Chan­ge­ment de re­gistres

VOIR (Montréal) - - CHRONIQUE - PE­TITS VE­LOURS PAR CA­THE­RINE GE­NEST

On ne peut être femme et écrire à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier, pa­ver ses textes de «je», «me» ou «moi» sans être taxée de nar­cis­sique, sans être ren­voyée à l’image d’un nom­bril qu’on dé­crotte au vu et au su de tous. Ma­rie Dar­si­gny avance sans peur dans cet ou­vrage qui dé­nonce au pas­sage le sort qu’on ré­serve à ses sem­blables qui osent se ra­con­ter en pu­blic. Trente est un livre bru­tal, à la fron­tière du jour­nal in­time et de l’es­sai, une oeuvre in­clas­sable pui­sée à même ses co­lères, ses souf­frances, ses dé­cep­tions, ses dé­pen­dances. C’est une au­top­sie de sa psy­ché li­vrée pour nous, la re­trans­crip­tion de ses pen­sées in­tru­sives, un dia­logue in­té­rieur im­pu­dique, chao­tique et gé­né­reux. L’encre des pages porte l’em­preinte de ses larmes.

L’ère emo a for­cé­ment lais­sé une em­preinte sur sa prose: M. D. crée à contre-cou­rant et à re­bours un équi­valent lit­té­raire aux étoiles de tra­ceur li­quide au coin des yeux, aux crêtes de coq sur des ti­gnasses faus­se­ment noires, aux disques de My Che­mi­cal Ro­mance. Une es­thé­tique qu’elle res­sus­cite comme au­tant de col­lages post-in­ter­net de son cru, des ré­fé­rences vi­suelles qui ré­son­ne­ront fort au­près de ceux qui ont gran­di avec Mys­pace et autres MSN Mes­sen­ger. Parce que, oui, ce livre est illus­tré.

Comme Ar­can avant elle, écri­vaine qu’elle porte en gloire et à fort juste titre, Dar­si­gny signe la chro­nique d’un sui­cide an­non­cé.

Elle s’épanche sur le poids du temps qui passe, les plis que laisse sur son front et au coin de ses yeux son âge crois­sant. Le thème n’est pas neuf, et elle est la pre­mière à l’ad­mettre, mais la poète mont­réa­laise l’aborde avec vi­gueur et in­tran­si­geance, un sens du rythme in­dé­niable et ce lexique créo­li­sé, bi­lingue à la li­mite, qui cho­que­ra les pu­ristes. On y dé­couvre une voix franche, nou­velle, une ar­tiste im­pré­gnée de son art jus­qu’à la moelle et qui dé­ran­ge­ra comme Ma­rie-sis­si et Vi­ckie avant elle.

Aux Édi­tions du re­mue-mé­nage.

Marque mai­son

Des mo­tifs de dra­gons et des gra­phies tri­bales im­pri­mées sur des che­mises ajus­tées, des té­lé­phones à cla­pet bran­dis comme au­tant de tro­phées.

Les gars de Qua­li­té Mo­tel, cou­sins mot­tés au­to­pro­cla­més de Va­laire, em­brassent l’es­thé­tique néo-kitsch à pleine langue sur la po­chette de leur plus ré­cent disque com­pact. Ils nous pré­sentent C’est pas la qua­li­té qui compte, un al­bum qui ac­cote ai­sé­ment n’im­porte quel mil­lé­sime de Danse Plus, un CD qui exalte au­tant qu’une com­pile gra­vée et mi­nu­tieu­se­ment pui­sée à même les confins de Ka­zaa.

Une pléiade de dis­ciples unissent leurs forces sur cette of­frande pro­di­gieu­se­ment cou­coune, fo­folle mais dia­ble­ment bien pro­duite. Ka­rim Ouel­let, col­la­bo­ra­teur ré­gu­lier des bros de Sher­by, croo­ner fleur bleue de son état, y chante l’amour, en­core, tou­jours, mais avec une pointe d’au­to­dé­ri­sion qu’on ne lui connais­sait pas.

Tom­ber en amour c’est co­ol

C’est mieux que de tom­ber tout court C’est mieux qu’une claque dans face (bis) C’est mieux qu’une pelle dans le front

D’autres mo­ments forts? L’in­fo­pub phar­ma­ceu­tique de Jim­my Hunt (Per­son­nelle) des­ti­née aux pal­ma­rès de Ra­dio Jean Cou­tu, la sul­fu­reuse bal­lade pour can­ni­bales de Fan­ny Bloom et

Ma­rie-élaine Thi­bert, la voix d’eman, force tran­quille d’ala­clair et MC constant, po­sée sur des rythmes fun­ky à faire pâ­lir d’en­vie un jeune Snoop Dog­gy Dog. Sans sur­prise, Maybe Wat­son et Og­den s’in­vitent aus­si à la fête et sous la ban­nière de Red­next Le­vel, ar­ra­chant les rires dans une ri­tour­nelle muscle pop bien hui­lée, com­plè­te­ment deuxième ni­veau, cri­ti­quant sub­ti­le­ment et par la bande une cer­taine dé­pen­dance à l’au­to­mo­bile.

La­ry Kidd, Ko­riass et Fou­ki com­plètent l’ali­gne­ment hip-hop, mais c’est vrai­ment Sa­rah­mée, rap­peuse québ ô com­bien sous-es­ti­mée, qui leur dame le pion, ar­mée d’une plume par­fai­te­ment af­fû­tée, la sienne, mor­dant dans ses mots avec une force nou­velle. Puisse cette plage, ce ca­deau em­bal­lé dans des pe­tits mo­tifs dance vo­lon­tai­re­ment da­tés, lui per­mettre de se faire connaître et res­pec­ter d’un plus vaste pu­blic.

C’est pas la qua­li­té qui compte (Cos­tume Re­cords) porte mal son nom, tous l’au­ront sai­si, et sort le 2 no­vembre. Lan­ce­ment au Club So­da (Mon­tréal) le soir même et 20 jours plus tard à L’an­ti de Qué­bec.

Sur la pointe des pieds

Vir­gi­nie Bru­nelle est une spé­cia­liste du duo, une dis­sec­trice du couple, quel qu’il soit. La cho­ré­graphe re­vient en scène cet au­tomne, mais là où on l’at­ten­dait le moins, sous l’égide d’eric Gau­thier, bal­le­rin re­con­ver­ti et Al­le­mand d’adop­tion. Elle pré­sente une pièce de son cru, carte pos­tale de 20 mi­nutes, dans le cadre d’un qua­druple pla­teau confec­tion­né à Stutt­gart. C’est là que le Qué­bé­cois, mé­con­nu en ses terres, a re­fait son nid. C’est là, à une pe­tite cen­taine de ki­lo­mètres de la France, que la Mont­réa­laise a su ap­pri­voi­ser une équipe d’in­ter­prètes qui lui étaient étran­gers, les em­ployés de Gau­thier Dance, chairs fraîches qu’elle au­ra sculp­tées de son vo­ca­bu­laire, de ses gestes.

Où qu’elle soit, Bru­nelle reste Bru­nelle. Sa danse est un conden­sé de co­lère en­ve­lop­pé dans un gant de soie, un amal­game ha­bile de chutes et de por­tées. J’ai dé­cou­vert son es­thé­tique contras­tée, aus­si ath­lé­tique qu’in­tros­pec­tive, avec Le com­plexe des genres il y a plu­sieurs an­nées. Un spec­tacle si mar­quant que l’af­fiche trône en­core sur mon mur de sa­lon, ul­time trace, l’image de cette femme et de cet homme en­tre­la­cés en arai­gnée, se fon­dant l’un dans l’autre jus­qu’à en al­té­rer leurs chro­mo­somes. Des X et des Y qui tour­noient dans une valse in­fi­nie, jus­qu’à se perdre. Une image forte.

Au­tant dire que mes at­tentes sont grandes pour cette nou­velle pièce, mais je la sais ca­pable d’ho­no­rer de telles pro­messes. Vir­gi­nie est une grande cho­ré­graphe, la digne hé­ri­tière de Dave St-pierre, di­ront cer­tains, bien que la pré­misse de Bea­ting soit in­fi­ni­ment plus douce, plus tendre que ce à quoi elle nous a ha­bi­tués. Cette fois, elle s’ins­pire des re­cherches de l’uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie à Da­vis, cette étude de 2013 prou­vant que les coeurs de ceux qui s’aiment battent à l’unis­son. Sa courte forme s’ar­ti­cule au­tour de cette idée, celle de la pul­sa­tion, de nos corps qui se froissent et tanguent sous le poids d’une in­fa­tua­tion. À voir jus­qu’au 3 no­vembre au Théâtre Mai­son­neuve (Mon­tréal) et le 13 no­vembre au Grand Théâtre de Qué­bec.

QUA­LI­TÉ MO­TEL, PHO­TO DO­MI­NIC LACHANCE

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