BOR­DEAUX 2014 – UN MILLÉSIME DE «TER­ROIR»

Le mar­ché es­père avec im­pa­tience les bor­deaux… à ve­nir. Le 2015, ré­pu­té chaud et so­laire. Et le 2016, ra­che­té, après un prin­temps ca­ho­tique, par un ma­gni­fique été in­dien. Mais, après le maigre 2013, où se si­tue donc le 2014 ? Ré­ponses dans le ter­rain.

Vins et Vignobles - - Sommaire - Par Pierre THOMAS Texte et pho­tos

Le mar­ché es­père avec im­pa­tience les bor­deaux… à ve­nir. Mais, après le maigre 2013, où se si­tue donc le 2014 ? Ré­ponses dans le ter­rain.

Bor­deaux, ce sont les «pri­meurs» d'abord. Oracles et mar­chands se pré­ci­pitent au prin­temps sui­vant la ven­dange dé­gus­ter les vins en­core en bar­riques. Des échan­tillons de vins qui ne se­ront as­sem­blés, gé­né­ra­le­ment, que 12 à 18 mois plus tard.

Pour­quoi cette course à l'échan­tillon pré­coce ? Parce que Bor­deaux a réus­si le tour de force com­mer­cial de vendre ses vins «en pri­meurs». Sur la base des avis émis si tôt, les ache­teurs du monde en­tier se pré­ci­pitent (ou non) sur les caisses, pro­po­sées par les né­go­ciants de la place de Bor­deaux, ou di­rec­te­ment par les châ­teaux, et qu'il faut payer cash près de deux ans avant de les re­ce­voir.

LE STYLE DICTÉ PAR LE CLIMAT OU LE TER­ROIR

A quoi res­semblent les vins lors­qu'ils sont prêts à être ex­pé­diés ? Avec des jour­na­listes du monde en­tier, sous la conduite du chef de file Ber­nard Burt­schy, du Fi­ga­ro, nous sommes al­lés ap­pré­cier les crus clas­sés de 1855 dans deux si­tua­tions dis­tinctes : tous les pre­miers crus et quelques se­conds, à dé­cou­vert, au château, et les autres, à l'aveugle, à la seule ex­cep­tion des grands crus clas­sés de Saint-Ju­lien.

Que dire du millésime 2014 ? Il suit une an­née cli­ma­ti­que­ment dif­fi­cile (2013), qui a don­né des vins peu char­nus, ou alors re­mon­tés tech­ni­que­ment et un peu trop ex­traits. Et ce 2014 a l'in­con­vé­nient de se si­tuer avant la paire d'an­nées 2015 et 2016. Ce duo de­vrait re­pro­duire les dif­fé­rences du bi­nôme 2009 et 2010 : un pre­mier millésime so­laire, riche, rond et fa­cile à boire — plu­sieurs châ­teaux nous ont dé­jà ser­vi à table leur 2009 — et un deuxième millésime taillé pour la longue garde. «Pour le 2014, on hé­site à af­fir­mer qu'il est le plus pe­tit des im­menses (2000, 2005, 2009, 2010, 2015 et peut-être 2016) ou le plus grand, mais de loin, de la se­conde di­vi­sion», confesse Sé­bas­tien Verne, di­rec­teur tech­nique du Château Mar­gaux.

Phi­lippe Del­faut, le di­rec­teur gé­né­ral du Château Kir­wan, va plus loin, jus­qu'à dis­tin­guer les mil­lé­simes de climat et de ter­roir : les pre­miers doivent tout à la mé­téo, les se­conds da­van­tage à la terre qui les a pro­duit — avec, dans les deux cas, les im­pon­dé­rables liés à l'homme. Plu­sieurs oe­no­logues sou­lignent la pa­ren­té entre le 2014 et le 2004, mais avec un peu plus de struc­ture.

LE MERLOT SOUFFRE DU CHAUD

Dans le Mé­doc, l'été in­dien a fa­vo­ri­sé le ca­ber­net sau­vi­gnon qui, plus que le merlot, est la si­gna­ture des grands vins de la rive gauche de la Ga­ronne. Glo­ba­le­ment, les ta­nins sont ser­rés, fermes, et né­ces­si­te­ront quelques an­nées de ma­tu­ra­tion en bou­teille, avant que les vins s'ex­priment plei­ne­ment. Plu­sieurs châ­teaux s'in­ter­rogent sur la fa­cul­té du merlot à sup­por­ter les an­nées cli­ma­ti­que­ment chaudes : en 2016, les ven­danges ont clai­re­ment été cou­pées en deux, avec près d'un mois d'écart entre les mer­lots ven­dan­gés après un été chaud et sec, et des ca­ber­nets sau­vi­gnons qu'il a été pos­sible de lais­ser mû­rir jus­qu'à fin oc­tobre. Au Château Cos-La­bo­ry, Ber­nard Au­doy com­mente : «On ra­masse des rai­sins plus mûrs qu'au­tre­fois. Avant, on com­men­çait par le merlot et on en­chaî­nait avec les ca­ber­nets, qu'ils soient mûrs ou non, et on re­mon­tait les de­grés en chap­ta­li­sant. On n'a ja­mais fait d'aus­si bons vins que main­te­nant !»

LA BIODYNAMIE MARQUE DES POINTS

Les mé­thodes cultu­rales changent aus­si : si le Château Pon­tet-Ca­net, à Pauillac, a été un pion­nier de la biodynamie, d'autres s'y mettent, comme La La­gune, en Haut-Mé­doc, et jusque dans le Sau­ter­nais (Gui­raud, Cli­mens). À Mar­gaux, où les crus clas­sés échangent leurs ex­pé­riences dans un groupe d'étude, Château Pal­mer de­vrait être cer­ti­fié de­me­ter pour le millésime 2017. D'autres pri­vi­lé­gient le prag­ma­tisme et ne re­ven­diquent pas de cer­ti­fi­ca­tion.

Une autre ten­dance, fa­vo­ri­sée par le tri sys­té­ma­tique des rai­sins, va vers un élar­gis­se­ment de la gamme, non plus li­mi­tée au grand vin et au se­cond vin, mais avec un troi­sième vin. Ce vo­lant de ma­noeuvre per­met d'orien­ter la pro­por­tion de grand vin en fonc­tion de la qua­li­té du millésime. La plu­part des pre­miers crus clas­sés pro­cèdent ain­si. Mou­ton Roth­schild vient de créer Pas­tou­relle de Clerc-Mi­lon, mis sur le mar­ché «quand le vin est prêt à boire» (ac­tuel­le­ment, le 2011 et bien­tôt le 2013 avant le 2012) et ven­du à la res­tau­ra­tion pour qu'il soit sur table à moins de 100 dol­lars ca­na­diens. La­tour est éta­gé entre un Pauillac gé­né­rique et le grand vin, en pas­sant par le se­cond, les Forts de La­tour. Haut-Brion pro­pose en en­trée de gamme des vins de né­goce, ar­ti­cu­lés en com­plé­ment des deux éti­quettes phares que sont La Mis­sion Haut-Brion et Haut Brion, et leur dou­blure, La Cha­pelle pour le pre­mier et Le Cla­rence pour le deuxième.

Les crus clas­sés de 1855 ont les moyens et les mettent dans les chais. Avant Vi­nex­po, Château Kir­wan inau­gu­re­ra ses nou­velles ins­tal­la­tions : chaque par­celle du do­maine vi­ti­cole a droit à «sa» cuve en bé­ton — on re­trouve les ver­tus de l'iner­tie de ce ma­té­riau — de 35 hec­to­litres, des­si­née par Phi­lippe Del­faut et mou­lées par une en­tre­prise ita­lienne. C'est su­perbe (avant d'être ef­fi­cace…). Ailleurs, les am­phores en bé­ton, comme au Château du Tertre, fi­gurent en bonne place, en pa­ral­lèle des ran­gées de bar­riques. À Pon­tet-Ca­net, qui vi­ni­fie dé­jà dans des cuves en ci­ment tron­co­nique, une cen­taine de jarres ont été des­si­nées par l'oe­no­logue Jean-Mi­chel Comme : le grand vin y est éle­vé à 35 % et le reste en bar­riques, dont une moi­tié en bois neuf. Qu'im­porte la tech­nique, au fond, pour­vu qu'on ait l'ivresse… du moins celle, ju­gu­lée, de la dé­gus­ta­tion.

Pour 2014, on peut sous­crire au dis­tin­guo des mil­lé­simes de climat et de ter­roir. Les pre­miers crus clas­sés de 1855 ont tous un pro­fil mar­qué par leur ter­roir et leur en­cé­pa­ge­ment, et une pré­do­mi­nance de ca­ber­net. Avec une belle fer­me­té des ta­nins, et une cer­taine aus­té­ri­té à ce jour, tous pa­raissent taillés pour une garde au-delà de 15 à 20 ans, comme le trio Mar­gaux, Haut-Brion et La­fite-Rot­sh­child, de fac­ture très clas­sique. La­tour et Mou­ton-Roth­schild ont ga­gné, le pre­mier en fi­nesse et en élé­gance, et le deuxième, en gras et en puis­sance, der­rière les arômes grillés de l'éle­vage. Quant à Yquem, pre­mier cru su­pé­rieur, dans une an­née ju­gée aty­pique, il pa­raît plus vif, plus mo­derne, et moins concen­tré que dans cer­tains mil­lé­simes his­to­riques.

Phi­lippe Del­faut, di­rec­teur gé­né­ral de Kir­wan, de­vant le nou­veau chai or­né d'une sculp­ture en acier dé­cou­pé au la­ser d'Ana­to­ly Stol­ni­koff.

Le Château Haut-Brion est une vé­ri­table oa­sis dans la ville de Bor­deaux : c'est aus­si le seul vin de Graves clas­sé en 1855 (comme pre­mier grand cru).

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