«QUAND JE SUIS À LA TÉ­LÉ,

C’EST MON SURMOI QUI PARLE, TAN­DIS QUE, SUR SCÈNE, J’IN­CARNE LA VER­SION LA PLUS CONFIANTE DE MOI-MÊME, CELLE QUI N’A PLUS DE DOUTES.»

VOIR (Montréal) - - NEWS - MOTS | OLI­VIER BOISVERT-MAGNEN PHO­TOS | MAXYME G. DE­LISLE

Pho­to | Maxyme G. De­lisle (Consu­lat); As­sis­tant | Ju­lien Gri­mard; Ma­quillage | So­phie Par­rot; Sty­lisme | Lau­rence Mo­ris­set-blais; Re­touche | Va­lé­rie La­li­ber­té; Pro­duc­tion | Vincent Boivent (Consu­lat) Re­mer­cie­ment au stu­dio Tri­ni­dad

IMPROVISATRICE CHEVRONNÉE, VIR­GI­NIE FOR­TIN A PRIS LES DÉ­TOURS QU’IL FAL­LAIT POUR ÊTRE HEU­REUSE. APRÈS S’ÊTRE CHERCHÉE DU­RANT UNE BONNE PAR­TIE DE SA VING­TAINE, LA MONT­RÉA­LAISE DE 32 ANS A COM­PRIS QU’ELLE NE FE­RAIT JA­MAIS UNE SEULE CHOSE DE SA VIE. EN­TRE­VUE AVEC UNE ANI­MA­TRICE, CO­MÉ­DIENNE ET HU­MO­RISTE QUI MUL­TI­PLIE LES PRO­JETS À DÉ­FAUT D’AVOIR DES AM­BI­TIONS IM­MUABLES.

Avec ton pre­mier one-wo­man-show, ton émis­sion bi­heb­do­ma­daire L’heure est grave et ton rôle dans la sé­rie Trop, on se doute que ton ho­raire doit être as­sez char­gé de­puis quelques mois. En sep­tembre der­nier, tu di­sais d’ailleurs au jour­nal Mé­tro que tu al­lais «être gos­sante cet au­tomne» tel­le­ment tu avais de pro­jets en branle. Est-ce que ton im­pres­sion est main­te­nant confir­mée? En ce mo­ment, je ne me trouve pas gos­sante, car je ne me re­garde pas constam­ment à la té­lé­vi­sion, mais je trouve ef­fec­ti­ve­ment que je suis im­pli­quée dans trop de pro­jets en même temps. Le plus drôle là-de­dans, c’est que j’ai même pas ce dé­sir-là d’être sur toutes les pla­te­formes. C’est vrai­ment juste une ques­tion de cir­cons­tances.

L’une de ces «cir­cons­tances» est sans doute la po­pu­la­ri­té de Trop, qui a re­pris le pe­tit écran pour une deuxième sai­son. Avais-tu pré­vu que le jeu al­lait prendre une place aus­si grande dans ta car­rière?

Sin­cè­re­ment, c’était mon rêve d’en­fant d’être co­mé­dienne. Mon père (Ber­nard For­tin) est lui­même co­mé­dien et, étant l’en­fant du mi­lieu, j’ai tou­jours cher­ché beau­coup l’at­ten­tion, ce qui ex­plique en par­tie ce rêve-là. C’est vrai­ment au cé­gep, du­rant mes études en théâtre, que tout ça a chan­gé. Je ne me trou­vais pas cré­dible dans la peau d’un per­son­nage qui vit une émo­tion. Je pré­fé­rais vrai­ment l’im­pro­vi­sa­tion. Je suis donc en­trée à la Ligue na­tio­nale d’im­pro­vi­sa­tion (LNI) du­rant mes études uni­ver­si­taires et, pen­dant cinq ou six ans, j’ai conti­nué à voir cette pas­sion-là comme un simple hob­by, en pa­ral­lèle de ma jo­bine de ser­veuse au Centre Bell. Tout ça jus­qu’au jour où je me suis dit: «Vir­gi­nie, qu’est-ce que tu fais dans la vie?» J’en étais ren­due à me dire qu’il fal­lait peut-être que j’aban­donne mon rêve de jeu­nesse, un peu comme tous ceux qui réa­lisent que, fi­na­le­ment, ils ne pour­ront pas être as­tro­nautes... Bref, quand j’ai re­çu l’ap­pel de Trop, ma tête était vrai­ment ailleurs. J’étais ren­due hu­mo­riste et j’avais vrai­ment le syn­drome de l’im­pos­teur. Je trou­vais les textes très bons, mais je ne sa­vais pas si j’al­lais être ca­pable de lais­ser la place à cette grande vul­né­ra­bi­li­té là.

En fin de compte, qu’est-ce qui t’a don­né la confiance né­ces­saire pour as­su­rer ce rôle?

En fait, je pense pas que je l’avais au dé­part, la confiance ab­so­lue. C’est vrai­ment en voyant la ré­ac­tion de tout le monde sur le pla­teau que toutes mes craintes se sont dis­si­pées. C’est moi la der­nière qui ai cru en mon po­ten­tiel! Dans la vie, je suis pas le genre de per­sonne qui va fon­cer si per­sonne n’est là pour croire en moi. Mais à dé­faut d’avoir ce ca­rac­tère-là, je crois avoir une cer­taine cu­rio­si­té qui m’a ame­née où je suis main­te­nant. Il y a beau­coup de ha­sard là-de­dans, mais fi­na­le­ment, toutes ces cu­rio­si­tés-là ont fi­ni par connec­ter en­semble.

Par­mi les cu­rio­si­tés aux­quelles tu fais ré­fé­rence, il y a sans doute l’école d’im­pro­vi­sa­tion The Se­cond Ci­ty, où tu as étu­dié du­rant tes sé­jours à Chi­ca­go

et To­ron­to. C’est d’ailleurs dans la mé­tro­pole on­ta­rienne que tu as eu tes pre­mières ex­pé­riences de stand-up. Pour­quoi avoir choi­si cette ville?

Je pour­rais dire que c’est parce que je consom­mais da­van­tage d’hu­mour en an­glais qu’en fran­çais, mais ce n’est pas juste ça. À ce mo­ment-là, l’im­pro­vi­sa­tion ne me stres­sait plus, et je cher­chais un chal­lenge dif­fé­rent. Je sa­vais aus­si que si je com­men­çais le stand-up à Mon­tréal, là où le mi­lieu de l’im­pro est tis­sé très ser­ré, je se­rais beau­coup plus stres­sée de me plan­ter. Pour moi, faire de l’hu­mour en an­glais, c’était un peu comme jouer un per­son­nage, et c’est pour cette rai­son que je par­ti­cipe en­core an­nuel­le­ment au fes­ti­val Fringe d’édim­bourg. J’aime être dans une réa­li­té al­ter­na­tive qui n’a au­cun im­pact sur ma vie au Qué­bec. C’est vrai­ment l’idée de fuir la vie et de me mettre un masque.

Dans plu­sieurs en­tre­vues, tu dis avoir de la dif­fi­cul­té à t’ou­vrir sur ta vie per­son­nelle et, par consé­quent, à com­prendre l’in­té­rêt des ar­tistes qui se confient en dé­tail aux mé­dias et à leur pu­blic. Est-ce que ce re­fus du ve­det­ta­riat ex­ces­sif t’oblige, en­core au­jourd’hui, à te «mettre un masque»?

Di­sons que j’aime pou­voir choi­sir la per­sonne que je pré­sente aux gens. Quand je suis à la té­lé, c’est mon surmoi qui parle, tan­dis que, sur scène, j’in­carne la ver­sion la plus confiante de moi-même, celle qui n’a plus de doutes. Après ça, tout ce qui ap­par­tient à ma vie per­son­nelle, j’es­saie d’en don­ner le moins pos­sible aux mé­dias. Moi, je veux qu’on connaisse ce que je fais avant de s’in­té­res­ser à qui je suis. C’est pro­ba­ble­ment pour cette rai­son que j’ai re­fu­sé de par­ti­ci­per à l’émis­sion La vraie na­ture (à TVA). C’est un su­per vé­hi­cule pro­mo­tion­nel pour vendre des billets, mais le concept d’al­ler brailler dans une grange en re­gar­dant des pho­tos de ma grand-mère morte ne m’in­té­resse pas. En fait, pro­ba­ble­ment que tout ça part de mon père qui fai­sait ce mé­tier-là et qui, au dé­but, avait ac­cep­té de jouer la game, d’al­ler prendre des pho­tos en fa­mille pour Le Lun­di par exemple. Après un cer­tain temps, il a dé­ci­dé de tout ar­rê­ter, car il ne se sen­tait pas bien là-de­dans.

Reste que, mal­gré tous tes ef­forts, tu n’échappes pas au star-sys­tème. En cher­chant «Vir­gi­nie For­tin en­tre­vue» sur Google, il y a les sug­ges­tions «Vir­gi­nie For­tin en­ceinte» et «Vir­gi­nie For­tin en couple avec» qui ap­pa­raissent avant...

Ef­fec­ti­ve­ment, je n’y échappe pas! Le meilleur exemple pour illus­trer ça, c’est mon pas­sage au Ga­la des Oli­vier l’an der­nier. J’y suis al­lée sans mon chum (l’hu­mo­riste Phi­lippe Ci­gna de Sèxe Illé­gal), et tout de suite en ar­ri­vant sur le ta­pis rouge, on m’a de­man­dé: «Il est où ton chum?» J’ai ré­pon­du qu’il était en train de ser­vir des re­pas au Re­fuge et qu’on se com­plé­tait bien comme couple, car il n’ai­mait pas vrai­ment les ga­las. Le len­de­main, il y avait un ar­ticle de six lignes à pro­pos de moi avec, comme titre, «Un couple équi­li­bré». J’étais dé­cou­ra­gée...

À dé­faut de ver­ser dans le ré­cit anec­do­tique ou les confi­dences trop in­times, ton pre­mier one­wo­man-show Du bruit dans le cos­mos aborde des en­jeux so­ciaux très ac­tuels. On parle d’ailleurs de ton style comme d’«un hu­mour po­sé et ré­flé­chi». Es-tu à l’aise avec cette éti­quette?

Je trouve que ça fait snob de dire que je ré­flé­chis. T’es pas obli­gé d’avoir un pro­pos so­cial ou po­li­tique pour écrire de l’hu­mour avec une ré­flexion. Des conteurs d’his­toires comme Jean-marc Pa­rent ou Si­mon Le­blanc, je les trouve cap­ti­vants, et ils ré­flé­chissent tout au­tant que moi. C’est juste qu’on n’a pas les mêmes ha­bi­le­tés. Moi, ma zone de confort, c’est l’ob­ser­va­tion de l’exis­tence au sens large. Si je parle de moi, c’est que je m’ins­pire d’une chose qui s’est dé­rou­lée dans ma vie pour en­suite ame­ner un su­jet plus grand. Par exemple, je peux lan­cer un nu­mé­ro en di­sant que je pos­sède 22 ca­mi­soles, mais tout ça va ser­vir à mettre la table pour le su­jet de la sur­con­som­ma­tion et de la sur­pro­duc­tion de linge. Je ne vais ja­mais faire une joke comme: «Hier, je suis al­lée à la quin­caille­rie et j’ai pé­té dans la ran­gée nu­mé­ro 2!»

Comment tes dif­fé­rentes ré­flexions s’in­tè­gren­telles dans le concept gé­né­ral de ton spec­tacle?

La base du concept, c’est que j’ob­serve la Terre de loin, comme si j’étais une ex­tra­ter­restre. Je zoome en­suite sur les pro­blèmes tan­gibles qu’on a en ce mo­ment. C’est là que je constate que l’ar­gent est un concept in­ven­té qui n’a pas rap­port dans le cycle de sur­vie d’un hu­main, mais qui, en même temps, a fi­ni par ré­gir l’en­semble de nos vies et de nos so­cié­tés, à un point où on n’est main­te­nant plus ca­pables de s’en dé­par­tir. Tout ça m’amène à me po­ser des ques­tions sur le ca­pi­ta­lisme et, donc, sur nos pro­blèmes de sur­con­som­ma­tion. Ah, et j’ou­bliais... À tra­vers tout ça, il y a aus­si des blagues!

Et un peu de phi­lo­so­phie aus­si?

Oui, c’est une dis­ci­pline qui m’ha­bite en­core beau­coup et pour la­quelle j’en­vi­sage de faire un re­tour à l’uni­ver­si­té. De­puis très long­temps, j’ai un ver­tige de l’exis­tence. Tous les jours ou presque, je me rap­pelle que je suis prise dans mon corps. Avec Du bruit dans le cos­mos, j’ai réa­li­sé que, dans le fond, c’est pas grave si on com­prend pas pour­quoi on vit, car tout ce qu’on est existe seule­ment dans une pe­tite par­celle de l’uni­vers. En d’autres mots, tout ce qu’on vit sert à rien, donc le but, c’est juste d’avoir du fun.

Pour les bien­faits de ce po­ten­tiel re­tour aux études, comptes-tu lâ­cher la scène ou la té­lé… ou les deux?

En fait, même si je ne re­tourne pas étu­dier, je vais lâ­cher de quoi. Je peux pas gar­der un rythme comme ça. Je suis pas An­dré Ro­bi­taille quand même! Mon but, c’est pas d’être par­tout le plus pos­sible, mais bien de sen­tir que je fais de quoi que j’ai ja­mais fait dans la vie. J’aime les dé­fis et, ha­bi­tuel­le­ment, j’ai ten­dance à al­ler vers les choses qui me ter­ri­fient.

Quels sont ces pro­chains dé­fis «ter­ri­fiants» que tu comptes re­le­ver pro­chai­ne­ment?

Je vais jouer dans une co­mé­die mu­si­cale, un genre d’opé­ra rock hu­mo­ris­tique avec un pe­tit bud­get. Je peux pas trop en par­ler, mais ça risque for­te­ment de faire par­tie de la pro­chaine édi­tion du Dr. Mo­bi­lo Aqua­fest. En­suite, j’ai­me­rais aus­si jouer dans un film. Je dis ça, mais en même temps, j’ai pas vrai­ment d’am­bi­tions réelles. Tout ce que je veux, c’est que ma vie conti­nue d’être le fun. Et si ja­mais mes af­faires ar­rêtent de mar­cher un jour, je trou­ve­rai mon fun ailleurs. Dans le show­biz qué­bé­cois, y a beau­coup de gens qui ont dis­pa­ru de la mappe au fil du temps, et c’est pas né­ces­sai­re­ment né­ga­tif. On se de­mande tous il est où Ma­nuel Hur­tu­bise, mais t’sais, peut-être qu’il est très heu­reux de ne plus être dans ce do­maine-là.

Trop Dif­fu­sée à ICI Ra­dio-ca­na­da Té­lé jus­qu’au 5 dé­cembre et dis­po­nible sur Tou.tv Ex­tra L’heure est grave Dif­fu­sée à Té­lé-qué­bec jus­qu’au 9 dé­cembre Du bruit dans le cos­mos 6 et 7 no­vembre au Théâtre Ou­tre­mont

«JE TROUVE QUE ÇA FAIT SNOB DE DIRE QUE JE RÉ­FLÉ­CHIS. T’ES PAS OBLI­GÉ D’AVOIR UN PRO­POS SO­CIAL OU PO­LI­TIQUE POUR ÉCRIRE DE L’HU­MOUR AVEC UNE RÉ­FLEXION.»

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