ET SI

La co­lo­ni­sa­tion de l’amé­rique

Summum - - SOMMAIRE - PAR MAR­TIN BOIS

Et si l’his­toire avait dé­vié du cours que nous lui connais­sons, quel vi­sage au­rait notre monde? Et si, par le biais de l’ima­gi­na­tion pros­pec­tive, il de­ve­nait pos­sible de suivre une trame tem­po­relle dé­viante et de l’ex­plo­rer à tra­vers les yeux de l’un de ses ac­teurs? C’est ce que nous ten­te­rons d’ac­com­plir dans cette nou­velle chro­nique qui, ce mois-ci, nous re­plonge en plein coeur de la co­lo­ni­sa­tion de l’amé­rique.

« JE ME NOMME ISA­BEL­LA PANÇA J’AI EN MA POS­SES­SION LE CAR­NET DE NOTES DE VOYAGE DE MON FILS, MATEO PANÇA, QUI FUT MATELOT ET SCRIBE À BORD DU SAN­TA MA­RIA COM­MAN­DÉ PAR LE CA­PI­TAINE CRISTΌBAL COLΌN. BIEN QUE L’EX­PÉ­DI­TION FUT RÉ­PU­TÉE PER­DUE ÂMES ET BIENS LORS DE SON VOYAGE EXPLORATOIRE VERS LES INDES, JE DÉTIENS UNE PREUVE QU’UNE NOU­VELLE TERRE FUT DÉ­COU­VERTE ET DONT L’EXIS­TENCE DE­MEURE INSOUPÇONNÉE JUS­QU’À PRÉ­SENT. SI VOUS VOU­LEZ BIEN ME RE­CE­VOIR, JE M’EN­GAGE À VOUS RE­METTRE LEDIT DO­CU­MENT ET DE VOUS EX­PLI­QUER LES CIR­CONS­TANCES EX­TRA­OR­DI­NAIRES EN­TOU­RANT SA DÉ­COU­VERTE… »

Mateo Pança Notes de voyage

9 AOÛT 1492 Après une courte es­cale aux îles Ca­na­ries pour s’y ra­vi­tailler, chan­ger la voi­lure et ré­pa­rer le gou­ver­nail du San­ta Ma­ria, le voyage vers les Indes de­vrait bien­tôt com­men­cer. J’ai hâte de par­tir à l’aven­ture.

27 AOÛT 1492 L’es­cale se pro­longe. On en est au 18e jour. Les ré­pa­ra­tions sur le gou­ver­nail sont trop im­por­tantes pour que ce ne soit qu’une simple ava­rie. Je com­mence à croire la ru­meur qui cir­cule, à sa­voir que nous avons été vic­times d’un sa­bo­tage de la part d’op­po­sants à notre voyage d’ex­plo­ra­tion.

13 SEP­TEMBRE 1492 Au­jourd’hui, j’ai fran­chi le point ul­time où les terres eu­ro­péennes les plus oc­ci­den­tales sont dis­pa­rues sous l’ho­ri­zon. Je vogue en­fin vers l’in­con­nu. Le ca­pi­taine Colόn suit une route qui nous fe­ra pro­fi­ter des ali­zées pour ar­ri­ver à des­ti­na­tion. La Pin­ta et La Niña nous es­cortent.

1ER OC­TOBRE 1492 Tou­jours pas de terre en vue! La grogne de l’équi­page de­vient de plus en plus dif­fi­cile à igno­rer. Le ca­pi­taine m’a de­man­dé de l’ai­der et de ten­ter de les oc­cu­per au maxi­mum pour qu’il n’ait pas trop la tête aux pen­sées oi­sives qui ne font qu’ali­men­ter leur mé­con­ten­te­ment. Je fais tout ce que je peux.

Le ca­pi­taine de La Pin­ta, Mar­tin Alon­so Pinzόn, est aux prises avec les mêmes pro­blèmes et je ne crois pas qu’il s’en sorte aus­si bien que nous. Mal­gré la dis­tance, j’ai été té­moin d’une ba­garre qui a presque mis le feu à son na­vire…

11 OC­TOBRE 1492 Au loin, vers le sud-ouest, des lu­mières in­con­nues sont ap­pa­rues dans le ciel! Ce pré­sage ex­tra­or­di­naire a re­don­né es­poir à l’équi­page.

12 OC­TOBRE 1492 Les lu­mières sont ré­ap­pa­rues ce soir et se sont ap­pro­chées. Elles étaient au nombre de sept. Tous les hommes étaient sur le pont pour ad­mi­rer ces choses in­croyables qui flot­taient dou­ce­ment dans l’air tout au­tour de nos ca­raques. Bar­to­lo­mé De Las Ca­sas, le re­pré­sen­tant de l’église à bord, a dé­cla­ré que le Sei­gneur nous avait en­voyé des anges pour nous gui­der. Après la moi­tié d’une heure, les sept lu­mières se sont élan­cées vers l’ouest à une vi­tesse qui dé­passe tout ce qu’il m’a été don­né de voir au­pa­ra­vant. À l’aube, la vi­gie nous a an­non­cé que la terre était en vue!

Le ca­pi­taine a fait je­ter l’ancre au large d’une pe­tite île pa­ra­di­siaque. Il m’a choi­si pour l’ac­com­pa­gner à bord d’une barque avec les deux autres ca­pi­taines ain­si que trois autres hommes.

13 OC­TOBRE 1492 L’île était ha­bi­tée… dès l’ins­tant où nous avons re­çu l’ordre de plan­ter la ban­nière frap­pée de la croix sur cette terre d’ap­pa­rence vierge et de la dé­cla­rer pos­ses­sion de la cou­ronne, un trait de feu ra­pide comme l’éclair a jailli des tré­fonds de la vé­gé­ta­tion bor­dant la plage et l’a fait vo­ler en éclats. Un ins­tant plus tard, des cen­taines de tirs en­flam­més ont conver­gé sur nos na­vires et les ont ré­duits en cendres. J’ai vu quelques ma­rins se je­ter par­des­sus bord, mais je ne sais pas s’ils ont sur­vé­cu. Il m’a été im­pos­sible de m’en as­su­rer, car peu de temps après, une di­zaine d’hommes sont sor­tis des taillis en­vi­ron­nants. Ils por­taient des ar­mures étranges faites de la­nières mé­tal­liques flexibles et te­naient de courts ja­ve­lots dont l’ex­tré­mi­té cré­pi­tait comme des ti­sons sor­tis du bra­sier. Ils nous ont fa­ci­le­ment maî­tri­sés et for­cés à les suivre. Je crois que je ne re­ver­rai pas l’es­pagne de si­tôt.

14 OC­TOBRE 1492 J’ai es­sayé d’en ap­prendre un peu plus sur nos ra­vis­seurs. Je crois qu’ils disent s’ap­pe­ler Ara­waks. Même si je ne sai­sis rien à leur langue, ils sont ca­pables de se faire com­prendre en uti­li­sant une sorte de pierre noire po­lie qui laisse ap­pa­raître des images et qui pro­duit des sons. À force de signes, j’ar­rive à com­mu­ni­quer de ma­nière som­maire avec eux. Mais je ne veux pas trop les bom­bar­der de ques­tions, car ces gens sont dé­ten­teurs d’une ma­gie ter­ri­fiante qu’ils n’hé­si­te­ront pas à uti­li­ser si je les har­cèle trop. Après une de­mi-jour­née de marche dans la jungle, les membres de notre corps ex­pé­di­tion­naire ont été me­nés de­vant ce qui sem­blait être un gros oi­seau mé­tal­lique de la taille d’une église. Le ventre de l’oi­seau s’est ou­vert pour lais­ser ap­pa­raître un es­ca­lier. Les Ara­waks nous ont for­cés à mon­ter dans la créa­ture de fer, qui s’est par la suite élan­cée dans le ciel en ru­gis­sant.

19 OC­TOBRE 1492 Je ne m’étais pas trom­pé. Je ne re­ver­rai ja­mais ma pa­trie. Il est inu­tile de vou­loir conqué­rir ce peuple de sor­ciers. Nous n’avons rien à leur pro­po­ser ni en­core moins à leur op­po­ser. De­puis les hau­teurs, à tra­vers les yeux de l’oi­seau, j’ai pu voir les villes qu’ils ha­bitent. Elles s’étendent à perte de vue et font pa­raître Sé­ville ou Bar­ce­lone comme de simples bi­vouacs.

À l’aide de leurs pierres ma­giques, j’ai fi­ni par com­prendre que les Ara­waks sont al­liés d’un em­pire ap­pe­lé Maya. De­main, nous se­rons ame­nés dans la ca­pi­tale de cet em­pire pour y être pré­sen­tés au roi.

2 MAI 1493 Après l’exé­cu­tion des trois ca­pi­taines qui ont ten­té de s’échap­per, on m’a in­ter­dit de re­tour­ner en Eu­rope. J’ai tou­te­fois été au­to­ri­sé à m’éta­blir par­mi eux. Le roi m’a aus­si ac­cor­dé la fa­veur de faire par­ve­nir ces notes à ma fa­mille afin de lais­ser une trace de mon his­toire. Elles se­ront pla­cées à bord d’un de ces en­gins lu­mi­neux que j’avais vus lors de notre ar­ri­vée. Com­ment fe­ra-t-il pour re­trou­ver mon vil­lage na­tal? Ce­la je l’ignore. Néan­moins, avec les mer­veilles dont j’ai été té­moin ici, je ne doute pas qu’il se ren­dra à bon port.

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