Au royaume du grizzly

Cher­cher ces géants in­sai­sis­sables pour leur ti­rer le por­trait n’est pas une mis­sion à prendre à la lé­gère

Sélection - - Sommaire - PAR NEAL MCLENNAN

Étu­dier ces géants in­sai­sis­sables n’est pas une mis­sion à prendre à la lé­gère.

N «’ou­bliez pas, vous n’avez pas be­soin de cou­rir plus vite que l’ours, nous ex­plique Ken Cote, notre pi­lote de brousse. Il vous suf­fit de cou­rir plus vite que l’un d’entre nous. » Je jauge les huit membres de mon groupe ; mes yeux s’ar­rêtent sur Ty­ler Clark, un em­ployé de Nor­thern BC Tou­rism. Il porte un sac à dos Trek­ker de Google Street View de 18 kg. Je sou­pire dis­crè­te­ment de sou­la­ge­ment.

Nous sommes sur le ter­ri­toire du grizzly. Quel­qu’un al­lait for­cé­ment faire une blague sur les ours, ce n’était qu’une ques­tion de temps. Dans notre cas, c’était sur le quai du pa­villon flot­tant Khut­zey­ma­teen Wil­der­ness, cinq mi­nutes après notre ar­ri­vée en hy­dra­vion. Plai­san­ter sur les ani­maux sau­vages af­fa­més est tou­jours amu­sant au­tour d’un feu de camp, mais ici, iso­lés à 50 km au nord de Prince Ru­pert, en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, le con­seil pra­tique du pi­lote est tout de suite moins drôle.

Avec les em­ployés du pa­villon, les membres de notre groupe (dont un couple de Suisses et ses trois en­fants) sont les seuls hu­mains dans le sanc­tuaire des grizz­lys de Khut­zey­ma­teen et des ré­serves alen­tour. Les quelque 58360 hec­tares d’ha­bi­tat pro­té­gé abritent une cin­quan­taine d’ours, nous sommes donc sé­rieu­se­ment mi­no­ri­taires. C’est pour­tant une bonne nou­velle, puisque le type au Trek­ker a été en­voyé ici pour pho­to­gra­phier ces géants dans leur en­vi­ron­ne­ment na­tu­rel et en­re­gis­trer l’ex­pé­rience pour l’im­mor­ta­li­ser sur Google. Pro­blème : nous ne sa­vons pas où ils sont.

UN APRÈS-MI­DI, Ja­mie Hahn, le pro­prié­taire du pa­villon, nous em­mène à l’em­bou­chure de la ri­vière Khut­zey­ma­teen à bord de son Zo­diac. Nous lon­geons d’im­pres­sion­nantes fa­laises et une de­mi-dou­zaine de cas­cades ; la seule image que nous ob­tien­drons

d’un plan­ti­grade est celle du jeune Big Ears fuyant la rive pour s’en­fon­cer dans les épais four­rés lorsque nous ap­pro­chons sur notre pe­tite em­bar­ca­tion. « On a vu 11 ours ici il y a trois jours ! », mur­mure Ken en se grat­tant la tête.

Nous re­brous­sons chemin et ren­trons dî­ner tôt au pa­villon, où la chef Ma­nue­la nous a concoc­té un fes­tin de pou­let et des rös­tis pour nous conso­ler. Le re­pas ter­mi­né, on se dit que nous pour­rions pê­cher (sur un pa­villon flot­tant, il est pos­sible de je­ter une ligne presque n’im­porte où), mais comme le so­leil ne se cou­che­ra pas avant 22 h, nous dé­ci­dons plu­tôt de re­tour­ner ex­plo­rer les pay­sages sau­vages et l’une des cas­cades de­vant la­quelle nous sommes pas­sés un peu plus tôt. Il est in­ter­dit de des­cendre du ba­teau dans le sanc­tuaire, mais notre pa­villon flot­tant se trouve non loin de ses fron­tières, ce qui per­met quelques en­torses au rè­gle­ment.

Une mousse hu­mide re­couvre le sol, il faut avan­cer avec pré­cau­tion avec le Trek­ker ; nous pre­nons notre temps. Quinze mi­nutes d’une marche la­bo­rieuse nous per­mettent de vé­ri­fier l’une des vé­ri­tés fon­da­men­tales de la vie : il n’existe pas de cas­cade laide. Une chute d’eau dé­vale le flanc abrupt de la mon­tagne plan­tée de thuyas sé­cu­laires. La scène in­cite à la rê­ve­rie, mais le sen­ti­ment dis­pa­raît as­sez vite quand on est sur les traces, non pas d’hu­mains, mais de nos in­sai­sis­sables amis qua­dru­pèdes.

Grâce à Google et à l’of­fice du tou­risme de la pro­vince, les vi­si­teurs vir­tuels vi­vront une ex­pé­rience as­sez si­mi­laire à la nôtre, et sans avoir be­soin de ré­pul­sif à ours. Comme lorsque vous uti­li­sez Google Street View pour ex­plo­rer le quar­tier de votre en­fance, vous pour­rez bien­tôt avoir une vue cir­cu­laire de Khut­zey­ma­teen et d’autres lieux iso­lés. Au pre­mier abord, j’avais peur que dé­cou­vrir en quelques clics des ter­ri­toires dif­fi­ciles d’ac­cès ne fasse de nous une na­tion de pa­res­seux, mais j’ai vite ré­vi­sé mon ju­ge­ment. Il est plus pro­bable que ces images, cap­tées par 15 ob­jec­tifs ron­ron­nants, in­vitent des voya­geurs aven­tu­riers à ve­nir pro­fi­ter de la brise qui souffle sur cette pis­cine na­tu­relle.

«EST-CE QUE LES GRIZZ­LYS savent na­ger ? » Nous sommes à nou­veau sur le ba­teau, le len­de­main ma­tin. In­quié­tude et ex­ci­ta­tion se mêlent dans la

voix du jeune gar­çon suisse qui pose la ques­tion. Tous les yeux se tournent à tri­bord. Une tête glisse len­te­ment vers l’autre rive. Ken coupe le mo­teur. Nous ob­ser­vons la tête at­teindre le ri­vage ; elle ap­par­tient à un Ur­sus arc­tos hor­ri­bi­lis de 300 kg.

Con­trai­re­ment à Big Ears, ce bon­homme tran­quille ne fait pas du tout at­ten­tion à nous, ou à quoi que ce soit d’autre. Il dé­am­bule au bord de l’eau, à moins de 10 m de notre em­bar­ca­tion. Ses griffes de sept cen­ti­mètres de long cli­quettent sur les ro­chers lors­qu’il avance de son pas pe­sant; sa non­cha­lance est im­pres­sion­nante, bien qu’un peu exas­pé­rante. Pour lui, nous ne va­lons pas mieux que les mouches qui lui tournent au­tour. En at­ten­dant, nous sommes tous émer­veillés et nous mi­traillons la scène avec nos ap­pa­reils de piètre qua­li­té en com­pa­rai­son du Trek­ker. Dans un bruis­se­ment à peine au­dible, il prend des di­zaines de cli­chés par mi­nute. Par mo­ments, nous sommes si proches que nous pou­vons en­tendre la res­pi­ra­tion de l’ours ; les Suisses, qui ont par­cou­ru la moi­tié du globe pour vivre cet ins­tant, ne cessent de sou­rire.

Nous sui­vons l’ani­mal pen­dant en­core une de­mi­heure, il ne nous ac­corde pas un re­gard. Il plonge de temps en temps, bar­bote dans un ruis­seau à la re­cherche d’un en-cas. Son ai­sance té­moigne de son as­su­rance ; il est le maître des lieux.

Puis, le grizzly re­monte sou­dain le flanc es­car­pé de la mon­tagne et dis­pa­raît dans la na­ture. Le cours d’eau est à nou­veau dé­sert, nous re­joi­gnons le quai en si­lence. Chaque an­née, des mil­liers de per­sonnes viennent ici ren­con­trer ces géants mais, de­puis 2016, les mil­liards d’uti­li­sa­teurs de Google Maps peuvent se con­nec­ter et re­vivre notre pé­riple. Il n’em­pêche, le voyage en vaut lar­ge­ment le dé­tour.

PHO­TOS DE KARI MEDIG

Les zones pro­té­gées de Khut­zey­ma­teen, sur la côte nord de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique, com­prennent un parc pro­vin­cial et deux ré­serves pour pré­ser­ver l’ha­bi­tat des grizz­lys.

À gauche : un grizzly cherche de la nour­ri­ture sur le ri­vage. À droite : leguide Dar­ren Da­vis joue avec son chien, Jor­die, sur le quai du pa­villon flot­tant Khut­zey­ma­teen Wil­der­ness.

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