qu’il voit avec sa carte Rand McNally, Charles par­court des yeux la côte de Long Is­land. À 60 m d’al­ti­tude, sa vi­si­bi­li­té n’est que de 5 km et il y a des nappes de brouillard. La tem­pé­ra­ture du mo­teur est as­sez basse, la pres­sion de l’huile est bonne et celle du car­bu­rant, stable. Les 1700 l d’es­sence ré­par­tis dans cinq ré­ser­voirs sont suf­fi­sants pour par­cou­rir 6500 km si les vents contraires ne sont pas trop puis­sants.

Charles se cale dans son siège. Na­vi­guant à l’aide de sa bous­sole, il vé­ri­fie conti­nuel­le­ment la carte sur ses ge­noux. Il sait que s’il veut sur­vivre à la nuit et avoir une chance d’at­ter­rir en Ir­lande, il de­vra suivre le plus fi­dè­le­ment pos­sible le tra­jet qu’il a éta­bli quelques se­maines au­pa­ra­vant. Son cap est ré­glé sur 066°, mais les vents peuvent le faire dé­vier. Aus­si long­temps qu’il sur­vo­le­ra la terre, il pour­ra na­vi­guer à vue, d’un re­père à l’autre. Mais pas­sé Terre-Neuve, il n’y au­ra que l’océan.

L’in­té­rieur de la ca­bine est à nu, sans lam­bris ni fi­ni­tion su­per­flue afin de ré­duire le poids. Chaque gramme éco­no­mi­sé est un gramme de car­bu­rant de plus. Pour toute nour­ri­ture, il a cinq sand­wichs. Lors­qu’un jour­na­liste lui a de­man­dé si c’était suf­fi­sant, il a ré­pon­du : « Si je me rends à Pa­ris, il ne m’en fau­dra pas da­van­tage, et si je ne m’y rends pas, il ne m’en fau­dra pas da­van­tage non plus. »

Alors que l’im­mense ha­me­çon du cap Cod s’étend sous son aile droite, il tire la carte qu’il va uti­li­ser le reste du vol. C’est une pro­jec­tion Mer­ca­tor, re­pré­sen­tant la Terre sphé­rique sur une sur­face à deux di­men­sions ; les lon­gi­tudes et la­ti­tudes y ap­pa­raissent comme des lignes droites se croi­sant à 90°, non conformes à la réa­li­té, mais per­met­tant de cal­cu­ler de grandes dis­tances sur la carte.

Charles ne peut la voir, mais, à sa ver­ti­cale, s’élève une tour de pierre com­mé­mo­rant l’ar­ri­vée du May­flo­wer. Les Pères pè­le­rins ont pas­sé deux mois en mer sur un ba­teau de 30 m ; il se pré­pare à tra­ver­ser le même océan en 30 heures, dans un avion de 8,5 m.

Il pousse le manche et presse dou­ce­ment le pa­lon­nier tout en re­gar­dant la bous­sole ap­pro­cher 071°. Il doit gar­der ce cap plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres, puis vé­ri­fier sa droite pour s’ajus­ter à la cour­bure de la Terre. Le mo­teur Wright Whirl­wind est stable à 1760 tr/min ; les autres ins­tru­ments n’in­diquent rien d’anor­mal lors­qu’il com­mence à s’ali­men­ter au ré­ser­voir pla­cé dans le nez. Pa­ris est en­core à

5600 km, mais le cap est fixé, la carte est ou­verte et prête, et le Spi­rit fonc­tionne par­fai­te­ment.

SOU­DAIN, LES TUR­BU­LENCES

Près de 300 km après cap Cod, dans le golfe du Maine, Slim al­longe ses jambes contre le pa­lon­nier. Il bâille et s’étire pour sou­la­ger ses crampes. Il n’a pas beau­coup dor­mi la veille du dé­col­lage et doit ad­mettre qu’il est un peu fa­ti­gué.

Il re­marque de la boue sur l’aile droite, et un autre amas sous la gauche. Quel en est le poids ? Quelle traî­née ce­la ajoute-t-il ? Même mi­nus­cule, toute ré­sis­tance est coû­teuse en car­bu­rant et donc en dis­tance.

Je suis à moi­tié en­dor­mi. Ré­veille-toi ! Il passe la main par la fe­nêtre gauche. L’air frais lui fouette le vi­sage. Il au­rait dû dor­mir da­van­tage, mais n’y est pas ar­ri­vé. Trop de dé­tails à ré­gler, trop d’in­ter­rup­tions… et trop d’ap­pré­hen­sions.

Tout en se tor­tillant sur son siège, il se force à re­gar­der les ins­tru­ments, les contrôles, puis l’ho­ri­zon. At­teindre la Nou­velle-Écosse, voi­là le pre­mier vrai test de na­vi­ga­tion ; il se concentre sur la carte Mer­ca­tor qu’il a sur les ge­noux. Le vent souffle ré­gu­liè­re­ment, à 24 km/h, pous­sant le Spi­rit vers le sud-est. Il cor­rige la tra­jec­toire du mieux qu’il peut en dé­viant vers la gauche, 10° sous le vent. Ce­la lui per­met de gar­der à peu près le cap.

À 11 h 52, une terre ap­pa­raît. La côte de Nou­velle-Écosse. Pen­ché sur sa carte, il com­pare les lignes im­pri­mées avec ce qu’il voit, et re­con­naît la baie Sainte-Ma­rie.

Il éprouve ce sou­la­ge­ment que seuls connaissent les pi­lotes et les ma­rins quand ils ar­rivent exac­te­ment où ils ont pré­vu. Ce suc­cès prouve que ses ins­tru­ments fonc­tionnent et que le tra­jet qu’il a tra­cé pour­rait le conduire en sû­re­té jus­qu’à la terre après des heures de vol au-des­sus de l’océan.

La côte ac­ci­den­tée de Nou­velle-Écosse dé­file sous ses ailes. Tout à coup, le vent s’en­gouffre sous sa carte et l’as­pire vers la fe­nêtre ou­verte. Sur­pris, Slim l’at­trape et la coince sous sa cuisse. Ce se­rait un dé­sastre de de­voir faire de­mi-tour à cause d’une feuille de pa­pier.

L’avion monte tout à coup et Slim em­poigne le manche. Tout ce qui n’était pas at­ta­ché dans le cock­pit re­bon­dit. Il re­garde ployer le bout des ailes. Par réflexe, il pose sa main gauche sur la ma­nette des gaz, prêt à aug­men­ter la puis­sance au be­soin. Puis l’avion re­trouve son équi­libre en tan­guant.

L’ho­ri­zon dis­pa­raît der­rière un mur de nuages opaques. L’air chaud monte ra­pi­de­ment et des ri­deaux de pluie ba­laient le sol. Alors que les tur­bu­lences bal­lottent le Spi­rit en tout sens, Charles sur­veille les ailes. Elles me­surent trois mètres de plus que la nor­male afin de sup­por­ter 1100 kg de poids sup­plé­men­taire. Mais des ailes plus longues plient da­van­tage, car elles s’étendent plus loin du fu­se­lage.

La tem­pête pousse l’avion vers le haut, le bas et les cô­tés tout en le dé­viant vers le sud-est. Les yeux grands ou­verts, Slim lutte pour do­mi­ner la si­tua­tion. Les pé­dales du pa­lon­nier s’agitent sous ses pieds. Il sai­sit le manche à deux mains.

Les bour­rasques em­pirent. Il peut voir à tra­vers la pre­mière, mais d’autres s’avancent vers lui dans le ciel comme des ri­deaux sombres. L’eau mar­tèle fu­rieu­se­ment le Spi­rit et l’hé­lice n’est plus qu’un disque ar­gen­té qui tour­billonne, de la va­peur s’échap­pant des ex­tré­mi­tés. Re­non­çant à gar­der le cap, le pi­lote se fraie un che­min vers l’est à tra­vers l’orage.

Le ciel se cal­me­ra peut-être à l’ap­proche des côtes. Peut-être qu’en évi­tant le pire, les ailes ne cé­de­ront pas.

Brus­que­ment, le Spi­rit émerge dans le ciel en­so­leillé. L’air sa­lin est frais et la vi­si­bi­li­té dé­sor­mais sans li­mites. À sa gauche se trouve le port de Syd­ney et, se­lon la carte, l’île Sca­ta­rie, à l’em­bou­chure de la baie de Mi­ra.

L’océan s’ouvre à Slim, et il se ré­jouit à cette pen­sée. Comme j’ai at­teint la Nou­velle-Écosse, j’at­tein­drai Ter­reNeuve. Et après Terre-Neuve, j’at­tein­drai l’Eu­rope.

L’OCÉAN ET RIEN D’AUTRE

Vo­ler seul lui a sem­blé al­ler de soi quand il était à Saint Louis et à New York. Mais main­te­nant ? Slim lutte contre une ir­ré­sis­tible en­vie de som­no­ler. Il sent vivre le Spi­rit à tra­vers son manche et les pé­dales du pa­lon­nier. L’avion penche lé­gè­re­ment et l’air court le long du fu­se­lage.

Gar­der les yeux ou­verts !

Chan­geant de po­si­tion, le pi­lote se penche vers l’avant et cligne des yeux. Il vé­ri­fie ses ins­tru­ments. Son dos et ses épaules sont dou­lou­reux. Le so­leil se couche der­rière lui. Comment ar­ri­ve­rat-il au bout de cette nuit ? Sans par­ler de la ma­ti­née, puis d’une autre jour­née.

Pen­dant en­core une heure, il main­tient une vi­tesse de 150 km/h. La sur­face de l’océan mi­roite dans le so­leil cou­chant, et il re­marque qu’un fort vent d’ouest apla­tit les vagues. C’est une bonne nou­velle : ce vent ar­rière d’une quin­zaine de noeuds en ajoute au­tant à la vi­tesse du Spi­rit.

Pen­ché en avant, Charles aper­çoit une côte brune de­vant lui. C’est Ter­reNeuve, la der­nière étape avant de sur­vo­ler quelque 3200 km d’océan au mi­lieu de l’obs­cu­ri­té. Il tra­verse la baie de Plai­sance, re­monte un peu au­des­sus de la pé­nin­sule d’Ava­lon, puis de la baie de la Concep­tion et ar­rive au-des­sus de Saint-Jean.

Les mai­sons sont jaunes, rouges et bleues. Slim pousse son manche et plonge vers les toits, se re­dres­sant juste au-des­sus des che­mi­nées. Il aper­çoit une mul­ti­tude de points blancs de­vant lui, au­tant de vi­sages tour­nés vers le ciel pour re­gar­der l’avion scin­tillant dans la lu­mière du soir. Il es­père que quel­qu’un en­ver­ra un té­lé­gramme, afin que le monde sache où il est ren­du.

Pen­dant la pre­mière par­tie du voyage, par­cou­rant 1770 km en 11 heures, Charles n’a ja­mais été très loin de la terre. C’est ter­mi­né : dé­sor­mais, jus­qu’à ce qu’il at­teigne l’Ir­lande, à 3200 km de là, il n’y au­ra rien d’autre que l’océan. Grim­pant à 250 m, il re­garde par la fe­nêtre, mais il fait main­te­nant trop noir pour éva­luer le vent.

Dans le ciel, il peut voir des mil­liers d’étoiles. Il lo­ca­lise fa­ci­le­ment l’étoile Po­laire mais, de­puis la fe­nêtre d’un avion, la na­vi­ga­tion as­tro­no­mique est loin d’être pré­cise. Néan­moins, l’Eu­rope est un conti­nent. Comment pour­rait-il le man­quer s’il vole as­sez long­temps vers l’est ?

Une épaisse nappe de brouillard oblige Slim à grim­per gra­duel­le­ment à 1500 m. Le ser­vice mé­téo des ÉtatsU­nis avait pré­dit cette zone de basse pres­sion à l’est de Terre-Neuve, jus­qu’au mi­lieu de l’At­lan­tique. La haute pres­sion ve­nue du sud de­vrait pous­ser le front vers le nord, mais que fe­ra-t-il si ça n’ar­rive pas ?

Il se sta­bi­lise à 3000 m et vole au mi­lieu de bandes de nuages on­doyants, cor­ri­geant tou­jours sa tra­jec­toire vers le nord, à sa gauche, pour com­pen­ser les vents. L’air est plus lé­ger, et l’avion consomme moins de car­bu­rant. Mais il fait aus­si plus froid. Le pi­lote re­monte la fer­me­ture éclair de sa com­bi­nai­son, en­file un casque dou­blé de laine et d’épaisses moufles de cuir.

Même à cette al­ti­tude, des lam­beaux de nuage se condensent sur l’hé­lice. Il est temps de s’en re­mettre aux ins­tru­ments, de vo­ler à l’aveu­glette. Dé­sor­mais, tout ce qu’il ver­ra de­hors ne se­ra que dis­trac­tion. Ou­bliant ses sens, il doit pla­cer toute sa confiance dans quelques ca­drans.

Sou­dain, tout dis­pa­raît der­rière les fe­nêtres. Il est dans les nuages. Dix mi­nutes s’écoulent, ou une de­mi­heure, il ne sau­rait dire. Re­ti­rant sa

moufle gauche, il sort le bras par la fe­nêtre et sent de vives pi­qûres d’ai­guille. Non, pas ça ! pense-t-il. Il di­rige le fais­ceau de sa lampe de poche sous les ailes. Les bords d’at­taque sont lui­sants de glace.

La glace peut tuer ; en dé­for­mant l’aile, elle per­turbe la cir­cu­la­tion de l’air, en­traî­nant le dé­cro­chage. Il doit ab­so­lu­ment re­tour­ner dans l’air sec.

Pres­sant du pied gauche sur le pa­lon­nier, il dé­place son manche vers l’avant et la gauche. Il pousse la ma­nette des gaz. Le Spi­rit com­mence à vi­rer et des­cendre en dé­ri­vant. Il ajoute en­core de la puis­sance tout en ti­rant le manche. Il re­dresse les ailes. La vi­tesse est ré­gu­lière, mais la bous­sole est folle. Tur­bu­lences.

Qu’est-ce qui se passe ? Slim tourne ses yeux vers la fe­nêtre. Le Spi­rit n’est plus en­tou­ré de gri­saille. Les mains hu­mides du nuage l’ont re­lâ­ché, et le ciel au-des­sus est clair.

«QUELLE EST LA DI­REC­TION DE L’IR­LANDE?»

Pen­dant l’heure qui suit, il se concentre seule­ment sur ses ins­tru­ments. Il ne voit pas as­sez bien pour évi­ter les masses de nuages, et la ca­bine est moins fraîche. Il a peut-être at­teint les eaux plus chaudes du Gulf Stream.

Le Spi­rit conti­nue à vo­ler vers l’est dans l’obs­cu­ri­té, à 3000 m d’al­ti­tude, jus­qu’à ce que le ciel com­mence à prendre une pers­pec­tive. Il y a de la cou­leur, une faible lueur rose. L’aube.

La nuit re­dou­tée s’achève, mais tout son corps ré­clame du som­meil. Te­nant le manche entre ses ge­noux, Slim agite les bras comme s’il cou­rait. Il tire sa gourde de son ca­sier et prend une gor­gée. Il n’a pas man­gé, mais n’a pas faim. De plus, man­ger risque de l’as­sou­pir en­core plus.

Pous­sant le manche vers l’avant, il plonge à tra­vers un nuage puis émerge d’un coup dans le ciel clair, de l’autre cô­té. Pi­lo­ter en fai­sant plus d’ef­forts phy­siques l’aide à res­ter éveillé.

Il ajuste la ma­nette de gaz, puis dé­couvre qu’il n’est pas seul. Il y a des sil­houettes hu­maines der­rière lui, elles parlent de na­vi­ga­tion. Qui sont ces fan­tômes ? Sont-ils là pour le gar­der éveillé? Il se de­mande s’il est mort. Suis-je en train de dé­pas­ser le pont, au-de­là du­quel je ne pour­rai plus par­ta­ger ma vi­sion avec la terre et les hommes ?

Brus­que­ment, il se re­dresse, les yeux écar­quillés. Terre !

C’est im­pos­sible. Il est en­core au-des­sus de l’océan At­lan­tique. Mais par la fe­nêtre, il voit une côte ro­cheuse em­bru­mée et vio­la­cée.

Il se­coue la tête, se frotte les yeux. Elle est tou­jours là. Se­rait-ce le Groen­land, ou l’Is­lande ? A-t-il dé­vié de sa course à ce point ? Il es­saie de trou­ver sa carte et com­mence à vi­rer sur l’aile à gauche. Puis il ar­rête. C’est ab­surde, tranche-t-il, ab­surde de se lais­ser dé­tour­ner de sa course par des îlots de brume au mi­lieu de l’océan.

Slim vole de­puis plus de 24 heures. Il éprouve une dou­leur cui­sante, pro­fonde, der­rière les yeux. Il plonge vers l’océan à nou­veau, sort son vi­sage par la fe­nêtre et rem­plit ses pou­mons d’air ma­rin. Il se sent mieux, mais une couche de nuages se forme au nor­dest. Peut-être un autre orage.

La mé­téo était tou­jours un pro­blème quand Charles tra­vaillait pour le ser­vice pos­tal. Il a étu­dié le pi­lo­tage un an dans l’ar­mée amé­ri­caine, mais le ser­vice aé­rien était si ré­duit qu’on n’en­ga­geait pas de nou­veaux pi­lotes. Il a donc trou­vé une place au ser­vice pos­tal à Saint Louis. Ses col­lègues re­cou­raient à des astuces dans le brouillard; par exemple, ils lais­saient tom­ber une torche et uti­li­saient la lu­mière pour at­ter­rir dans un champ. C’est pen­dant un de ces vols qu’il a eu l’idée de ce voyage.

Il es­saie de se dé­tendre, mais au­cune po­si­tion n’est confor­table. Re­gar­dant de­hors à nou­veau, il s’im­mo­bi­lise un ins­tant. À quelques ki­lo­mètres, il dis­tingue un pe­tit point vert sur les vagues. Il écar­quille les yeux : un ba­teau, ou plu­tôt plu­sieurs pe­tits ba­teaux. Il di­rige le Spi­rit vers eux. Des­cen­dant à 15 m, il vire sur l’aile pour mieux voir. Des ba­teaux de pêche. Trop pe­tits pour s’aven­tu­rer à des cen­taines de ki­lo­mètres de la terre.

Il tourne au­tour du ba­teau. Un vi­sage ap­pa­raît à la porte de la ca­bine. Slim crie: «Quelle est la di­rec­tion de l’Ir­lande ? » Pas de ré­ponse.

Il fait trois fois le tour du ba­teau. Le vi­sage est im­mo­bile. Il veut res­ter à proxi­mi­té, voir d’autres hommes, mais ce n’est pas pos­sible. Re­mon­tant à 30 m au-des­sus des vagues, il se re­met en route. La terre doit être proche. C’est pos­sible, si les vents l’ont pous­sé vers l’est pen­dant la nuit.

Re­gar­dant vers le nord-est, par sa fe­nêtre de gauche, le pi­lote re­marque que l’ho­ri­zon s’est as­som­bri. Des nuages bas, peut-être du brouillard. À moins que…

Il se penche en avant. Est-il pos­sible que ce soit la terre ? Il cligne des yeux

et re­garde à nou­veau. Un autre mi­rage ? Il vire à gauche. Non, c’est bien une terre. Mais la­quelle ? L’Ir­lande ?

L’AVE­NIR EST À JA­MAIS CHAN­GÉ

Ten­dant le cou à gauche, puis à droite, Charles voit une île au sud d’une longue baie ef­fi­lée. Il étu­die sa carte et trouve un lieu qui cor­res­pond : la baie de Dingle et l’île de Va­len­tia.

Slim abaisse le nez de l’avion tout en pres­sant sur la pé­dale droite du pa­lon­nier. L’ap­pa­reil des­cend en spi­rale au-des­sus de la petite ville. Les gens courent dans la rue et le sa­luent. Il se sta­bi­lise à 30 m. Pen­ché à sa fe­nêtre, sou­riant jus­qu’aux oreilles, il fait signe à son tour.

Son siège en osier ne lui semble plus aus­si dur. La vi­bra­tion du Whirl­wind n’est pas désa­gréable. Il pour­suit sa route en di­rec­tion sud-est, vers le com­té de Ker­ry et Cork, puis vers Ply­mouth, en An­gle­terre. Il lui reste plus de car­bu­rant qu’il n’en faut – au moins 500 l, soit plus de 10 heures de vol. Il a une pen­sée pour d’autres qui ont ten­té la même tra­ver­sée, par­ti­cu­liè­re­ment les Fran­çais Charles Nun­ges­ser et Fran­çois Co­li, dis­pa­rus au-des­sus de l’At­lan­tique à peine deux se­maines plus tôt.

Droit de­vant, à tra­vers le tour­billon de l’hé­lice, l’ho­ri­zon s’as­som­brit. Il se di­rige vers l’est au-des­sus de la Manche, jus­qu’à ce qu’il aper­çoive la côte fran­çaise. Il tra­verse la baie de la Seine et re­monte le fa­meux fleuve jus­qu’à Pa­ris. Il est en avance de trois heures sur l’ho­raire et se de­mande si quel­qu’un l’at­tend au Bour­get. Vo­lant juste au-des­sus des toits, il voit les car­rés de lu­mière jaune des fe­nêtres et des gens qui sortent en cou­rant des mai­sons pour voir ce qui fait tant de bruit. Il re­monte à 1200 m et voit une lueur s’éle­vant à l’ho­ri­zon. Des pe­tits points lu­mi­neux ap­pa­raissent, puis une co­lonne de lu­mière. Im­pos­sible de se trom­per : la tour Eif­fel !

Il sait que l’aé­ro­port du Bour­get se trouve quelque part, à une di­zaine de ki­lo­mètres au nord-ouest de la ville. Main­te­nant une vi­tesse de 145 km/h, il dis­tingue un es­pace sombre en­tou­ré de lu­mières. Est-ce le bon en­droit ?

Il vole en­core un ki­lo­mètre ou deux, mais les lu­mières s’at­té­nuent. Il n’y a

plus rien de­vant, si­non les lu­mières jaunes épar­pillées des fermes. C’est sû­re­ment Le Bour­get.

Slim pique en pres­sant sur le pa­lon­nier et en­tre­prend un vi­rage pour des­cendre à 750 m. Quand les lu­mières sont vi­sibles à nou­veau, il re­garde vers le sol et dis­tingue des construc­tions. Au­cun doute, l’une d’elles est un han­gar. Il fait un pas­sage à basse al­ti­tude pour s’as­su­rer que le ter­rain est libre, puis il dé­crit un rec­tangle stan­dard au-des­sus de l’aé­ro­port afin de prendre la hau­teur et la dis­tance suf­fi­santes pour at­ter­rir.

L’avion des­cend tan­dis qu’il s’oriente vers le champ d’herbe. La sur­face semble in­égale. Slim tient le nez quelques mètres au-des­sus du sol, puis en­fonce com­plè­te­ment la ma­nette de gaz. Le Spi­rit se cabre en va­cillant et s’élève dans les airs.

Il vé­ri­fie ses ins­tru­ments une der­nière fois. Il est convain­cu qu’il se trouve sur le bon ter­rain et qu’il doit at­ter­rir, qu’il s’est bien ren­du à Pa­ris. En­core 90 m. Une aile s’abaisse, puis re­monte et re­des­cend à nou­veau vers une ran­gée de voi­tures. 128 km/h. Il voit les par­celles de ter­rain der­rière les han­gars.

Dix mètres. Des han­gars dé­filent au bout des deux ailes. Les roues touchent le sol à 22 h 22. La queue se pose. Slim ma­ni­pule les pé­dales du pa­lon­nier pour gar­der le nez ali­gné. Il a at­ter­ri !

Il ra­len­tit, puis dé­crit un de­mi-tour avec l’ap­pa­reil, vers les édi­fices. Avan­çant len­te­ment, il re­garde de­vant lui. Des mil­liers de gens sont là. Un mur de per­sonnes qui courent vers lui.

L’ap­pa­reil tangue et s’ar­rête. Charles Lind­bergh et le Spi­rit of St. Louis font à nou­veau par­tie du monde des hu­mains – un monde dont la taille vient de se ré­duire au-de­là de tout ce qu’on avait pu ima­gi­ner. Une fe­nêtre a été ou­verte, qui ne se re­fer­me­ra ja­mais. Pour ceux qui ont été té­moins de l’évé­ne­ment à Pa­ris, le 12 mai 1927, et pour nous qui sommes ar­ri­vés après, l’ave­nir vient d’être mar­qué à ja­mais.

Charles Lind­bergh de­vant l’avion avec le­quel il a tra­ver­sé l’At­lan­tique en so­li­taire, les 20 et 21 mai 1927.

À gauche : Charles Lind­bergh avec sa mère, lors d’une confé­rence de presse avant son vol. Ci-des­sus : à l’âge de huit ans avec son père, Charles Au­gust Lind­bergh, alors âgé de 51 ans, vers 1910.

Prêt pour le dé­col­lage à Cur­tis Field, Long Is­land, New York, le 20 mai 1927.

Pen­dant plus de 18 heures, Lind­bergh sur­vole l’At­lan­tique sans le moindre re­père.

Charles Lind­bergh vole au-des­sus des foules qui l’ac­cueillent à l’aé­ro­drome de Croy­don, dans le sud de Londres, huit jours après sa tra­ver­sée de l’At­lan­tique.

Après son ar­ri­vée à Pa­ris, avec l’am­bas­sa­deur des États-Unis, à droite.

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