LE VI­GNOBLE CHI­NOIS - DU NINGXIA À PENGLAI

La sur­en­chère des châ­teaux chi­nois

Vins et Vignobles - - Sommaire - Par Pierre THO­MAS Texte et pho­tos

Deux ré­gions vi­ti­coles chi­noises de pres­tige s’op­posent: le Ningxia, à la fron­tière de la Mon­go­lie, au nord-ouest de Pé­kin et Penglai, dans le Shan­dong, au sud-ouest de la ca­pi­tale. Les deux édi­fient à tour de bras des châ­teaux, aus­si kitsch que spec­ta­cu­laires.

Dans la ban­lieue de la ville de Penglai, à Great Wall, cave du groupe d'État COFCO, Li Jin, le jeune «ma­na­ger» tech­nique, si­tue l'en­jeu: «Les Chi­nois boivent lo­cal. Le Shan­dong est fa­vo­ri­sé. Il a une an­cienne ré­pu­ta­tion vi­ti­cole, vieille de plus de cent ans, et il est peu­plé de 95 mil­lions d'ha­bi­tants. L'ar­ri­vée du TGV a mis la ré­gion à quatre heures de train de Pé­kin. Le Ningxia, lui, est mi­nus­cule. Ses ha­bi­tants, à forte mi­no­ri­té Rui mu­sul­mane, ne boivent que très peu de vin. Sa ré­pu­ta­tion est très ré­cente. Il doit donc ex­por­ter ses vins… et Pé­kin est plus loin.»

Deux ré­gions vi­ti­coles chi­noises de pres­tige s’op­posent: le Ningxia, à la fron­tière de la Mon­go­lie, au nord-ouest de Pé­kin et Penglai, dans le Shan­dong, au sud-ouest de la ca­pi­tale. Les deux édi­fient à tour de bras des châ­teaux, aus­si kitsch que spec­ta­cu­laires.

LE NINGXIA, TRÈS IN­VEN­TIF

Pour­tant, à Yin­chuan, le gou­ver­ne­ment lo­cal «met le tur­bo» pour faire pro­gres­ser la qua­li­té des vins du Ningxia. Il a pris trois me­sures ori­gi­nales. D'abord, il a en­ta­mé une pro­cé­dure de clas­se­ment en crus, comme à Bor­deaux : les pre­miers dix «châ­teaux» ont ac­cé­dé au ni­veau de cin­quième cru, en 2013. On at­tend pour l'au­tomne 2015, une liste de dix autres do­maines et cinq à sept pro­mus en qua­trièmes crus clas­sés, et ain­si de suite, tous les deux ans jus­qu'au som­met de la py­ra­mide et les pre­miers crus.

En­suite, il or­ga­nise un concours pour dé­si­gner les meilleurs vins chaque an­née, avec un lot de bou­teilles mis sous scel­lés dans les caves. J'étais un des cinq ju­rés de ce Ningxia Wine Chal­lenge 2015 qui a dé­cer­né, par­mi une cen­taine de vins ju­gés à l'aveugle, huit mé­dailles d'or, dont l'une pour le seul as­sem­blage rouge, à la jeune oe­no­logue Zhang Jing du Châ­teau He­lan Quingxue (Jia­bei­lan), pre­mière lau­réate d'une mé­daille d'or pour un vin chi­nois à Londres, il y a cinq ans.

Le Ningxia a aus­si re­con­duit un tro­phée pour les vi­ni­fi­ca­teurs du monde en­tier. Il y a deux ans, ils étaient une di­zaine, cette an­née, 60 de 20 na­tio­na­li­tés. La ma­jo­ri­té viennent de l'hé­mi­sphère Sud, Aus­tra­liens (10 par­ti­ci­pants), Néo-Zé­lan­dais (7), Ar­gen­tins (5), Chi­liens et Sud Afri­cains (3 cha­cun). La ven­dange 2015 est mise à dis­po­si­tion de ces «wi­ne­ma­kers», qui éla­bo­re­ront leur vin du­rant deux ans, jus­qu'à la dé­gus­ta­tion par un ju­ry d'ex­perts in­ter­na­tio­naux et un clas­se­ment des meilleures cu­vées.

DANS LES CH­TEAUX DU NINGXIA…ET DE PENGLAI

Près de Yin­chuan, le do­maine de Sil­ver Heights, conduit par la jeune Em­ma Gao et son ma­ri bor­de­lais, Thier­ry Cour­tade, reste au som­met. Le couple vient d'inau­gu­rer une cave fonc­tion­nelle : rien de spec­ta­cu­laire, pas de «châ­teau», mais un han­gar rouge et un chai à bar­riques en­ter­ré. De cet antre, sortent les meilleurs vins de Chine.

Grandes am­bi­tions aus­si pour le «dis­ney­lan­dien» Châ­teau Bac­chus, cru clas­sé, qui s'est as­su­ré les ser­vices du jeune oe­no­logue fran­çais de Mont­ba­zillac, Be­noît Bei­gner. Il avait vi­ni­fié, comme par­ti­ci­pant au pre­mier chal­lenge des oe­no­logues in­vi­tés, au Châ­teau Yuan­shi — autre cru clas­sé — un vin Pre­mium 2012, qui a rem­por­té une mé­daille d'or au concours lo­cal 2013. Cette cave spec­ta­cu­laire est construite pierre par pierre, ex­traites des quelque 120 ha du vi­gnoble qui ar­rive en pro­duc­tion cette an­née.

Dans la ré­gion de Penglai, la «route des châ­teaux» (trois dou­zaines: 14 d'ache­vés, 11 en construc­tion et 11 pro­jets ap­prou­vés) va de l'im­pro­bable châ­teau écos­sais bâ­ti par un ex-fi­nan­cier de Shan­ghaï, Ch­ris Ruffle, qui a ap­pris le chi­nois à Ox­ford, aux trois châ­teaux au style de dé­cor hol­ly­woo­dien de Wen­cheng, dont l'un, digne de la Belle au bois dor­mant, est en voie d'achè­ve­ment, der­rière un arc de triomphe en faux marbre vert... Mais aus­si les chan­tiers de la cave du Do­maine de La­fite-Roth­schild, as­so­cié au fonds d'in­ves­tis­se­ment chi­nois Ci­tic, dans la Na­va Val­ley (sic !), qui vi­ni­fie sur place sa ven­dange 2015, la pre­mière de ce do­maine haut de gamme, ou le chan­tier du bâ­ti­ment cu­bique de Shan­gri-la Ma­son, une ex­cep­tion fu­tu­riste dans un monde dé­ca­dent de faux vieux.

LES CAVES COMME AT­TRAC­TION TOU­RIS­TIQUE

Dans un style es­pa­gnol ou mis­sion ca­li­for­nien, le plus im­po­sant reste le pre­mier du genre à Penglai, construit en 1998, Jun­ding. Il dé­pend de la COFCO, le groupe agri­cole d'État, avec son vaste chai à bar­riques, son bar à vins, son ma­ga­sin de sou­ve­nirs, et son es­pace-clients où le slo­gan en néon af­firme : «Cha­cun peut de­ve­nir son propre oe­no­logue». Ici, on pro­pose au vi­si­teur de faire son as­sem­blage, à par­tir de six cé­pages rouges, de rem­plir sa bou­teille, de créer son éti­quette et de re­par­tir avec «son» vin… Dans la ban­lieue de Penglai, State Guest illustre ce que sont ces «néo­châ­teaux» : les riches Chi­nois y choi­sissent en cave qui une bar­rique de vin, qui des bou­teilles, te­nues sous clé dans un cel­lier. On s'y ma­rie et on y passe sa nuit de noces dans une des suites luxueuses, dans une pa­gode au style de la dy­nas­tie T'ang, dont on sait qu'ils furent les pre­miers Chi­nois à ap­pré­cier le vin, il y a 1500 ans.

Dans l'Em­pire du Mi­lieu, le vin est une at­trac­tion tou­ris­tique comme une autre. Et même mieux qu'une autre, puis­qu'il fait dé­cou­vrir un uni­vers mé­con­nu de la ma­jo­ri­té des Chi­nois, le vin et ses étapes d'éla­bo­ra­tion... Dans le Shan­dong, à une heure de route de Quing­tao — la ca­pi­tale de la bière Tsing­tao ! —, l'ex-ban­quier d'ori­gine al­le­mande, Karl-Heinz Haupt­mann, ter­mine un com­plexe oe­no-tou­ris­tique, le Châ­teau Nine, avec res­tau­rant gas­tro­no­mique et des chambres de luxe, ados­sé à un do­maine vi­ti­cole de 150 hec­tares, dont 80 sont dé­jà plan­tés. De la col­line, en re­gar­dant les mon­tagnes au loin, avec un ta­pis de vignes au pre­mier plan, le pay­sage rap­pelle la Tos­cane ou Stel­len­bosch, en Afrique du Sud…

TAI­LA, UN PRO­JET PHA­RAO­NIQUE

L'«os­car» du kitsch et de la dé­me­sure re­vient au pro­jet Tai­la, près de la ville de Wei­chai, dans le Shan­dong tou­jours, sur le golfe de Co­rée. Son ins­ti­ga­teur est un an­cien chef de cui­sine, de­ve­nu roi de l'im­mo­bi­lier, Chen Chun­meng. Pro­jet pha­rao­nique : sur 2000 hec­tares bor­dant un lac ar­ti­fi­ciel, il est pré­vu d'édi­fier 200 châ­teaux avec 10 hec­tares de vigne au­tour, tous d'une ar­chi­tec­ture dif­fé­rente, des hô­tels, un par­cours de golf, etc. On peut «ache­ter» de la vigne, ou plu­tôt in­ves­tir sur dix ans de ven­dange, vi­ni­fiée dans une grande cave. Le ma­gi­cien des lieux s'ap­pelle Gé­rard Co­lin. Ce Bor­de­lais de Sain­tÉ­mi­lion, il y a dix-huit ans, à 55 ans, a ré­pon­du à une offre par In­ter­net de Grace Vi­neyards, do­maine du Shangxi qu'il a contri­bué à rendre fa­meux. An­cien de Châ­teau Clarke, à Bor­deaux, l'oe­no­logue a en­suite conseillé du­rant cinq ans les Roth­schild de La­fite, dans leur pro­jet de Penglai, où il a fait plan­ter une ving­taine d'hec­tares en ter­rasses : un vi­gnoble ma­gni­fique!

À Tai­la, sont dé­jà sor­tis de terre une de­mi-dou­zaine de châ­teaux, de styles im­pro­bables, va­gue­ment ita­lien, al­le­mand, ou imi­ta­tion de la Loire. Au­cun n'a été ven­du pour l'ins­tant, à cause de la crise im­mo­bi­lière et bour­sière. Les prix ne sont pas don­nés : comp­ter 5 mil­lions de dol­lars canadiens pour une villa ita­lienne, pis­cine en sous-sol, et cave équi­pée pour vi­ni­fier les fruits des 10 ha de vi­gnoble au­tour du bâ­ti­ment. Si vous n'avez pas les moyens, il y a aus­si de pe­tits cha­lets suisses… En plus de deux caves par­fai­te­ment équi­pées en in­ox et en bar­riques, Gé­rard Co­lin vient d'inau­gu­rer sa cave ex­pé­ri­men­tale où il va pou­voir réa­li­ser des «vins de ga­rage»…

Le pre­mier mil­lé­sime (le 2014) de son char­don­nay a dé­cro­ché une mé­daille d'or au Concours Mon­dial de Bruxelles au prin­temps 2015. Son ca­ber­net franc est à l'op­po­sé des vins du Nou­veau Monde, frais, avec un tou­cher de bouche digne des meilleurs rouges de la Loire et son ries­ling ita­lien sim­ple­ment dé­li­cieux. S'il ne parle pas le chi­nois, ce mer­ce­naire sait se faire com­prendre. Il suf­fit de ré­pé­ter ce que l'on veut : «Et là où un seul em­ployé exé­cu­te­rait le tra­vail en Oc­ci­dent, ils sont quatre à se concer­ter pour le me­ner à bien entre deux pauses». Ain­si va la Chine, à son propre rythme, sou­vent dé­rou­tant…

Châ­teau Jun­ding

Châ­teau Wen­cheng

Châ­teau Yuan­shi

Be­noit Bei­gner, oe­no­logue à Châ­teau Bac­chus

Em­ma Gao

Arc de triomphe en faux marbre vert Les trois châ­teaux hol­ly­woo­dien de Wen­cheng

Le bâ­ti­ment cu­vique fu­tu­riste de Shan­gri-la Ma­son

Gé­rard Co­lin dans le chai à bar­riques, oe­no­logue-conseil bor­de­lais

Les ven­danges à Tai­la

Les châ­teaux kitsch, vagues imi­ta­tions de ceux de la Loire ou d’Ita­lie

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