CONSER­VER LA DANSE

DU THÉÂTRE, IL NOUS RESTE LES TEXTES ET, EN MU­SIQUE, LES DISQUES SURVIVENT AUX MU­SI­CIENS QUI LES ONT EN­RE­GIS­TRÉS. OR, QU’ADVIENT-IL D’UNE CHO­RÉ­GRA­PHIE À LA TOM­BÉE DU RI­DEAU? LA DANSE CONTEM­PO­RAINE, TELLE QUE NOUS LA CONNAISSONS AU­JOURD’HUI, EST-ELLE IRRÉM

VOIR (Montréal) - - SCÈNE - MOTS | CA­THE­RINE GE­NEST PHO­TO | EUGENIA MAXIMOVA

La danse, contem­po­raine ou non, fait par­tie du pa­tri­moine im­ma­té­riel. On ne cris­tal­lise pas une pièce de Ma­rie Choui­nard comme s’il s’agis­sait d’une toile de Mar­cel Bar­beau, par exemple. La danse s’ins­crit d’abord dans le corps des in­ter­prètes, elle s’im­prime dans leurs muscles, leurs ar­ti­cu­la­tions jus­qu’au der­nier tour de piste. Trop souvent, le mou­ve­ment meurt dans un der­nier geste. Peu de traces sub­sistent des pièces, même des plus mar­quantes, lorsque les re­pré­sen­ta­tions viennent à échéance.

Alors que le bal­let jouit d’un lexique stan­dar­di­sé (exemple: pas de bour­ré, saut de biche, grand je­té) pour en­trer dans l’his­toire, les cho­ré­graphes contem­po­rains n’ont ja­mais su faire front com­mun. «C’est à la base même de ce qu’est la danse contem­po­raine», ré­sume Ha­rold Rhéaume, di­rec­teur gé­né­ral et ar­tis­tique de la com­pa­gnie Le fils d’adrien danse et an­cien pré­sident du Re­grou­pe­ment qué­bé­cois de la danse. «Chaque cho­ré­graphe dé­ve­loppe sa fa­çon de tra­vailler, son ap­proche.» Quand le vo­ca­bu­laire et les mé­thodes de créa­tion va­rient au­tant, il de­vient vir­tuel­le­ment im­pos­sible de s’en­tendre sur une tech­nique de no­ta­tion qui convien­drait à tout le monde. La danse contem­po­raine, après tout, est née en ré­ac­tion à la ri­gi­di­té du bal­let, d’un be­soin de li­ber­té.

Sé­same, ouvre-toi

Au Qué­bec, ces an­nées-ci et de­puis dé­jà long­temps, le for­mat d’ar­chi­vage pré­co­ni­sé est ce­lui de la boîte cho­ré­gra­phique. Une mé­thode que Gi­nelle Cha­gnon, di­rec­trice de ré­pé­ti­tion no­toire et pé­da­gogue, a gran­de­ment ai­dé à dé­ve­lop­per à l’époque où elle as­sis­tait le lé­gen­daire Jean-pierre Per­reault. La Mont­réa­laise voue au­jourd’hui sa vie à la mé­moire des autres, à la pré­ser­va­tion d’un cer­tain ré­per­toire. Une dé­marche qui com­porte son lot de dé­fis. «L’ex­pé­rience de la danse, de l’in­ter­pré­ta­tion re­çue, une fois faite, ça ne s’ar­chive pas comme tel, ad­met-elle. La seule place où ça s’ar­chive, c’est dans le coeur de la per­sonne qui l’a re­çue et l’a faite.»

Mais qu’advient-il lorsque les ar­tistes et le pu­blic se meurent, qu’il n’y a plus per­sonne pour té­moi­gner d’une oeuvre? C’est là que le tra­vail de Gi­nelle prend tout son sens, que ses boîtes cho­ré­gra­phiques font of­fice d’ul­time té­moin. Gros­so mo­do, il s’agit d’un grand car­table col­li­geant des écrits, des disques com­pacts, des clés USB. Des mots, des vi­déos et des images, en somme, qu’elle col­lecte pour pré­ser­ver l’es­sen­tiel. «On peut faire de la do­cu­men­ta­tion sur la ré­gie de spec­tacles, sur la com­po­si­tion de la lu­mière, de la scé­no­gra­phie, énu­mère-t-elle. On peut faire des en­tre­vues avec les ar­tistes, les concep­teurs, on peut faire des en­tre­vues avec le pu­blic aus­si et on es­saie de conser­ver les ar­ticles qui ont été écrits [au su­jet du spec­tacle]. Tout ça contri­bue à faire un por­trait un peu plus com­plet.» La mul­ti­pli­ca­tion des angles consti­tue, pour ain­si dire, le nerf de la guerre. La vi­sion du cho­ré­graphe n’est pas la seule qui im­porte. Il suf­fit de réunir le plus d’échos, de té­moi­gnages pos­sible pour que s’as­semblent toutes les pièces du puzzle.

Il ar­rive aus­si que des élé­ments de dé­cor sub­sistent, pré­ser­vés par des ins­ti­tu­tions mu­séales. À cet égard, le Mu­sée de la ci­vi­li­sa­tion de Qué­bec fait bonne fi­gure. Quelques an­nées seule­ment après la pré­sen­ta­tion de l’ex­po­si­tion Corps re­belles, Gi­nelle Cha­gnon a su le convaincre d’ac­qué­rir Ca­bane, ho­mo­nyme de la pièce de Paul-an­dré For­tier. Une ins­tal­la­tion de grande échelle dé­mon­tée et ran­gée dans un coffre qui gît dé­sor­mais dans sa ré­serve.

Par­ta­ger l’in­for­ma­tion

Conser­ver, c’est bien, mais dif­fu­ser, c’est mieux. Inau­gu­rée en 2016, la pla­te­forme EC2 de la Fon­da­tion Jean-pierre Per­reault pro­page des ex­traits de ces boîtes cho­ré­gra­phiques sur la toile. Un cor­pus qui ra­tisse bien plus large que l’oeuvre de l’ar­tiste qui prête son nom à l’or­ga­nisme. «La mis­sion a chan­gé, ad­met la di­rec­trice gé­né­rale Lise Ga­gnon. Avant, c’était vrai­ment la va­lo­ri­sa­tion et la trans­mis­sion de l’oeuvre de Jean-pierre Per­reault. Là, de­puis cinq ans, on s’est vrai­ment ou­verts au pa­tri­moine cho­ré­gra­phique qué­bé­cois au plu­riel. C’est toute une autre di­men­sion.» Au mo­ment d’écrire ces quelques lignes, on pou­vait y consul­ter des ex­traits des boîtes de Bagne de Jeff Hall et Pierre-paul Sa­voie et de Cartes pos­tales de Chi­mère de Louise Bé­dard, no­tam­ment.

L’ini­tia­tive ins­pire. La ville de Qué­bec a ré­cem­ment vu naître le col­lec­tif Po­ly­gone for­mé du vi­déaste Da­vid B. Ri­card et des in­ter­prètes Étienne Lam­bert et Fa­bien Pi­ché. La dan­seuse Ge­ne­viève Duong étu­die ac­tuel­le­ment en sciences his­to­riques et études pa­tri­mo­niales et com­plète le qua­tuor. À l’uni­ver­si­té La­val, l’as­pi­rante ba­che­lière crée un pré­cé­dent. Elle est la pre­mière à s’in­té­res­ser à la pré­ser­va­tion de la danse contem­po­raine. «Mes pos­si­bi­li­tés de faire des liens avec le pa­tri­moine en danse, c’est un pro­jet de vie. Le pro­gramme est énor­mé­ment tein­té des dé­marches des en­sei­gnants, des pro­fes­seurs qui sont des pra­ti­ciens éga­le­ment. Il y en a beau­coup qui s’in­té­ressent au pa­tri­moine ali­men­taire et tout ça. Des gens qui s’in­té­ressent au pa­tri­moine en danse, il n’y en a pas ac­tuel­le­ment dans le mi­lieu uni­ver­si­taire à Qué­bec.» En­semble, les membres du groupe de re­cherche se livrent à un im­por­tant tra­vail de dé­fri­chage. La voie qu’ils em­pruntent n’est pas pa­vée, mais ils ont du coeur au ventre. «Il va fal­loir dis­cu­ter avec des spé­cia­listes dans leur do­maine, prendre des mo­dèles et voir qu’est-ce qu’on peut trans­po­ser en tout ou en par­tie en danse, ad­met Étienne Lam­bert. C’est pour ça que, moi, en ce mo­ment, c’est mon frère ar­chéo­logue qui me nour­rit dans sa fa­çon de tra­vailler. Il a une mé­tho­do­lo­gie in­té­res­sante.»

Po­ly­gone tra­vaille ac­tuel­le­ment de pair avec Ha­rold Rhéaume en vue du 20e an­ni­ver­saire de sa pièce Les dix com­man­de­ments, spec­tacle que le cho­ré­graphe compte re­mon­ter avec une nou­velle dis­tri­bu­tion et trans­po­ser en film aux cô­tés de la réa­li­sa­trice Ka­tri­na Mc­pher­son. «Pa­ral­lè­le­ment à ça, j’ai trois beaux in­ter­prètes de Qué­bec, Étienne, Ge­ne­viève et Fa­bien, qui me de­mandent s’ils peuvent me par­ler parce qu’ils ont un pro­jet et tout ça, s’émeut Rhéaume. Je m’as­sois avec eux autres, moi, j’ai tout ça dans mes car­tons, ils le savent pas. J’ai trou­vé ça tel­le­ment tou­chant que des jeunes s’in­té­ressent à la mé­moire...» La pre­mière mis­sion des quatre potes se­ra donc de res­ti­tuer cette oeuvre de 1998, le «pre­mier gros show» d’un pi­lier qui fait pour eux of­fice de men­tor, une pièce qui avait ja­dis mis en ve­dette dix flam­boyants dan­seurs, dont Dave St-pierre et Lu­cie Bois­si­not, en plus d’avoir été pré­sen­tée à la Place des Arts. Un vé­ri­table mo­ment d’an­tho­lo­gie pour la danse au Qué­bec.

Évi­dem­ment, toutes les oeuvres cho­ré­gra­phiques ne connaî­tront pas le même sort que Les dix com­man­de­ments. Peu de femmes et d’hommes de danse pas­se­ront à tra­vers le ta­mis, mais ceux qui y par­vien­dront per­met­tront à leurs hé­ri­tiers de prendre du re­cul. Pour sa­voir où on va, il faut sa­voir d’où on vient. «C’est pas pour dire que le pas­sé est plus in­té­res­sant, conclut Gi­nelle Cha­gnon, ça n’a rien à voir avec ça. L’ar­chive, c’est pas pour mon­trer que “ah, c’était tel­le­ment mieux dans l’an­cien temps”. Ar­rê­tons de dire ça. C’est juste des traces qu’on a lais­sées. La chose qui est belle quand tu vas sur la plage, c’est de voir qu’il y a eu des traces de per­sonnes qui sont pas­sées et qui ne sont plus là. Tu sais, il y a une poé­sie là-de­dans.»

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