LA RIO­JA – LE RE­TOUR DES VEDETTES

LE RE­TOUR DES VEDETTES

Vins et Vignobles - - Sommaire - Par Pierre THO­MAS Texte et photos

En 1925, le rio­ja de­vint le pre­mier vin es­pa­gnol pro­té­gé par une ap­pel­la­tion d’ori­gine contrô­lée (DOC). À cô­té de do­maines his­to­riques pres­ti­gieux, de jeunes oe­no­logues vedettes re­viennent chez eux.

Long­temps, la Rio­ja a sem­blé im­muable. Ses vins de grandes caves, d'un bon rap­port qua­li­té-prix, ont pa­ru fi­gés dans une ré­gle­men­ta­tion d'éle­vage ba­sée sur quatre ca­té­go­ries. Au bas de l'échelle, des vins rouges jeunes, sou­vent vi­ni­fiés en grappes en­tières, en ma­cé­ra­tion dite se­mi-car­bo­nique, comme dans le Beau­jo­lais. En­suite, un sys­tème d'éle­vage «sous bois» à trois étages. D'abord le Crian­za, qui exige un an d'éle­vage en bar­riques, de chêne amé­ri­cain le plus sou­vent. En­suite, le Re­ser­va, une sé­lec­tion d'éle­vage d'un an au moins, mais mis sur le mar­ché après trois ans. En­fin, le Gran Re­ser­va, qui a sé­jour­né deux ans au moins en bar­rique et trois ans en bou­teille. Ce car­can tra­di­tion­nel vole en éclats. Le style des vins, avec l'uti­li­sa­tion plus mo­dé­rée du chêne, dé­sor­mais fran­çais et moins aro­ma­tique que l'amé­ri­cain, évo­lue au gré des mai­sons.

UN STYLE À LA CHAM­PE­NOISE

Au fil du temps, le mot «rio­ja» est de­ve­nu une marque de fa­brique. De Bor­deaux, qui en fit, dès 1860, le pre­mier vin es­pa­gnol pro­fi­tant de l'oe­no­lo­gie «mo­derne» pour l'époque, la ré­gion a évo­lué, dès 1970, vers le mo­dèle de la Cham­pagne. Soit un mo­dèle in­dus­triel de grandes caves (600 «bo­de­gas» re­con­nues par la DOCa), qui achètent du rai­sin à 16 000 vi­ti­cul­teurs, cul­ti­vant 120 000 par­celles, puis le vi­ni­fient, l'as­semblent, l'élèvent et le mettent en mar­ché sous un nom de «marque».

Chaque grande cave, as­sise sur des mil­liers de bar­riques em­pi­lées dans ses chais, dé­fi­nit le style de ses vins et s'ef­force d'ob­te­nir un «goût mai­son», re­con­nais­sable par le consom­ma­teur, d'an­née en an­née. Comme en Cham­pagne ! Même si, der­rière les murs épais de caves comme Mar­quès de Ris­cal - agran­dies et ré­no­vées en 2000 - ou - ré­no­vées luxueu­se­ment de fond en comble en 2014, en at­ten­dant la construc­tion d'une nou­velle cave qui dé­bute cette an­née - se cache un spec­ta­cu­laire dy­na­misme com­mer­cial, cette contin­gence est une des rai­sons de l'«im­mo­bi­lisme» at­tri­bué à la Rio­ja.

LES (FAUX) JU­MEAUX DU RE­NOU­VEAU

Mais tout ce­la change, au nord-ouest de la Pé­nin­sule ibé­rique, dans une ré­gion de 62 000 hec­tares par­ta­gée en trois sec­teurs, la Rio­ja Ala­ve­sa (14 000 ha), la Rio­ja Al­ta (25 000 ha) et la Rio­ja Ba­ja (23 000 ha). S'il ne fal­lait ci­ter que deux noms de la «nou­velle génération» des oe­no­logues, ac­tifs dans toutes les ré­gions d'Es­pagne, ceux d'Al­va­ro Pa­la­cios et de Tel­mo Ro­dri­guez s'im­po­se­raient. Qui sait vrai­ment qu'ils ont de pro­fondes at­taches avec la Rio­ja? Bien­tôt quin­qua­gé­naires, tous les deux for­més à la Fa­cul­té d'oe­no­lo­gie de Bor­deaux, ils sont de faux ju­meaux! L'un, Al­va­ro, ex­pan­sif, rond, jouant sur les codes folk­lo­riques de l'Es­pagne, ama­teur au­tant de cor­ri­da (il ma­nie la mu­le­ta avec dex­té­ri­té) que de fla­men­co gi­tan (il pousse vo­lon­tiers la chan­son­nette). L'autre, Tel­mo, mince, la classe, l'élé­gance, et au dis­cours pro­fond et ar­gu­men­té sur le bio et la bio­di­ver­si­té.

Ces faux ju­meaux sont de re­tour sur les terres de leur fa­mille, sym­bo­li­que­ment à l'op­po­sé l'un de l'autre, aux deux ex­tré­mi­tés d'une dia­go­nale de 120 km de la cu­vette ar­ro­sée par l'Èbre, entre la Sier­ra can­ta­brique et les mon­tagnes qui s'en­chaînent de­puis la De­man­da. Tel­mo Ro­dri­guez est re­ve­nu au do­maine pa­ter­nel de Re­mel­lu­ri, au pied de la Sier­ra de To­lo­no, dans la Rio­ja Ala­ve­sa, tan­dis qu'Al­va­ro Pa­la­cios, dé­ve­loppe le do­maine de la Mon­te­sa, plan­té par son père, non loin d'Al­fa­ro, au pied de la Sier­ra de Yer­ga. Ces deux oe­no­logues, reconnus pour leurs vins mo­dernes, tiennent un dis­cours adap­té à leur ter­roir. Tous deux af­firment culti­ver leurs vignes en bio­dy­na­mie, la plus res­pec­tueuse de la na­ture.

Il y a 90 ans, en 1925, le rio­ja de­vint le pre­mier vin es­pa­gnol pro­té­gé par une ap­pel­la­tion d’ori­gine contrô­lée (DOC). Il a en­suite grim­pé au som­met de la hié­rar­chie, en ob­te­nant la DOCa (DOC «qua­li­fiée»), que seul le Prio­rat ca­ta­lan a éga­le­ment at­teinte. Fon­dé sur la tra­di­tion bor­de­laise, le rio­ja est en train d’évo­luer. À cô­té de do­maines his­to­riques pres­ti­gieux, de jeunes oe­no­logues vedettes re­viennent chez eux.

LE RE­TOUR DE LA COMPLANTATION

Au do­maine de Re­mel­lu­ri, mo­dèle de viticulture jar­di­née en ter­rasses, sé­pa­rées par des bo­cages, en al­ti­tude (600 m), qu'il ex­ploite avec sa soeur, Tel­mo Ro­dri­guez tient à l'as­sem­blage des cé­pages blancs et rouges qui font l'ori­gi­na­li­té de la Rio­ja. Pour le blanc de Re­mel­lu­ri, un des grands blancs «su­distes» - la ré­gion est à la confluence des cli­mats at­lan­tiques et mé­di­ter­ra­néens - il ne dé­voile pas la liste des neuf cé­pages qui le com­posent. Et il s'ap­prête à com­plan­ter, toutes va­rié­tés mé­lan­gées, une grande par­celle de­vant la cave ac­quise par son père, en­tre­pre­neur en gé­nie ci­vil, dans les an­nées 1960.

Ses rouges tra­hissent une élé­gance sub­tile tan­dis que son autre pro­prié­té dans la Rio­ja, Al­tos Lan­za­ga, donne des crus plus puis­sants, au ter­roir plus af­fir­mé. «Des re­li­gieux ont créé ici le pre­mier vin mo­derne d'Es­pagne, au XVIIIe siècle. À l'époque, on com­plan­tait près de 70 cé­pages. Au­jourd'hui, nous en avons en­core 25 sur le do­maine et notre but est de re­plan­ter en go­be­let. Je veux re­trou­ver la Rio­ja du XVIIIe siècle», dit avec force et convic­tion Tel­mo Ro­dri­guez. Ce sa­voir-faire s'in­carne dans un des vins de base, le Re­mel­lu­ri Re­ser­va 2010, bien construit, long en bouche, en­core un peu boi­sé, mais bien épi­cé, tan­dis que le Gran Re­ser­va 2009 est puis­sant, mi­né­ral, avec des notes de ca­cao, d'épices et un bon sou­tien acide.

LE RE­TOUR DU GRENACHE

Le père d'Al­va­ro Pa­la­cios a eu neuf en­fants et la plu­part sont ac­tifs dans le vin. Al­va­ro tra­vaille à la Mon­te­sa, dans la Rio­ja Ba­ja, avec sa soeur, lui aus­si. Ici, dans la Rio­ja Ba­ja, long­temps le grenache fut ma­jo­ri­taire, avant que les four­nis­seurs de rai­sins de co­opé­ra­tives ou de grandes «bo­de­gas» se conver­tissent au tem­pra­nillo, plus pré­coce et moins su­jet aux aléas cli­ma­tiques. Pro­gres­si­ve­ment, le tem­pra­nillo est de­ve­nu le prin­ci­pal cé­page de toute la Rio­ja. Par rap­port au grenache, sa pro­por­tion est pas­sée de 60 % à 85 % en un de­mi-siècle.

Mais Al­va­ro Pa­la­cios est sur­tout connu pour être un des mous­que­taires qui ont re­don­né nais­sance au vi­gnoble du Prio­rat, dans l'ar­rière-pays de Bar­ce­lone. Comme Re­né Bar­bier, père et fils, et ses par­te­naires, qui ont mis en avant le grenache pur du vin culte «Es­pec­tacle», de la ré­gion conti­guë au Prio­rat, Mont­sant. Ce «coup», Pa­la­cios le ré­édite dans la Rio­ja. Sur le do­maine de la Mon­te­sa, il a ré­ta­bli le grenache, den­si­fié les vignes, dé­sor­mais tra­vaillées «à la bour­gui­gnonne», avec un trac­teur en­jam­beur. Plus haut dans la Sier­ra de Yer­ga, il a mis la main sur trois hec­tares de très vieux gre­naches, à 620 m d'al­ti­tude, qui donnent le Quinón de Val­mi­ra, fu­tur vin culte, que nous avons été parmi les pre­miers à dé­gus­ter, sur le mil­lé­sime 2014, dé­jà épui­sé alors qu'il n'a pas en­core ache­vé son éle­vage en bar­rique. Un vin splen­dide, au nez ou­vert d'orange san­guine, d'épices douces, ju­teux, aux arômes de fraise des bois, à la fois frui­té et concen­tré. Al­va­ro s'en­thou­siasme : «Voi­là un vin su­per­na­tu­rel, la pulpe du fruit du Pa­ra­dis à dé­cou­vrir!»

Al­va­ro Pa­la­cios avait quit­té la Rio­ja en 1989, pour le Prio­rat, avant d'y re­ve­nir en 2000. Ti­ré d'un vi­gnoble de 90 ha, dont les deux tiers ont été plan­tés par son père, le vin de base, La Mon­te­sa, est com­po­sé dé­sor­mais de 80 % grenache et de 20 % tem­pra­nillo. Le 2012, grande an­née, est plus ferme et plus aus­tère que le 2013, plus ou­vert, au nez de fruits rouges, rond, frais, gourmand : «Un vin pur et net, pour fê­ter toute la nuit», s'en­thou­siasme son gé­ni­teur.

DES FEMMES, GARDIENNES DE LA TRA­DI­TION

Au mo­ment où des do­maines de taille re­la­ti­ve­ment mo­deste, comme Re­mel­lu­ri ou La Mon­te­sa, fi­gurent en pointe, de grandes mai­sons his­to­riques dé­fendent le clas­si­cisme des vins de la Rio­ja. Dans les caves ré­no­vées du Mar­qués de Mur­rie­ta, c'est une jeune femme, Ma­ria Var­gas, qui donne nais­sance à l'em­blé­ma­tique Cas­tel­lo Ygay. «Mon but est de faire un vin qui a la ca­pa­ci­té de vieillir. Le bois est l'élé­ment clé, au risque de trou­ver le vin trop mar­qué dans sa jeu­nesse. Et c'est le cé­page mar­zue­lo qui donne de l'aci­di­té, c'est la co­lonne ver­té­brale du vin», com­mente l'oe­no­logue en pré­sen­tant un 2005, sé­lec­tion­né sur fûts après deux ans de cave. Il a pas­sé 30 mois en bar­riques de bois amé­ri­cain et fran­çais : un vin d'une belle élé­gance, avec des arômes de rhum, du gras, de la puis­sance et des ta­nins fon­dus. L'as­sem­blage joue sur le bi­nôme tem­pra­nillo (89 %) et mar­zue­lo (11 %). La Re­ser­va Es­pe­cial 1968 est plus éclec­tique avec, sur la ligne de dé­part, le qua­tuor des rai­sins noirs de la Rio­ja : 70 % de tem­pra­nillo, 13 % de mar­zue­lo, 12 % de grenache et 5 % de gra­cia­no. Il est res­té 13 ans et de­mi en bar­riques et n'a été em­bou­teillé qu'en 1983 : le nez est puis­sant, fu­mé, l'at­taque sur l'aci­di­té, avec des notes de pain de seigle, mais une ré­tro très fraîche sur la griotte. Le 2005 se né­go­cie à 60 eu­ros la bou­teille, le 1968 at­teint les 300 eu­ros et plus…

Une jeune femme, Ma­ria-Jo­sé Ló­pez de Her­re­dia, a aus­si re­pris les des­ti­nées de la cave fa­mi­liale, Viña Ton­do­nia, à Ha­ro, avec sa soeur Mer­cedes, oe­no­logue. Les bâ­ti­ments sont un dé­dale de caves où som­meillent 13 000 bar­riques et 300 000 bou­teilles, dont cer­taines datent de 1895. Seul le Gran Re­ser­va pro­vient d'un seul mil­lé­sime. Les autres sont tou­jours le fruit d'un as­sem­blage de ter­roirs, de cé­pages (his­to­ri­que­ment 70 % tem­pra­nillo, 20 % grenache, 5 % mar­zue­lo et 5 % gra­cia­no) et de mil­lé­simes, au­jourd'hui dans les li­mites des 15 % pres­crits par la loi pour af­fi­cher une an­née sur la bou­teille.

DES VINS DE 12 ANS TOUT JUSTE MIS EN VENTE

À base de viu­ra (85 %) et de mal­va­sia (15 %), Viña Ton­do­nia pro­pose un vin blanc que les som­me­liers es­pa­gnols s'ar­rachent, dans les vieux mil­lé­simes. Le jeune 2014 frappe par sa fraîcheur, ses arômes de ci­tron­nelle, sa vi­va­ci­té et sa fi­nale sur l'écorce de ci­tron. Mais tout ce­la se fond dans le Ri­ser­va 2001, ac­tuel­le­ment com­mer­cia­li­sé, à la robe do­rée, au nez d'eu­ca­lyp­tus, de bois exo­tique, qui a gar­dé toute sa vi­va­ci­té, qua­si­ment sans âge! En rouge, le Ton­do­nia Re­ser­va 2003, lui aus­si sur le mar­ché, dé­ve­loppe des notes se­con­daires de cham­pi­gnon ; l'at­taque est élé­gante et sur­prend aus­si par la vi­va­ci­té, la fraîcheur du fruit, avec des notes plus évo­luées de cuir et de ta­bac en fi­nale.

Long­temps, parce que ce sont les Fran­çais qui ont «dé­bor­dé» ici quand le phyl­loxé­ra me­na­çait de dé­truire tout leur vi­gnoble, la ré­gion re­ven­di­quait son nom de «Rio­ja Mé­doc». Mais c'est plu­tôt à la Bour­gogne qu'on pense en dé­cou­vrant une sé­rie de vieux mil­lé­simes d'un tré­sor in­es­ti­mable. Et bien vivant !

LA RIO­JA ARRIMÉE À BILBAO

Bilbao, à une heure et de­mie de voi­ture de la Rio­ja en est la porte d'en­trée, avec son aé­ro­port, si­gné San­tia­go Ca­la­tra­va, son mu­sée Gug­gen­heim, si­gné Frank Geh­ry, qui a du­pli­qué son oeuvre en pleine Rio­ja, à cô­té de la cave de Mar­qués de Ris­cal, pour un hô­tel de luxe.

Les chauf­feurs de taxi se frottent les mains : ils amènent les tou­ristes dans l'ar­rière-pays à un ta­rif sou­te­nu… Et pour­tant, la ré­gion doit son es­sor, à la fin du XIXe siècle à l'ar­ri­vée du train à Ha­ro, où se sont construites les prin­ci­pales «bo­de­gas» his­to­riques. Trois, parmi les plus grandes, fêtent leurs 125 ans d'exis­tence en 2015: Bo­de­gas Rio­ja­nas, Bo­de­gas Fran­co-Es­paño­las et la Rio­ja Al­ta. Ne pas man­quer la vi­site du for­mi­dable Mu­sée de la culture du vin Vi­van­co, à Briones, une fon­da­tion du nom d'une fa­mille de vi­ni­fi­ca­teurs, spé­cia­li­sés, du­rant cin­quante ans dans les vins d'en­trée de gamme. Et re­con­ver­tie, au­jourd'hui, dans des vins plus mo­dernes, soit mo­no­cé­pages (un jar­din de Bac­chus, une col­lec­tion am­pé­lo­gra­phique, ras­semble plu­sieurs cen­taines de va­rié­tés !), soit d'as­sem­blages. Près de 120 000 vi­si­teurs par an par­courent les salles où, de­puis dix ans, le vin est dé­voi­lé sous toutes ses formes, par de nom­breux ob­jets, de la vigne à l'art, et des moyens mul­ti­mé­dias at­trayants.

(N. Bar­rette Ryan)

Quelques jo­lies fa­çades dans Lo­groño – ca­pi­tale de la Rio­ja

Le vi­gnoble de la Mon­te­sa est plan­té à 80 % de grenache, le cé­page fé­tiche d'Al­va­ro Pa­la­cios

La de­vise de Viña Ton­do­nia

Mar­qués de Mur­rie­ta – les caves ré­no­vées (N. Bar­rette Ryan)

Mu­sée de la culture du vin

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