Mères pour la paix

Edit Schlaf­fer aide les femmes du monde en­tier à re­con­naître chez leurs en­fants les signes de ra­di­ca­li­sa­tion

Sélection - - Sommaire - PAR TIM BOU­QUET PHO­TO DE MARKUS HINTZEN

Elle aide les femmes du monde en­tier à re­con­naître chez leurs fils les signes de ra­di­ca­li­sa­tion.

Lu­ton, Royaume-Uni, mai 2016

«Quand mon fils est par­ti pour la Sy­rie, les bras m’en sont tom­bés. J’étais per­due, et en co­lère contre ceux qui l’avaient em­bri­ga­dé.» De­vant 40 autres mères, Kha­di­jah Ka­ma­ra, 37 ans, parle d’Ibra­him, l’aî­né de ses quatre fils, par­ti se battre en Sy­rie. Il a été tué dans un raid aé­rien en sep­tembre 2014.

Les mères, pour la plu­part ori­gi­naires du Ban­gla­desh, du Pa­kis­tan ou de So­ma­lie, par­ti­cipent au­jourd’hui pour la pre­mière fois à un ate­lier gra­tuit qui du­re­ra 10 se­maines à Lu­ton, près de Londres.

La scène est sai­sis­sante. Ori­gi­naire de la Sier­ra Leone, Kha­di­jah Ka­ma­ra a la tête et le cou cou­verts d’un hi­jab, et elle s’adresse à un océan de fou­lards, de sa­ris et de shal­war ka­meez co­lo­rés.

Elle parle de ce « gar­çon ai­mant et res­pec­tueux», qui vou­lait de­ve­nir in­gé­nieur, mais qui a été en­rô­lé pour faire le djihad. « Mon fils est mort et jus­qu’à ce jour, je ne m’ex­plique pas ce qui s’est pas­sé », dit-elle.

Les mères écoutent at­ten­ti­ve­ment. Des larmes coulent lorsque Kha­di­jah ra­conte qu’elle a ap­pris de la bouche d’un autre dji­ha­diste qu’Ibra­him avait ten­té de la contac­ter de­puis la Sy­rie peu avant de mou­rir.

À ses cô­tés se trouve Edit Schlaf­fer, une so­cio­logue au­tri­chienne ve­nue de Vienne pour ren­con­trer les mères. Elle est la fon­da­trice des Mo­thers Schools, un pro­gramme iné­dit dont l’ob­jec­tif est à la fois simple et am­bi­tieux : don­ner aux mères les ou­tils né­ces­saires pour que leurs en­fants ne se laissent pas en­rô­ler par des ex­tré­mistes et pour in­ter­ve­nir lors­qu’elles constatent des signes de ra­di­ca­li­sa­tion.

Cet ate­lier, qui se tient dans le cadre d’un pro­jet mon­dial, ne se dé­roule pas à Lu­ton par ha­sard. La ville, sou­vent as­so­ciée au ter­ro­risme, est qua­li­fiée de « fief de l’ex­tré­misme is­la­miste » par les mé­dias an­glais.

De­puis no­vembre 2015, sept at­ten­tats ter­ro­ristes de grande am­pleur ont été per­pé­trés en Grande-Bre­tagne, en France, en Bel­gique, en Al­le­magne et en Es­pagne, fai­sant 329 morts et 1648 bles­sés. Les au­teurs étaient pour la plu­part des dji­ha­distes nés dans les pays vi­sés, ins­pi­rés par la pro­pa­gande is­la­miste et les ex­tré­mistes sur les ré­seaux so­ciaux.

Dans les se­maines à ve­nir, les mères de Lu­ton vont ap­prendre, grâce à des jeux de rôle et des exer­cices des­ti­nés à leur re­don­ner confiance en soi, à

« VOUS POU­VEZ FOR­MER UNE NOU­VELLE AR­MÉE, LEUR DIT EDIT SCHLAF­FER. SANS ARMES, MAIS AVEC DES MOTS. »

mieux com­mu­ni­quer avec leurs en­fants, à ob­ser­ver leur dé­ve­lop­pe­ment psy­cho­lo­gique, à sur­veiller l’usage qu’ils font d’in­ter­net et à re­con­naître des signes alar­mants. L’ob­jec­tif est d’ai­der les mères à dé­ve­lop­per de la ré­si­lience et à la trans­mettre à leurs en­fants, à leurs fa­milles et à leur en­tou­rage.

Dans la pièce, nom­breuses sont les femmes qui évo­luent au sein de fa­milles pa­triar­cales et qui sortent ra­re­ment de chez elles au­tre­ment que pour ame­ner les en­fants à l’école.

« Les mères ont en­ten­du par­ler de la ra­di­ca­li­sa­tion, mais elles ne savent pas ce que ce­la si­gni­fie », ex­plique Na­zia Kha­num, 74 ans. Née au Ban­gla­desh, cette spé­cia­liste des ques­tions liées aux spé­ci­fi­ci­tés de chaque sexe, ma­riage for­cé et au­to­no­mi­sa­tion des com­mu­nau­tés, anime les ate­liers des Mo­thers Schools. « Can­ton­nées à la mai­son, elles se sentent iso­lées et elles sont ter­ro­ri­sées par in­ter­net, conti­nue-t-elle. Edit les aide à rompre cet iso­le­ment et à re­nouer des liens avec leurs en­fants. »

Edit Schlaf­fer et elle le constatent : en Eu­rope, les re­cru­teurs du ter­ro­risme en­rôlent des jeunes en rup­ture et sans em­ploi. Plus de 4000 jeunes mu­sul­mans ont quit­té l’Eu­rope pour se battre en Sy­rie et en Irak. « Nous de­vons don­ner du sens à ce monde et ce­la com­mence par nos en­fants, ex­plique la so­cio­logue. Les mères vont rendre le monde plus sûr, pour tous. »

Celles de Lu­ton se­ront par­mi les pre­mières en Eu­rope à ob­te­nir leur di­plôme. « Vous pou­vez for­mer une nou­velle ar­mée, leur dit-elle. Sans armes, mais avec des mots. »

D’un conti­nent à l’autre

Ma­riée et mère de deux en­fants dé­sor­mais adultes, Edit Schlaf­fer a 67 ans, mais en pa­raît 10 de moins, ce qui est éton­nant compte te­nu de son rythme de vie ef­fré­né.

L’au­tomne der­nier, par exemple, en six se­maines, elle a pas­sé sept jours dans des Mo­thers Schools de Jor­da­nie, puis elle est ren­trée à Vienne pour deux jours, avant de se rendre à Pa­ris

pour pro­non­cer une al­lo­cu­tion lors d’un fo­rum mon­dial sur l’in­vi­ta­tion du pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron et de s’en­vo­ler pour Wa­shing­ton où elle a fait un dis­cours à l’Ame­ri­can Uni­ver­si­ty. Quelques jours plus tard, elle pre­nait la pa­role en tant que dé­lé­guée lors de la 72e ses­sion de l’As­sem­blée gé­né­rale des Na­tions unies.

« Ce qui m’anime, en cette pé­riode sombre, c’est l’es­poir et un es­prit d’aven­ture et d’éman­ci­pa­tion, dit-elle. Res­ter chez soi de­vant la té­lé en se sen­tant dé­mu­nie ne sert à rien», confie-t-elle.

Elle dé­couvre l’en­ga­ge­ment mi­li­tant alors qu’elle étu­die la so­cio­lo­gie à Vienne. Le poste de re­cherche qu’on lui pro­pose dé­bouche en­suite sur une car­rière d’uni­ver­si­taire. Dans les an­nées 1980, alors qu’elle en­seigne la so­cio­lo­gie à l’uni­ver­si­té, ses tra­vaux de re­cherche la mènent sur le ter­rain.

Elle s’in­té­resse d’abord aux ré­fu­giés – es­sen­tiel­le­ment des femmes et des en­fants trau­ma­ti­sés par le conflit en Bos­nie. « L’his­toire s’écri­vait sous nos yeux et il me fal­lait la do­cu­men­ter », dit-elle.

Dans les an­nées 1990, son tra­vail la conduit éga­le­ment au Pa­kis­tan, où elle ren­contre des femmes et des en­fants ayant fui la guerre en Afghanistan. Elle fait la connais­sance d’un groupe d’Af­ghanes qui ont fran­chi la fron­tière vers le Pa­kis­tan au pé­ril de leur vie, porteuses de vi­déos témoignant de la bru­ta­li­té des fondamentalistes et des exé­cu­tions qu’ils com­met­taient.

« Je garde en mé­moire l’image des bur­qas fluides de ces femmes cou­ra­geuses qui ont en­tre­pris ce dan­ge­reux pé­riple », confie-t-elle.

Cette ex­pé­rience l’a in­ci­tée à créer Wo­men wi­thout Bor­ders (WwB) en 2001, qui oeuvre à l’éman­ci­pa­tion des femmes pour en faire des ac­trices du chan­ge­ment. Par­mi les ac­tions de l’ONG, ci­tons la pre­mière hot­line an­ti-ex­tré­miste au Yé­men, des pro­grammes d’éman­ci­pa­tion pour les filles au Rwan­da et un centre pour femmes en Afghanistan.

En 2008, WwB lance SAVE, Sis­ters Against Violent Ex­tre­mism, une pla­te­forme fé­mi­nine de lutte contre le ter­ro­risme qui en­tend ras­sem­bler les femmes de toutes les ré­gions du monde. « Nous de­vons faire en­tendre notre voix, pour nous-mêmes et pour les autres femmes. Les pé­riodes de crise sont aus­si porteuses de chances nou­velles », es­time Edit Schlaf­fer.

CES AF­GHANES ONT FRAN­CHI LA FRON­TIÈRE AU PÉ­RIL DE LEUR VIE, PORTEUSES DE VI­DÉOS TÉMOIGNANT DE LA BRU­TA­LI­TÉ DES FONDAMENTALISTES.

Khodjent, Tad­ji­kis­tan, 2012

Quatre ans plus tard, Edit Schlaf­fer et plu­sieurs mères tad­jikes sont réunies dans une pe­tite mai­son de la deuxième ville du Tad­ji­kis­tan. Elle est ve­nue dans le cadre d’une mis­sion fi­nan­cée par l’Or­ga­ni­sa­tion pour la sé­cu­ri­té et la co­opé­ra­tion en Eu­rope, pour par­ler de la ra­di­ca­li­sa­tion crois­sante dans le pays. Dans la salle, il n’y a qu’un pe­tit ré­chaud pour lut­ter contre le froid des mon­tagnes, mais les femmes fri­go­ri­fiées ont en­vie de par­ler.

« Elles crai­gnaient que leurs en­fants aban­donnent l’école pour les mos­quées fi­nan­cées par l’Ara­bie saou­dite, qui en­seignent une in­ter­pré­ta­tion ra­di­cale de l’is­lam. Elles se sen­taient dé­mu­nies, se sou­vient Edit Schlaf­fer. «Je leur ai dit: “Mais vous ne pou­vez pas leur par­ler ?” Elles m’ont ré­pon­du que leurs fils n’étaient plus des en­fants, mais des hommes, qu’il était très dif­fi­cile de les contre­dire. Cer­tains de ces “hommes” n’avaient que 12 ans, mais ils vou­laient jouer les durs et être des hé­ros. »

Là, la so­cio­logue a eu une ré­vé­la­tion. « Je me sou­viens en­core de Ro­sa­ria, la qua­ran­taine et quatre en­fants. Avec un ma­gni­fique sou­rire, elle m’a dit : “Nous, les mères, nous de­vons re­tour­ner à l’école.” C’est là que j’ai eu l’idée des Mo­thers Schools. J’ai com­pris que les mères étaient en pre­mière ligne dans la lutte contre le ter­ro­risme.

Ren­contre au som­met avec Em­ma­nuel Ma­cron, le pré­sident fran­çais.

Edit Schlaf­fer (troi­sième au pre­mier rang en par­tant de la gauche)avec des mères qui re­çoivent sa for­ma­tion, en Ba­vière.

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