LA ZOMBIFICATION

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Quand on pense aux zom­bies, on a au­to­ma­ti­que­ment des images de The Wal­king Dead ou de jeux vi­déo en tête, pas vrai? Qu’en est-il vrai­ment de ce phé­no­mène qui ne vient pas des stu­dios hol­ly­woo­diens, mais bien de pra­tiques étroi­te­ment liées au vau­dou?

Par Mar­tin Bois – Is­su du folk­lore ma­gique haï­tien, puis ré­cu­pé­ré par l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phique et du jeu vi­déo, le phé­no­mène zom­bie s’est adap­té à la culture nord-amé­ri­caine mo­derne avec une fa­ci­li­té dé­con­cer­tante. Nous n’avons qu’à pen­ser à des films cultes comme White Zom­bie (1932) ou Night of the Li­ving Dead (1968), qui ont dé­bu­té le bal, à une sé­rie té­lé­vi­sée telle que Wal­king Dead ou bien à des jeux vi­déo aux titres évo­ca­teurs comme Re­sident Evil ou Left 4 Dead pour consta­ter à quel point cet uni­vers mor­bide fas­cine le pu­blic. Mais au-de­là des ef­fets grand-gui­gno­lesques hol­ly­woo­diens, qu’en est-il vrai­ment de cette pratique étroi­te­ment liée au vau­dou?

DE L’ANGE AU DÉ­MON…

Le terme de zom­bie que l’on connaît en fran­çais tire son ori­gine du créole zon­bi, qui est lui-même for­mé à par­tir de nzumbe, un mot an­go­lais pro­ve­nant de la langue kim­bun­du. En Afrique de l’ouest, là où la re­li­gion vau­dou a pris nais­sance, ce n’est pas un ha­sard si au Con­go et au Ga­bon les es­prits dé­mo­niaques sont ap­pe­lés res­pec­ti­ve­ment nsum­bi et nzum­bi. Quant à l’ex­pres­sion nzumbe, qui est ap­pa­rue en­vi­ron 500 ans avant Jé­sus-ch­rist, elle fai­sait ré­fé­rence à l’es­prit hu­main dans sa forme la plus pri­maire bien avant que l’on s’en serve pour dé­crire des es­prits mal­fai­sants ou des re­ve­nants. Ori­gi­nel­le­ment, le nzumbe est l’équi­valent du concept de l’âme. Se­lon une croyance ré­pan­due tant en Afrique qu’en Chine et en Amé­rique du Sud, ce noyau de conscience se di­vise en deux par­ties que l’on ap­pelle le « Grand Ange » et le « Pe­tit Ange ». Ces consi­dé­ra­tions pu­re­ment mé­ta­phy­siques se sont trans­for­mées pa­ral­lè­le­ment avec l’évo­lu­tion éty­mo­lo­gique du mot au contact de la culture des pre­miers co­lons haï­tiens ar­ri­vés en tant qu’es­claves dès le dé­but du 16e siècle. Le zon­bi (ou zom­bi) s’est peu à peu at­ta­ché à l’image ter­ri­fiante du mort-vi­vant à me­sure que la re­li­gion vau­dou s’est amal­ga­mée avec l’ico­no­gra­phie et les rites ca­tho­liques in­tro­duits par les prêtres eu­ro­péens en­voyés en

Haïti. On peut y voir une pa­ro­die ma­cabre de la ré­sur­rec­tion chré­tienne.

LE POU­VOIR DU BÔKÔ

Aux An­tilles, le cor­pus de lé­gendes as­so­cié aux zom­bies s’ac­corde pour dire que ces êtres dé­pour­vus de vo­lon­té propre sont des créa­tions contre na­ture ob­te­nues par le biais de la sor­cel­le­rie. Ils sont le fait de sor­ciers (bôkô) ou prêtres vau­dous (houn­gan) dé­voyés. Les zom­bies, en tant que créa­tures sur­na­tu­relles, sont as­so­ciés aux loups­ga­rous et aux fan­tômes. Ils sont ré­pu­tés pour han­ter du­rant les heures noc­turnes des lieux re­cu­lés et si­nistres de la cam­pagne haï­tienne à la re­cherche de vic­times. Pour plu­sieurs, ces termes dé­si­gnent des

êtres bien réels. Ceux que l’on nomme loups-ga­rous sont en fait les aides du bôkô, qui agissent en tant que « pilleurs de tombes » et s’oc­cupent de dé­ter­rer le zom­bie. Les his­toires qui cir­culent par­mi la po­pu­lace font in­va­ria­ble­ment in­ter­ve­nir ce fa­meux bôkô et sa puis­sante ma­gie dans l’ori­gine du mort-vi­vant. Le sor­cier lui donne par­fois nais­sance par dé­sir de ven­geance sur un en­ne­mi ou pour des rai­sons aus­si tri­viales qu’un be­soin d’ar­gent qu’il cherche à com­bler en louant une main­doe’ uvre com­po­sée d’es­claves obéis­sants. Grâce à une poudre qu’il souffle au vi­sage de la per­sonne ci­blée pour la zombification ou qu’il dé­pose dans ses chaus­sures ou à l’in­té­rieur de ses vê­te­ments, le sor­cier s’as­sure d’une em­prise to­tale sur sa vic­time. Cel­le­ci de­vient alors comme morte et est en­ter­rée se­lon les rites fu­né­raires nor­maux. Une fois en­se­ve­li, le zom­bie est dé­ter­ré dans les heures sui­vantes et ré­ani­mé par le bôkô qui l’em­mène à sa suite pour ac­com­plir do­ci­le­ment la tâche au­quel il le des­tine. La peur de cette sor­cel­le­rie des plus noires a pous­sé nombre d’haï­tiens à dé­ca­pi­ter leurs proches avant de les in­hu­mer afin de s’as­su­rer qu’ils ne re­vien­draient pas sous la forme d’un zom­bie.

L’HÉ­RI­TAGE DES EMPOISONNEUSES FRAN­ÇAISES

La mar­quise de Brin­vil­liers ain­si que Ca­the­rine De­shayes dite La Voi­sin, sont deux empoisonneuses fran­çaises du 17e siècle de­meu­rées cé­lèbres pour leurs mé­faits dans la triste affaire des poi­sons sur­ve­nue sous le règne du roi Louis XIV. Le cli­mat d’hys­té­rie pa­ra­noïaque re­le­vé d’une chasse aux sor­cières qui s’ins­tal­la dans la so­cié­té fran­çaise du­rant cette pé­riode (1679 à 1682) eut des ré­per­cus­sions jusque dans les co­lo­nies. Sans pour au­tant en être à l’ori­gine, l’in­fluence né­faste de ces deux femmes et du ré­seau d’empoisonneuses qu’elles fai­saient pros­pé­rer à l’in­té­rieur des cercles aris­to­cra­tiques de l’époque a en­cou­ra­gé l’usage des poi­sons les plus exo­tiques et a dé­teint sur les pra­tiques de sor­cel­le­rie an­tillaises. Ce sa­voir par­ti­cu­lier au­rait été in­tro­duit en grande par­tie dans la ré­gion par le biais de fli­bus­tiers et d’émi­grés fran­çais vou­lant échap­per à la jus­tice.

EN­TER­RÉ VI­VANT

C’est en 1983 que l’an­thro­po­logue ca­na­dien Wade Davis pro­pose une ex­pli­ca­tion pour la zombification. Se­lon ses re­cherches, qui dé­nombrent quelque 36 for­mules dif­fé­rentes pour créer un zom­bie à par­tir d’ex­traits de plantes (Da­tu­ra stra­mo­nium, aus­si ap­pe­lé concombre-zom­bi) et de sub­stances conte­nues dans la chair de ba­tra­ciens et de pois­sons, il a mis en évi­dence que l’un des in­gré­dients ré­cur­rents de la « poudre à zom­bie » uti­li­sée par les sor­ciers vau­dous se­rait la té­tro­do­toxine (TTX). Cette mo­lé­cule neu­ro­toxique, 500 fois plus puis­sante que le cya­nure, pré­sente dans la chair du pois­son-coffre, connu aus­si sous le nom de pois­son-frou-frou à Haïti et fu­gu au Ja­pon (Ta­ki­fu­gu ru­bripes), pro­vo­que­rait un blo­cage au ni­veau des ca­naux so­diques des mem­branes cel­lu­laires de l’or­ga­nisme. Cette in­hi­bi­tion chi­mique cau­se­rait de l’en­gour­dis­se­ment, de la dif­fi­cul­té d’élo­cu­tion, voire un ra­len­tis­se­ment ra­di­cal des fonc­tions res­pi­ra­toires ain­si qu’une ca­ta­lep­sie se­lon le do­sage. Ces ef­fets com­bi­nés don­ne­raient alors l’im­pres­sion d’une mort cli­nique. À ce su­jet, il faut sa­voir que les élec­tro­car­dio­grammes ne sont pas mon­naie cou­rante en Haïti et que, par consé­quent, une simple aus­cul­ta­tion au sté­tho­scope s’avère sou­vent in­suf­fi­sante pour dé­tec­ter les signes de vie qua­si in­exis­tants chez le zom­bie. La poudre conte­nant la té­tra­do­toxine se­rait mé­lan­gée à une sub­stance ur­ti­cante qui pousse la vic­time à se grat­ter et fa­ci­lite l’ab­sorp­tion par les pores de la peau. Une fois le pro­ces­sus de zombification amor­cé, la té­tro­do­toxine dé­truit les ter­mi­nai­sons ner­veuses sen­si­tives et pro­voque sou­vent la né­crose des mu­queuses comme la langue ou le voile du pa­lais. C’est ce qui ex­pli­que­rait pour­quoi on rap­porte que les zom­bies ont une voix ca­ver­neuse. La per­sonne est pa­ra­ly­sée, mais elle de­meure consciente de ce qui se passe au­tour d’elle et ne peut qu’as­sis­ter im­puis­sante à son en­ter­re­ment. Une fois dans le cer­cueil, l’ab­sorp­tion ré­duite en oxy­gène pro­voque des lé­sions au cer­veau, qui la rendent en­core plus vul­né­rable aux drogues qui lui se­ront ad­mi­nis­trées lors de l’ex­hu­ma­tion, qui sur­vient gé­né­ra­le­ment entre 24 et 48 heures après la mise au tom­beau. Une fois dé­ter­ré, le cer­cueil est pen­ché afin de faire af­fluer le sang au cer­veau. On sort la vic­time et on lui fait ab­sor­ber une dé­coc­tion de bel­la­done conte­nant de l’atro­pine pour ré­veiller le coeur. Hé­bé­té, af­fai­bli et déso­rien­té, le zom­bie re­çoit peu de temps après des sub­stances hal­lu­ci­no­gènes fa­vo­ri­sant l’amné­sie. Ces drogues, qui in­cor­porent du ve­nin de cra­paud et de la sco­po­la­mine, main­tiennent la vic­time dans un état de ré­cep­tion hyp­no­tique pro­fond.

Bien que le tra­vail de Davis ait été cri­ti­qué par la com­mu­nau­té scien­ti­fique en rai­son de sa mé­tho­do­lo­gie un peu dou­teuse, il a aus­si ses dé­fen­seurs. Il existe, par ailleurs, un film de Wes Cra­ven qui a été réa­li­sé en 1988 (The Ser­pent and the Rain­bow) dont le sy­nop­sis est ba­sé sur les tra­vaux de l’an­thro­po­logue.

LE CAS CLAIRVIUS NARCISSE Au dé­but des an­nées 1980, un dé­nom­mé Clairvius Narcisse entre en contact avec sa soeur qui le croyait dé­cé­dé de­puis le 2 mai 1962. L’homme lui ra­conte com­ment leur frère, après une dis­pute à propos d’un hé­ri­tage, au­rait en­ga­gé un houn­gan pour se ven­ger et le trans­for­mer en zom­bie. Après l’en­ter­re­ment, il au­rait été ré­ani­mé et te­nu en es­cla­vage sous l’ef­fet de psy­cho­tropes dans une plan­ta­tion de canne à sucre pen­dant deux ans. Il au­rait réus­si à s’échap­per grâce à un garde qui au­rait ou­blié de lui ad­mi­nis­trer sa dose quo­ti­dienne de drogue.

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