M. Bri­co­lage trouve son maître

Comme mes pa­rents et les leurs avant eux, je suis à la fois dé­brouillard et éco­nome. Mais quand la ma­chine à la­ver de ma fa­mille s’est bri­sée, j’ai failli m’y cas­ser les dents.

Sélection - - Sommaire - PAR DA­NIEL BEN­SON

Quand la ma­chine à la­ver de ma fa­mille s’est bri­sée, j’ai failli m’y cas­ser les dents.

Je fixe à nou­veau la pile de linge sale et la ma­chine à la­ver inerte. J’ai ten­té plu­sieurs fois de faire dé­mar­rer l’ap­pa­reil ; un di­lemme plane main­te­nant sur moi. Le choix n’est pas aus­si simple qu’on peut le croire : dis­po­ser de sous­vê­te­ments propres ou ho­no­rer les tra­di­tions fa­mi­liales ?

Pour la plu­part, la so­lu­tion se trouve au ma­ga­sin d’élec­tro­mé­na­gers : il suf­fit de mon­trer votre carte de cré­dit pour re­trou­ver le sou­rire. Mais pour les membres de ma fa­mille, c’est dif­fé­rent.

Je des­cends d’une longue li­gnée d’an­cêtres bri­co­leurs et éco­nomes – as­so­cia­tion re­dou­table. Pa­pa pou­vait tout ré­pa­rer, tout sau­ver de la dé­charge. Ma­man éti­rait chaque dol­lar jus­qu’à le faire coui­ner. Éco­no­mie et éco­lo­gie al­laient de pair pour que les vieux ob­jets res­tent comme neufs, ou du moins fonc­tion­nels.

Nos voi­tures rou­laient jus­qu’à perdre toute res­pec­ta­bi­li­té, la rouille gri­gno­tant leurs garde-boue. Nous re­gar­dions La soi­rée du ho­ckey en noir et blanc sur notre té­lé­vi­seur Mo­to­ro­la de 1954 jus­qu’aux an­nées 1970 (mes pe­tits bou­lots de garde d’en­fant me per­met­taient de voir Mis­sion : Im­pos­sible en cou­leur). Les vê­te­ments étaient rac­com­mo­dés puis pas­sés d’un en­fant à l’autre. Les mo­teurs de ton­deuse étaient mi­nu­tieu­se­ment re­mon­tés. Mais le plus grand sym­bole de cette ob­ses­sion fa­mi­liale, c’était le grille-pain.

Ma­man et pa­pa avaient re­çu ce Sun­beam Ra­diant Con­trol à leur ma­riage en 1950. Mer­veille de tech­no­lo­gie de l’époque, il rô­tis­sait au­to­ma­ti­que­ment le pain, le grillait à la per­fec­tion puis le re­mon­tait à la vue de tous. Il a vu ain­si pas­ser des mil­liers de tranches au fil des ans, et peut-être au­tant de ci­ga­rettes.

LORSQUE LE GRILLE-PAIN NE FONC­TION­NAIT PLUS, PA­PA LE DÉ­MON­TAIT SOI­GNEU­SE­MENT ET LE RE­MET­TAIT EN PAR­FAIT ÉTAT.

Quand on ne trou­vait pas les al­lu­mettes, c’est le Sun­beam qui pre­nait la re­lève. Je re­vois en­core pa­pa pen­ché au-des­sus de l’ap­pa­reil, une ex­tré­mi­té de la ci­ga­rette pen­due à ses lèvres, l’autre s’em­bra­sant, fu­mante, au contact de l’élé­ment rou­geoyant.

Le vrai mi­racle du grille-pain se ré­vé­lait lors­qu’il ne fonc­tion­nait plus – peut-être avait-il trop al­lu­mé de ci­ga­rettes ? Pa­pa le dé­mon­tait soi­gneu­se­ment et le re­met­tait en par­fait état. Ce­la était si fré­quent que cha­cun de ses quatre en­fants a pu l’as­sis­ter dans

ses ré­pa­ra­tions avec des mis­sions aus­si vi­tales que te­nir la lampe de poche ou al­ler lui cher­cher une bière. Et 68 ans plus tard, le Sun­beam conti­nue de bien griller le pain.

CE GRILLE-PAIN et mon père as­som­brissent ma buan­de­rie tan­dis que je contemple ma ma­chine à la­ver. Après tout, l’ap­pa­reil n’a qu’une tren­taine d’an­nées, une La­va­mat 539 al­le­mande d’AEG à char­ge­ment fron­tal, ache­tée d’oc­ca­sion à l’époque où ces mo­dèles étaient rares au Ca­na­da. Jus­qu’ici, la La­va­mat a par­fai­te­ment fonc­tion­né.

Être le fils de mon père si­gni­fie que je dois ten­ter de la ra­fis­to­ler ; je dis­pose des com­pé­tences, des ou­tils et du vo­ca­bu­laire né­ces­saires. L’aver­tis­se­ment à l’ar­rière de la ma­chine – « Ne pas ou­vrir ! Faites ré­pa­rer par un ser­vice qua­li­fié ! » – ren­force ma dé­ter­mi­na­tion.

Huit vis plus tard, je suis à l’in­té­rieur. Tout semble en règle : pas de fils cou­pés, pas d’odeur de mo­teur sur­chauf­fé. In­ter­net ne m’est d’au­cun se­cours. Dans un état de grande frus­tra­tion, je fais ap­pel à une au­to­ri­té su­pé­rieure.

Pa­pa, à 90 ans, aime tou­jours tout ré­pa­rer. Je lui dé­cris les symp­tômes et il me sug­gère de vé­ri­fier les brosses sur le mo­teur ou les mi­cro-in­ter­rup­teurs sur les cames du pro­gram­ma­teur. Puis, il se tait un ins­tant avant d’ajou­ter : « Elle a plus de 30 ans. Elle a fait son temps. Il est peut-être temps d’en ache­ter une neuve. »

« CET AP­PA­REIL A PLUS DE 30 ANS, M’A RAI­SON­NÉ MON PÈRE. IL EST PEUT-ÊTRE TEMPS D’EN ACHE­TER UN NEUF. »

Sou­dain, l’ordre cos­mique est bou­le­ver­sé et un éclair li­bé­ra­teur jaillit des cieux. Ce n’est pas le conseil au­quel je m’at­ten­dais, mais c’est la sa­gesse dont j’avais be­soin. Je n’ai pas le temps de ré­pa­rer l’ap­pa­reil – et la pile de linge sale ne cesse de gros­sir. Il est peut-être l’heure de chan­ger à la fois la ma­chine à la­ver et la tra­di­tion fa­mi­liale.

Quelques jours plus tard, je vais faire les ma­ga­sins. Notre nou­velle ma­chine à la­ver est une mer­veille d’in­gé­nie­rie al­le­mande qui ron­ronne dans le coin où l’AEG mon­tait ja­dis la garde. Che­mises propres, ser­viettes de toi­lette et sous-vê­te­ments ont tous été net­te­ment pliés. Même si je me suis écar­té du che­min, l’hon­neur de la fa­mille est sain et sauf; le lé­gen­daire Sun­beam dans la cui­sine (tou­jours vaillant) en est notre loyal té­moin.

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