GRAPPILLAGES

Vins et Vignobles - - Sommaire - Par Jacques ORHON Membre de l’Aca­dé­mie In­ter­na­tio­nale du Vin

Une fois n'est pas cou­tume mais j'ai dé­ci­dé cette fois-ci de ré­di­ger mes hu­meurs face à cette mer aux re­flets ar­gen­tés du ma­tin, ados­sé pour ain­si dire à l'im­po­sant mas­sif de La Clape, à une quin­zaine de ki­lo­mètres de Nar­bonne. En ef­fet, après une grosse se­maine dans la val­lée de la Loire, je viens d'ar­ri­ver en Lan­gue­doc où je vais conti­nuer de grap­piller avant l'ul­time étape d'une tour­née qui se ter­mi­ne­ra en Bour­gogne.

Il va sans dire qu'il faut prendre le verbe grap­piller aux sens propre et fi­gu­ré, puisque je ren­contre en ce mo­ment de nom­breux vi­gne­rons qui se confient pen­dant que je goûte ici et là aux rai­sins dont la ma­tu­ri­té se fait at­tendre avant la ré­colte qui se­ra cette an­née tris­te­ment am­pu­tée. Après le che­nin blanc et le ca­ber­net franc, place au mour­vèdre, à la sy­rah, à la clai­rette et au bour­bou­lenc, avant de me ré­ga­ler dans quelques jours de pi­not noir et de char­don­nay.

BIOS ET DY­NA­MIQUES

La vi­ti­cul­ture en bio est in­dé­nia­ble­ment une des ap­proches pri­vi­lé­giées mises en place dans le vi­gnoble li­gé­rien. Il n'y a qu'à ren­con­trer, de l'An­jou noir, entre Au­bance et Layon, jus­qu'à la Tou­raine des châ­teaux et des co­teaux, tous ces vi­gne­rons dans la qua­ran­taine bien éta­blie, pour s'en convaincre. D'Éric Mor­gat (Sa­ven­nières) à Vincent Ca­rême (Vou­vray), en pas­sant par Pa­trick Bau­douin à Chau­de­fonds, la qué­bé­coise Ta­nia Trem­blay et son ma­ri Jules Pi­thon, Mat­thieu Beau­dry et Marc Plou­zeau à Chi­non, on ne jure que par le bio. Cer­tains le font haut et fort, d'autres plus dis­crè­te­ment, mais tous dans une dé­marche mo­rale, en sym­biose avec cette na­ture qui au­ra mal­gré tout le der­nier mot. Convain­cus et convain­cants, ils font goû­ter sans rou­gir leurs sé­lec­tions par­cel­laires qui ex­priment dans le verre la réa­li­té et la sen­si­bi­li­té de leurs ter­roirs. Et en plus d'être sym­pa­thiques et abor­dables, ils sont dy­na­miques. Bios et dy­na­miques ! Par­mi eux, la gouaille bien ai­gui­sée comme celle d'un ti­ti pa­ri­sien, Fred Si­gon­neau (Do­maine de l'R) ti­tille la na­ture et le vin na­ture en ap­pré­hen­dant les risques en­cou­rus avec hu­mour et hu­mi­li­té.

Au som­met de cette py­ra­mide bio, les bio­dy­na­mistes jouent avec les astres en toute com­pli­ci­té, pour main­te­nir ou re­don­ner la vie à leurs terres. In­con­tour­nables, Ni­co­las Jo­ly et sa fille Vir­gi­nie donnent le LA, sans conces­sion, mais tou­jours à l'écoute de cet en­vi­ron­ne­ment ex­cep­tion­nel qui est le leur à la Cou­lée de Ser­rant, pen­dant que le jeune et frin­gant Da­mien De­le­che­neau, au Do­maine La Grange Ti­phaine, re­donne au Mont­louis ses lettres de no­blesse, sé­rieu­se­ment mais sans se prendre au sé­rieux. Si la Loire ré­flé­chit les rayons du so­leil sur les vignes en­vi­ron­nantes, tous ces gens ont ré­flé­chi, c'est évident, et le ré­sul­tat est là, pré­sent dans nos verres.

ENTRE LE GEL ET LA SÉ­CHE­RESSE

Su­jet qui se re­trouve ici sur toutes les lèvres des ac­teurs de la fi­lière vin en ce dé­but de sep­tembre : les aléas cli­ma­tiques su­bis par les vi­gne­rons de l'Hexa­gone tout au long de l'an­née. At­taques de mil­diou, gels prin­ta­niers, fortes pluies, orages de grêle et sé­che­resse, mettent en pé­ril les ré­sul­tats quan­ti­ta­tifs et qua­li­ta­tifs du mil­lé­sime 2016. Cha­cun s'ac­corde à dire, dont les plus op­ti­mistes, que la qua­li­té se­ra au ren­dez-vous en fonc­tion des choix et de la fa­cul­té d'adap­ta­tion de cha­cun, d'autres sont plus scep­tiques. Ce qui fait sup­po­ser que la France se re­trou­ve­ra ex­cep­tion­nel­le­ment au troi­sième rang des prin­ci­paux pays pro­duc­teurs, après l'Ita­lie et l'Es­pagne.

ET VIVE LE PIC SAINT LOUP !

Jus­te­ment, comme si le vi­gnoble fran­çais n'y avait pas dé­jà as­sez goû­té, les vi­gne­rons de Pic-Saint-Loup ont re­çu fin août une my­riade de grê­lons gros comme des balles de ten­nis – je n'exa­gère pas - et plu­sieurs d'entre eux ont tout per­du. De­mandes de rè­gle­ments avec les as­su­rances, mise en place d'un mou­ve­ment de so­li­da­ri­té… On peut dire bra­vo même si tout ce­la ne rem­place pas les rai­sins man­quants. Mais le 7 sep­tembre, comme un pe­tit mi­racle et sans doute pour les ai­der à ava­ler la pi­lule amère im­po­sée par les ca­prices de Dame Na­ture, le Co­mi­té na­tio­nal de l'Inao (qui ré­git les ap­pel­la­tions d'ori­gine du vi­gnoble fran­çais) a va­li­dé la de­mande de re­con­nais­sance en ap­pel­la­tion Pic-Saint-Loup, en rouge et en ro­sé. L'aire dé­li­mi­tée de l'ap­pel­la­tion s'éten­dra sur 1000 hec­tares si­tués dans 17 com­munes. Jus­qu'alors, Pic-SaintLoup était une men­tion de l'AOC Lan­gue­doc. En ob­te­nant l'AOC (ou l'AOP), elle va pou­voir com­mu­ni­quer sur la sin­gu­la­ri­té de son ter­roir et la qua­li­té de ses vins ! Ce qui fait dire à Ré­gis Va­len­tin, l'heu­reux pré­sident du syn­di­cat des vi­gne­rons concer­nés : «Il s'agit d'une belle ré­com­pense du tra­vail ac­com­pli par tous les hommes de l'ap­pel­la­tion qui se sont im­pli­qués de­puis des gé­né­ra­tions dans une dé­marche qua­li­ta­tive. C'est éga­le­ment une re­con­nais­sance mé­ri­tée pour cette dé­no­mi­na­tion his­to­rique qui existe de­puis 60 ans, et un beau sym­bole pour les vi­gne­rons qui viennent d'être du­re­ment tou­chés pas la grêle.» Mo­ment his­to­rique certes pour les vi­gne­rons du coin, il n'en de­meure pas moins qu'il faut re­le­ver les manches car les ven­danges des baies épar­gnées ont com­men­cé. En at­ten­dant la pa­ru­tion du dé­cret mi­nis­té­riel, je goûte aux grains su­crés du Châ­teau de Lan­cyre, la pro­prié­té de Ré­gis Va­len­tin, et j'écoute ses pro­pos en­thou­siastes. Les rai­sins de l'es­poir ont en­fin rem­pla­cé les rai­sins de la co­lère !

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