An­dré Sau­vé Le sa­lut par l’hu­mour

Sélection - - La Une - PAR AN­DRÉ LA­VOIE

Le té­lé­phone de l’hu­mo­riste An­dré Sau­vé s’est mis à son­ner au beau mi­lieu de notre en­tre­tien, pro­vo­quant chez lui un lé­ger sen­ti­ment de pa­nique. « Comment on ferme ça ? Je suis vrai­ment pas bon là-de­dans ! » Un peu plus et on au­rait cru que son per­son­nage avait pris le des­sus tant son désar­roi res­sem­blait à ce­lui qu’il af­fiche sur scène. C’est ce rap­port par­fois dou­lou­reux avec les ob­jets et la réa­li­té qui nour­rit l’ima­gi­naire de ce­lui que l’on qua­li­fie sou­vent de « bi­bitte ». Une bi­bitte par ailleurs at­ta­chante, ins­pi­rée, qui a mis du temps à do­mi­ner ses an­goisses, à trou­ver sa voix et sa voie, mais qui ne re­grette pas les dé­tours qui ont mar­qué sa vie jus­qu’à la fin de la tren­taine, en 2005, avant de de­ve­nir un hu­mo­riste re­con­nu et ap­pré­cié. Après Être et son hap­pe­ning al­liant hu­mour et mu­sique clas­sique avec l’OSM, il pré­pare (fé­bri­le­ment !) son tout nou­veau spec­tacle, sim­ple­ment in­ti­tu­lé… Ça.

An­dré La­voie: on de­mande sou­vent aux hu­mo­ristes de dé­crire leur hu­mour, mais vous, qu’est-ce qui vous fait rire ?

An­dré Sau­vé : Gé­né­ra­le­ment, je ne suis pas un bon pu­blic : je ne vou­drais pas m’avoir dans ma salle! Lors d’un sou­per, quel­qu’un va ren­ver­ser le gâ­teau et on va me dire : tu de­vrais faire un nu­mé­ro là-des­sus. C’est la der­nière chose qui m’in­té­resse. Je pré­fère les mal­adresses psy­cho­lo­giques, so­ciales, celles des autres, mais sur­tout les miennes. En fait, tout ce qui ne pa­raît pas: les gens disent quelque chose au­tour d’une table et je pour­suis la phrase dans ma tête, à ma ma­nière ! Je pour­rais faire un pa­ral­lèle avec la fa­çon dont je marche dans les villes : je pré­fère les ruelles aux rues. Dans les rues, le de­vant des mai­sons pré­sente un bal­con, de pe­tites fleurs, tan­dis qu’en ar­rière, ce n’est pas far­dé, c’est dé­nu­dé, c’est la vraie af­faire : ça peut être drôle, at­ten­dris­sant, et c’est ce que j’aime chez l’être hu­main.

Di­riez-vous de votre enfance et de votre ado­les­cence qu’elles furent drôles et at­ten­dris­santes ?

Mon enfance, oui, car je n’étais pas dans la réa­li­té. J’avais un ami qui par­ta­geait le même ima­gi­naire que moi : on pou­vait voir une mon­tagne sa­crée ou un dra­gon de la Chine. La­chine, là

où je suis né, était de­ve­nue la Chine! Je le dis d’ailleurs dans un nu­mé­ro : je me pre­nais pour Moïse, ce­lui in­car­né par Charl­ton Hes­ton dans le film Les dix com­man­de­ments ! Mais j’ai eu beau­coup de mal à faire le pas­sage à l’ado­les­cence.

De l’in­sou­ciance, vous avez bas­cu­lé dans les sou­cis constants ?

Exac­te­ment. Quand je re­garde mon ado­les­cence, ça ne me fait pas rire du tout. Je me suis beau­coup re­tran­ché à ce mo­ment-là, j’étais très so­li­taire. Même le dé­but de la ving­taine, je n’y re­tour­ne­rais ja­mais. Quand j’en­tends des chan­sons cla­mer « Je n’au­rai plus vingt ans », j’ai juste en­vie de crier « Tant mieux » !

C’est un cli­ché, la ving­taine : tu ne sais pas qui tu es, tu ne sais rien…

Fai­siez-vous rire de vous ou vous fai­siez rire les autres ?

Un peu des deux! Dans les cours d’édu­ca­tion phy­sique, je fai­sais rire de moi parce que je n’étais bon dans rien. Mais dans mon quo­ti­dien, c’était le seul lien qui m’unis­sait aux autres. Je les fai­sais rire, mais au-de­là de ça, je ne nour­ris­sais pas d’ami­tiés. L’hu­mour, psy­cho­lo­gi­que­ment par­lant, ça m’a sau­vé la vie, mais je n’ai ja­mais pen­sé en faire un mé­tier.

Vous avez mis beau­coup de temps à de­ve­nir hu­mo­riste. Vous par­lez sou­vent de vos thé­ra­pies, de vos mille mé­tiers, al­lant de mas­so­thé­ra­peute à peintre en bâ­ti­ment, de psy­cho­thé­ra­peute à dan­seur de danse tra­di­tion­nelle in­dienne, de même que de vos mul­tiples voyages à tra­vers le monde. Ce­la ne res­sem­blait-il pas à une fuite ?

À la fin de l’ado­les­cence, il a fal­lu que je parte, que j’aille dé­cou­vrir le monde, car j’étouf­fais à La­chine. Moi qui n’avais ja­mais été plus loin que Sain­teA­gathe-des-Monts en cam­ping, je me suis re­trou­vé à 19 ans de­vant les py­ra­mides d’Égypte, en Is­raël et en Eu­rope. D’autres langues, d’autres cultures, ça m’a com­plè­te­ment ou­vert l’es­prit. C’est plus tard que c’est de­ve­nu une fuite, et d’ailleurs tout peut en de­ve­nir une. Lors de mes der­niers voyages, j’ai­mais beau­coup al­ler en Asie, mais j’ai com­pris que ça ne me nour­ris­sait plus. C’est ben beau les temples, les moines, mais moi, qu’est-ce que je fais ?

Jus­te­ment, qu’avez-vous fait ?

Dans tous les mé­tiers que j’ai pra­ti­qués, il me man­quait le cô­té créa­tif. J’avais de­man­dé à des amis de tra­vailler sur mon cas, de me dire dans quoi je n’étais pas bon et dans quoi je l’étais. La même chose re­ve­nait tout le temps : t’es drôle ! Au­tour d’une table, oui, mais sur une scène ? Et puis il y a eu ce concours d’hu­mour à Dé­ge­lis dans le Bas-Saint-

Laurent où je me suis fait connaître avec mon nu­mé­ro ins­pi­ré du poème « Soir d’hi­ver », d’Émile Nel­li­gan.

Je me suis aus­si ju­ré de ne pas sor­tir du pays tant que les choses ne se­raient pas plus claires! C’était tough, je n’étais même pas ca­pable de re­con­duire quel­qu’un à l’aé­ro­port tel­le­ment ça me bou­le­ver­sait. Quand j’ai com­men­cé en hu­mour, je suis al­lé dans un fes­ti­val à Nantes, en France, et c’était la pre­mière fois que je sor­tais du pays de­puis ma pro­messe : j’étais heu­reux, ce voyage avait un sens, ce n’était pas une fuite !

Dans ce contexte, on com­prend mieux votre par­ti­ci­pa­tion au pro­jet AZIMUT d’Oxfam-Qué­bec : per­mettre à de jeunes dé­cro­cheurs qué­bé­cois d’al­ler à la ren­contre de jeunes de pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment, et de les im­pli­quer en­semble dans des pro­jets de créa­tion ar­tis­tique.

Je veux don­ner aux jeunes ce que j’au­rais ai­mé re­ce­voir. Les voyages, ça m’a ai­dé, mais sou­vent je n’avais au­cun but. Eux, ils le pré­parent pen­dant des mois, ils ra­massent de l’ar­gent, ils par­ti­cipent à chaque étape, et la sa­tis­fac­tion est beau­coup plus grande.

Vous les emmenez dans des pays qui mettent à l’épreuve leurs idées et bous­culent leur confort, comme le Pé­rou et la Bo­li­vie, et par­mi des jeunes qui, eux, rêvent d’al­ler à l’école.

C’est le but ! Un élec­tro­choc, ça peut être po­si­tif, et il en faut dans la vie. Je ne vou­lais sur­tout pas qu’ils partent à Pa­ris. Au dé­part, leurs pré­oc­cu­pa­tions se ré­sument à : est-ce qu’il y au­ra de l’eau chaude ? puis-je ap­por­ter mon fer à fri­ser ? Au re­tour, tout change. Il y en a plu­sieurs qui re­tournent à l’école, fi­nissent leur se­con­daire, mais la plu­part du temps dans une op­tique com­plè­te­ment dif­fé­rente. Mais je veux sur­tout qu’ils rac­crochent à la vie, à eux, qu’ils aient un pro­jet. Je n’ai qu’un di­plôme d’études se­con­daires, et ma vie n’est quand même pas mal !

Ceux qui ne voient en vous qu’un être tour­men­té et an­gois­sé peuvent s’éton­ner que vous pra­ti­quiez la mé­di­ta­tion.

Pour moi, le but de la mé­di­ta­tion, c’est d’être en ac­cord avec ce qui est là. Ce n’est même pas de re­cher­cher une paix. C’est même l’in­verse: je ne cherche rien ! Quand je suis dans les Hautes-Alpes, où je vis une par­tie de l’an­née, je fais beau­coup de jar­di­nage,

POUR QU’UNE PLANTE POUSSE, TU NE TRA­VAILLES PAS SUR LA PLANTE, TU TRA­VAILLES AU­TOUR, LE TER­REAU, L’EN­GRAIS, TU ARROSES.

ça res­semble à de la mé­di­ta­tion : pour qu’une plante pousse, tu ne tra­vailles ja­mais sur la plante, tu tra­vailles au­tour, sur le ter­reau, l’en­grais, tu arroses, tu mets un tu­teur. La plante pousse toute seule; ta «job» c’est de créer un en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable. La mé­di­ta­tion, c’est créer un en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable à cette chose qui pousse à l’in­té­rieur de soi. J’ap­pelle ça aus­si : ob­ser­ver ma mé­téo in­té­rieure !

D’ailleurs, par­lant des Hautes-Alpes, vous avez dé­cla­ré en 2008 que, dans une di­zaine d’an­nées, vous élè­ve­riez peut-être des agneaux !

J’ai dit ça ! Des agneaux, j’en vois tous les jours, ils sont de l’autre cô­té de ma rue quand je suis là-bas ! Il faut vrai­ment faire at­ten­tion à ce qu’on dit… Je me sou­viens du contexte: c’était une mé­ta­phore pour dire qu’un jour je pour­rais quit­ter le monde du spec­tacle et me re­ti­rer. J’étais à bout de souffle à l’époque, et je ne me voyais pas faire ça pen­dant 30 ans.

Votre po­si­tion d’hu­mo­riste vous per­met de vous dé­voi­ler, mais aus­si de por­ter par­fois des ju­ge­ments sé­vères sur la société. À la fin de votre spec­tacle sym­pho­nique, en­tou­ré de 80 mu­si­ciens, vous faites un vi­brant plai­doyer en fa­veur du re­fus d’avoir des opi­nions, et un ap­pel pres­sant au si­lence !

Cer­taines émis­sions de té­lé­vi­sion et de ra­dio pro­posent des di­zaines d’opi­nions à l’heure sur des choses qui mé­ritent une ré­flexion plus grande. Je nous trouve un peu vite sur la gâ­chette, alors tai­sons-nous un peu, par­fois. Il y a un réel be­soin de com­mu­ni­quer, d’exis­ter, on le voit avec les ré­seaux so­ciaux, mais qu’est-ce qu’il y a en des­sous ? C’est en­glou­ti par le va­carme. Per­son­nel­le­ment, ce n’est pas par pa­resse si je ne donne pas tou­jours mon opi­nion, mais par hon­nê­te­té. Et cet ap­pel au si­lence dans mon spec­tacle, ce mo­ment-là, ces pe­tites se­condes où tout est si bien pla­cé, alors que je suis plan­té là, dans le noir, avec 2000 per­sonnes au­tour de moi, j’ai­me­rais qu’il dure long­temps. Et quand les gens ap­plau­dissent, je vou­drais les sup­plier d’at­tendre pour en avoir 10 se­condes de plus ! Juste pour ce mo­ment, je me dis que ça vaut la peine de faire ce spec­tacle.

Lors d’un ga­la d’an­ni­ver­saire de Justepour rire, en 2012.

An­dré Sau­vé, ici dans une mis­sion au Bur­ki­na Fa­so, prend fait et cause pour OXFAM.

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