La dame à la mar­chette

Pla­cée contre son gré dans une ré­si­dence pour per­sonnes âgées, dé­pouillée de ses droits et de son ar­gent, la re­trai­tée de 89 ans était au bord du déses­poir !

Sélection - - Sommaire - PAR HA­ROLD GA­GNÉ ILLUS­TRA­TION DE SÉ­BAS­TIEN THI­BAULT

Dé­pouillée de ses droits et de son ar­gent, la femme de 89 ans n’avait plus rien à perdre.

LE SOUFFLE COURT, le vi­sage cris­pé par la peur, la vieille femme pousse pé­ni­ble­ment son dé­am­bu­la­teur sur un trot­toir en­nei­gé du quar­tier Cô­tedes-Neiges à Mon­tréal. Elle ne porte ni écharpe, ni gants, ni man­teau. En ce sa­me­di 15 fé­vrier 2014, l’air est pour­tant gla­cial.

« Ai­dez-moi », sup­plie-t-elle une pas­sante qui, stu­pé­faite de la voir si peu vê­tue, la re­couvre d’une par­tie de ses vê­te­ments tout en aler­tant les se­cours.

Les po­li­ciers la trouvent trem­blante. Elle n’a au­cun pa­pier d’iden­ti­té et ne cesse de ré­pé­ter dans un fran­çais au fort accent slave qu’elle n’aime pas son nou­veau lo­ge­ment et qu’elle ne veut pas y re­tour­ner parce qu’il lui est in­ter­dit de re­ce­voir des vi­si­teurs et d’uti­li­ser le té­lé­phone.

« Si je reste là, je vais me sui­ci­der ! » as­sure Ve­ro­ni­ka Pie­la. Mal­gré ses sup­pli­ca­tions, les po­li­ciers la re­con­duisent à la ré­si­dence pri­vée d’où elle s’est en­fuie : trom­pant la vi­gi­lance des pré­po­sés, elle s’est es­qui­vée par une sor­tie de se­cours.

POUR LA VIEILLE DAME de 89 ans, c’est du dé­jà-vu. Lors de la Se­conde Guerre mon­diale, Ve­ro­ni­ka Ka­lim­bet, de son nom de jeune fille, alors âgée de 18 ans et or­phe­line de guerre, a été in­ter­née dans un camp de tra­vail avec des mil­liers de ses com­pa­triotes ukrai­niens. Elle a bien cru ne ja­mais en sor­tir, puis a ren­con­tré le Po­lo­nais Jo­seph Pie­la. En­semble, ils ont sur­mon­té cette ter­rible épreuve, se sont ma­riés.

En 1948, ils ont émi­gré en Mau­ri­cie, puis à Mon­tréal, où ils ont vé­cu de leurs mo­destes sa­laires, lui, de cui­si­nier, elle, de femme de chambre puis d’ou­vrière. Ils n’ont ja­mais eu d’en­fant. En éco­no­mi­sant, ils ont pu ache­ter deux mai­sons. La mort de Jo­seph en 1987 a lais­sé Ve­ro­ni­ka to­ta­le­ment seule et désem­pa­rée. Elle n’avait plus que sa pe­tite rente de re­traite et, plus tard, les re­ve­nus de l’ar­gent de leurs pro­prié­tés, ven­dues en 2007.

Et la voi­là de nou­veau au­jourd’hui pri­son­nière d’un lieu sor­dide. Mais comme pen­dant la guerre, la pro­vi­dence s’en mêle. En ren­trant au poste, les agents re­mettent leur rap­port à Eli­za­beth Kras­ka, du Ser­vice de po­lice de Mon­tréal, char­gée de dé­pis­ter les cas d’abus et de mal­trai­tance en­vers les per­sonnes âgées (voir en­ca­dré p. 36). « J’ai tout de suite fait le lien avec un in­ci­dent qui s’était pro­duit deux se­maines au­pa­ra­vant », dit la po­li­cière.

ILS FOUILLENT L’AP­PAR­TE­MENT ET RE­PARTENT SANS RIEN EM­POR­TER. « JE PEN­SAIS QU’ILS AL­LAIENT ME TUER. »

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