Le can­na­bis est-il pour vous ?

Mi­ra­cu­leuse dans la lutte contre cer­tains maux, in­ef­fi­cace contre d’autres, la ma­ri­jua­na thé­ra­peu­tique doit en­core faire ses preuves

Sélection - - Sommaire - PAR VA­NES­SA MILNE ILLUS­TRA­TION DE RAY­MOND BIESINGER

La ma­ri­jua­na thé­ra­peu­tique doit en­core faire ses preuves.

IL Y A EN­VI­RON 15 ANS, James O’Ha­ra, au­jourd’hui âgé de 60 ans, a com­men­cé à éprou­ver de vives dou­leurs et une rai­deur dans la hanche gauche. Pour sup­por­ter ces symp­tômes, qui se­raient plus tard at­tri­bués à de l’ar­throse, l’an­cien cadre fi­nan­cier a un temps re­cou­ru au Ty­le­nol et à l’Ad­vil avant de pas­ser à un mé­di­ca­ment sur or­don­nance. Après quelques an­nées, un des ef­fets se­con­daires de cette mé­di­ca­tion – des maux de ventre – s’est in­ten­si­fié jus­qu’à cau­ser une dou­leur qui sui­vait un nerf jus­qu’à l’oreille gauche. « C’était hor­rible », se sou­vient James. Pen­dant des an­nées, il est pas­sé par toute une va­rié­té de mé­di­ca­ments afin de lut­ter contre les ef­fets se­con­daires du pre­mier, avec un suc­cès mi­ti­gé.

Il a es­sayé le can­na­bis il y a cinq ans, quand il a vu nombre de ses amis y re­cou­rir pour des pro­blèmes de san­té. James n’en fu­mait plus de ma­nière ré­gu­lière de­puis ses 20 ans, mais il a es­sayé la ma­ri­jua­na ré­créa­tive pour te­nir la dou­leur en bride et a fi­ni par ob­te­nir une or­don­nance d’une cli­nique de can­na­bis.

« L’ef­fi­ca­ci­té du pro­duit m’a stu­pé­fié, confie James, qui est de­puis le 8 mars der­nier le P. D. G. de Ca­na­diens pour l’ac­cès équi­table à la ma­ri­jua­na mé­di­cale (CAEMM). J’étais sou­dain plus mo­bile et j’avais les idées plus claires. »

Près de 170 000 Ca­na­diens sont, comme lui, des uti­li­sa­teurs au­to­ri­sés de ma­ri­jua­na à usage thé­ra­peu­tique – un chiffre qui de­vrait s’ac­croître avec la lé­ga­li­sa­tion du can­na­bis au Ca­na­da avant la fin de l’an­née. La plu­part de ceux qui en consomment en font l’éloge, mais mé­de­cins et cher­cheurs rap­pellent que les don­nées concrètes sont trop minces pour af­fir­mer qu’elle est aus­si ef­fi­cace qu’on le dit. Heu­reu­se­ment, les ré­sul­tats de dif­fé­rentes études, la plu­part por­tant sur les can­na­bi­noïdes, ces sub­stances chi­miques pré­sentes dans la plante de can­na­bis, com­mencent à étayer l’hy­po­thèse qu’elle au­rait de nom­breuses ap­pli­ca­tions.

Voi­ci l’avis des scien­ti­fiques sur l’usage de la ma­ri­jua­na thé­ra­peu­tique pour le trai­te­ment de huit af­fec­tions cou­rantes.

Cinq ap­pli­ca­tions aux ré­sul­tats élo­quents

LA DOU­LEUR CH­RO­NIQUE

En 2013, 65 % des Ca­na­diens qui uti­li­saient du can­na­bis mé­di­cal souf­fraient d’ar­thrite sé­vère. C’est sou­vent pour sou­la­ger la dou­leur que les pa­tients l’es­saient la pre­mière fois. Avec plus de 30 es­sais aléa­toires contrô­lés sur l’usage de can­na­bi­noïdes contre la dou­leur, c’est l’une de ses ap­pli­ca­tions les mieux do­cu­men­tées. Les ré­sul­tats sont tou­te­fois contra­dic­toires : cer­taines études ont conclu que le can­na­bis ou les can­na­bi­noïdes sont ef­fi­caces contre la dou­leur ; d’autres, qu’ils ne valent pas mieux qu’un pla­ce­bo. Les mé­de­cins sont en tout cas de plus en plus nom­breux à don­ner leur aval.

L’ef­fi­ca­ci­té du can­na­bis «n’est pas en­core dé­mon­trée, mais les preuves s’ac­cu­mulent », af­firme An­drea Fur­lan, scien­ti­fique du dé­par­te­ment de mé­de­cine de l’Uni­ver­si­té de To­ron­to et co­pré­si­dente du pro­jet ECHO On­ta­rio, qui pro­pose aux four­nis­seurs de soins de san­té des ou­tils pour choi­sir les meilleurs trai­te­ments contre la dou­leur ch­ro­nique. Elle re­con­naît que des études plus im­por­tantes sont né­ces­saires, no­tam­ment sur un plus grand éven­tail d’af­fec­tions. D’après elle, l’usage thé­ra­peu­tique du can­na­bis est jus­ti­fié pour sou­la­ger la dou­leur, sur­tout quand les autres trai­te­ments sont in­ef­fi­caces.

On ne sait pas en­core très bien com­ment le can­na­bis agit sur la dou­leur. Il af­fecte le sys­tème en­do­can­na­bi­noïde – les ré­cep­teurs cé­ré­braux sen­sibles à l’ap­pé­tit, à la dou­leur, à l’hu­meur et à la mé­moire – sans que nous en com­pre­nions vrai­ment le mé­ca­nisme. Et, en plus de ses ef­fets phy­sio­lo­giques, il semble aus­si avoir une in­fluence sur les ef­fets psy­cho­lo­giques de la dou­leur.

«La dou­leur est le sys­tème d’alarme du corps, elle ac­tive la ré­gion du cer­veau qui contrôle les émo­tions, ex­plique An­drea Fur­lan. Elle vous si­gnale que vous ne pou­vez plus at­tendre, que vous de­vez ces­ser toute ac­ti­vi­té pour ré­soudre le pro­blème. » Dans le cas de la dou­leur ch­ro­nique, ajoute-t-elle, cette ré­ac­tion n’est pas utile parce que le pro­blème ne peut pas être ré­so­lu ponc­tuel­le­ment. Ses pa­tients lui af­firment que le can­na­bis contri­bue à l’at­té­nuer.

LA SCLÉ­ROSE EN PLAQUES

Avec près de 100000 cas re­cen­sés, le Ca­na­da compte l’un des taux de sclé­rose en plaques (SEP) les plus éle­vés au monde. Les can­na­bi­noïdes se sont mon­trés ef­fi­caces contre l’un des symp­tômes ma­jeurs de la SEP, la spas­ti­ci­té – cette rai­deur qui rend le mou­ve­ment dif­fi­cile et pro­voque des spasmes mus­cu­laires dou­lou­reux.

D’après des études d’éva­lua­tion faites par des mé­de­cins, ces amé­lio­ra­tions sont si mo­destes qu’elles re­lèvent peut-être du ha­sard ; les té­moi­gnages de pa­tients sont plus fa­vo­rables. Une étude de 2012 me­née dans 22 éta­blis­se­ments au Royaume-Uni a ré­vé­lé que 29 % des pa­tients qui ont pris un ex­trait de can­na­bis ont vu leurs symp­tômes re­cu­ler contre 16 % de ceux qui pre­naient un pla­ce­bo. Ce­la s’ajoute aux «preuves si­gni­fi­ca­tives que le can­na­bis contri­bue à ré­duire la spas­ti­ci­té », in­siste Zi­va Coo­per, co­au­trice d’un rap­port des Aca­dé­mies des sciences, d’in­gé­nie­rie et de mé­de­cine amé­ri­caines sur le can­na­bis et les can­na­bi­noïdes.

LES NAU­SÉES ET LES VO­MIS­SE­MENTS DUS À LA CHI­MIO­THÉ­RA­PIE

L’in­ter­ac­tion entre le can­na­bis et la chi­mio­thé­ra­pie a aus­si fait l’ob­jet de nom­breuses études. En 1915, Co­chrane, un or­ga­nisme in­ter­na­tio­nal à but non lu­cra­tif qui ana­lyse les don­nées pro­bantes sur les in­ter­ven­tions en san­té, a conclu que les pa­tients sous can­na­bi­noïdes pen­dant une chi­mio­thé­ra­pie étaient trois fois moins sus­cep­tibles de souf­frir de nau­sées et cinq fois moins de vo­mis­se­ments que ceux sous pla­ce­bo. Chez cer­tains pa­tients, la ma­ri­jua­na mé­di­cale se mon­tre­rait aus­si ef­fi­cace pour cer­tains pa­tients que les an­ti­émé­tiques tra­di­tion­nel­le­ment pres­crits contre la nau­sée.

Co­chrane sou­ligne tou­te­fois que les pa­tients at­teints de cancer dé­cla­re­raient plus d’ef­fets se­con­daires avec une mé­di­ca­tion à base de can­na­bis qu’avec un trai­te­ment clas­sique, no­tam­ment la sen­sa­tion de pla­ner, des ver­tiges et de la som­no­lence. Se­lon She­li­ta Dat­ta­ni, di­rec­trice au dé­ve­lop­pe­ment de la pra­tique et ap­pli­ca­tion des connais­sances à l’As­so­cia­tion des pharmaciens du Ca­na­da, c’est ce qui ex­plique que le can­na­bis mé­di­cal ne soit pas le pre­mier choix des mé­de­cins contre les nau­sées. « C’est une thé­ra­pie d’ap­point, pré­cise-t-elle. Il est pres­crit aux pa­tients à qui les op­tions ha­bi­tuelles ne conviennent pas. »

L’INSOMNIE

Il est fré­quent de re­cou­rir à la ma­ri­jua­na pour sur­mon­ter un trouble du sommeil ; les don­nées sur l’ef­fet des mé­di­ca­ments à base de can­na­bi­noïdes sont en­cou­ra­geantes et de­vraient ré­jouir les in­som­niaques.

Jus­qu’à pré­sent, la re­cherche s’est sur­tout in­té­res­sée à l’ef­fi­ca­ci­té de la

ma­ri­jua­na sur un sommeil per­tur­bé par l’apnée, la fi­bro­my­al­gie ou la sclé­rose en plaques par exemple. Il semble aus­si qu’elle amé­liore la du­rée et la qua­li­té ré­pa­ra­trice du sommeil ; de nom­breux pa­tients disent être moins fa­ti­gués la jour­née.

Si les cher­cheurs n’en connaissent pas la rai­son, cer­tains pensent que le té­tra­hy­dro­can­na­bi­nol (THC) dans la ma­ri­jua­na – la sub­stance qui fait pla­ner – a un ef­fet sé­da­tif.

L’ÉPI­LEP­SIE

L’ef­fi­ca­ci­té de la ma­ri­jua­na contre les crises d’épi­lep­sie a sou­le­vé un énorme in­té­rêt après la dif­fu­sion en 2013 sur CNN de Weed, un do­cu­men­taire sur Char­lotte Fi­gi. La fillette, vic­time de cen­taines de crises par se­maine, ne pou­vait ni mar­cher, ni par­ler, ni même man­ger. À cinq ans, ses pa­rents ont convain­cu les mé­de­cins de lui pres­crire de l’huile de can­na­bis. De­puis, elle n’a que deux ou trois crises par mois.

« Cette étude de cas so­li­de­ment do­cu­men­tée a ins­pi­ré des re­cherches plus ri­gou­reuses sur les ef­fets des can­na­bi­noïdes, sur­tout chez l’en­fant», in­dique Fio­na Cle­ment, de l’Uni­ver­si­té de Cal­ga­ry. Une étude ré­cente sur le re­cours à un can­na­bi­noïde chez des en­fants pré­sen­tant une phar­ma­co-ré­sis­tance aux an­ti­épi­lep­tiques a mon­tré une ré­duc­tion de plus de 20 % des crises – ou les a même fait ces­ser.

Trois ap­pli­ca­tions aux ré­sul­tats dis­cu­tables

LE CANCER

On trouve dans in­ter­net nombre de ré­cits de gué­ri­son du cancer grâce à la ma­ri­jua­na ; quelques mé­de­cins sans scru­pules en font d’ailleurs leur fonds de com­merce. On a pu consta­ter en la­bo­ra­toire que les can­na­bi­noïdes tuaient des cel­lules can­cé­reuses, mais on est loin de la gué­ri­son du cancer. Cer­taines études ont aus­si prou­vé que le can­na­bis avait des ef­fets né­ga­tifs sur des vais­seaux san­guins im­por­tants, qu’il fra­gi­li­sait le sys­tème im­mu­ni­taire et fa­vo­ri­sait même la crois­sance de cel­lules can­cé­reuses. Les preuves de son ef­fi­ca­ci­té se li­mitent es­sen­tiel­le­ment à quelques anec­dotes de gué­ri­sons mi­ra­cu­leuses qui peuvent aus­si bien te­nir du ha­sard.

Jus­qu’à pré­sent, les es­sais cli­niques sont aus­si rares que mo­destes. L’un d’eux a prou­vé que l’ajout de can­na­bis à une chi­mio­thé­ra­pie clas­sique était bé­né­fique, mais il ne por­tait que sur neuf pa­tients pré­sen­tant des tu­meurs cé­ré­brales agres­sives. « Je n’y crois pas, dit Fio­na Cle­ment. Le can­na­bis ne gué­rit pas le cancer. »

LA DÉ­MENCE

Des études ont ré­vé­lé que les can­na­bi­noïdes contri­buaient à faire dis­pa­raître chez des sou­ris de la­bo­ra­toire les agré­gats d’amy­loïdes – ces ac­cu­mu­la­tions

de pro­téines dans le cer­veau, ca­rac­té­ris­tiques de la ma­la­die d’Alz­hei­mer – et ac­crois­saient leur ca­pa­ci­té d’ap­pren­tis­sage. Il n’existe tou­te­fois au­cun es­sai chez l’homme et il n’est pas rare qu’un mé­di­ca­ment ef­fi­cace sur l’ani­mal n’ait au­cun ef­fet sur lui.

On a aus­si prou­vé que les gros consom­ma­teurs de ma­ri­jua­na ont de moins bons ré­sul­tats aux tests cog­ni­tifs quand ils sont sous son em­prise, avec un dé­fi­cit de mé­moire et d’at­ten­tion. Il reste donc beau­coup à ap­prendre sur l’ef­fet d’un usage mé­di­cal de la ma­ri­jua­na sur nos ca­pa­ci­tés men­tales.

LE GLAUCOME

L’idée de soi­gner le glaucome avec la ma­ri­jua­na a émer­gé dans les an­nées 1970, quand on a dé­cou­vert qu’elle abais­sait la ten­sion ocu­laire – une des causes de cette af­fec­tion –, qui peut conduire à la cé­ci­té. Pour­tant, des études de sui­vi sur la du­rée de cet ef­fet ont conclu qu’il n’était que de quelques heures et qu’il fau­drait jus­qu’à huit prises de ma­ri­jua­na par jour pour que le pa­tient en bé­né­fi­cie.

Le can­na­bis ré­duit l’ir­ri­ga­tion san­guine du nerf op­tique, ce qui peut l’en­dom­ma­ger et an­nu­ler les ef­fets po­si­tifs de l’abais­se­ment de la ten­sion ocu­laire. Par ailleurs, des mé­di­ca­ments sur or­don­nance ré­cents sont ef­fi­caces plus long­temps et sans ces ef­fets se­con­daires.

JAMES SOUF­FRAIT d’ar­throse mais éga­le­ment de crises d’épi­lep­sie par­tielle simple dues à un an­cien trau­ma­tisme crâ­nien. Il en sor­tait confus et déso­rien­té. De­puis qu’il fait usage de ma­ri­jua­na, ces crises au­raient di­mi­nué d’en­vi­ron 85%. Il est par ailleurs convain­cu qu’elle est utile pour son asthme ch­ro­nique.

« J’ai été sur­pris par ces bien­faits, avoue-t-il. Ça m’a mis en co­lère de me rendre compte que j’en avais été pri­vé toutes ces an­nées, et je me suis de­man­dé pour­quoi on n’en par­lait pas da­van­tage. »

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