CRÉA­TION

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Guillaume Trem­blay et Oli­vier Mo­rin

(Il prend une grande ins­pi­ra­tion.)

J’ai TEL­LE­MENT four­ré cette se­maine-là… Tout le monde me sa­luait, me res­pec­tait, me pro­po­sait des mas­sages. J’étais unique.

(Il de­vient sombre.) Les sai­sons passent puis viennent les soldes. Le vi­sage que j’avais soi­gneu­se­ment adop­té est fi­na­le­ment… tom­bé en vente. Une grande pro­mo­tion.

En quelques jours, tout le monde avait ma face. C’était pu ma face, c’était ren­du la face à tout le monde. Je suis al­lé me plaindre au chi­rur­gien, j’avais gar­dé mon re­çu, heu­reuse ha­bi­tude.

Il me dit «très bien», il me fait m’as­seoir, re­ferme la porte de son ate­lier. Une heure plus tard, j’avais pu de face. Pu de nez. Pu rien. Un gros trou de face hu­mide. J’au­rais dû me mé­fier. C’était une offre Grou­pon.

Gilles: Vous avez pas eu en­vie de vous faire gref­fer un autre vi­sage?

Sans Vi­sage: J’au­rais ben vou­lu, Douillette, mais j’étais ren­du tel­le­ment laitte, le doc­teur

m’a chas­sé à grands coups de ba­layeuse. J’ai re­fait ma vie ici, tel un ba­ris­ta des té­nèbres.

Gilles: Pis pour­quoi vous m’avez sau­vé tan­tôt?

Sans Vi­sage: Ton vi­sage.

Je l’ai re­con­nu.

Tu me dois un vi­sage, Douillette. Je t’ai re­con­nu, Ro­bert.

Ro­bert Douillette.

Voi­là donc le nom de l’homme dont je suis le clone. Si je meurs dans les pro­chaines se­condes, au moins mon âme se­ra ren­due en je sau­rai le nom de l’homme qui m’a mis au monde. L’homme sans vi­sage ap­proche son cou­teau à pâ­tis­se­rie de mon vi­sage. Je ferme les yeux. Je pèse.

Pour: Si je de­vais perdre mon vi­sage, peu­têtre au­rais-je au moins la chance de faire ou­blier aux au­to­ri­tés mon iden­ti­té de clone, nou­vel­le­ment ré­vé­lée.

Contre: L’iden­ti­té de mon gé­ni­teur-mystère me donne en­vie d’en sa­voir plus.

Moi, Gilles Douillette, dont l’exis­tence à ce jour fut aus­si brune qu’un bas ben ben brun, c’est la cu­rio­si­té qui m’a sau­vé. Ou peu­têtre mon stage chez Xe­rox au mi­lieu des an­nées 2050 à Trois-ri­vières. «Le bon vieux temps.»

La lame s’ap­proche de ma joue. Ça sent fort la vieille rous­sette. Je fris­sonne.

Gilles: Ils doivent pu en vendre beau­coup des im­pri­mantes à face de­puis que les mo­di­fi­ca­tions gé­né­tiques pis le clo­nage ont été ban­nis par L’ONU.

Sans Vi­sage: Qu’est-ce que tu connais dins im­pri­mantes?

Gilles: Je connais un en­tre­pôt où ils gardent des vieux mo­dèles… Ils savent plus trop quoi faire avec… (pe­tit rire ner­veux)

L’homme sans vi­sage jette son cou­teau par terre et sort une car­touche d’encre gé­né­tique. Une es­pèce de glu cou­leur peau.

Sans Vi­sage: Connais-tu une ma­chine qui prend les A91?

Gilles: C’est le stan­dard.

Sans Vi­sage: Pour­quoi je te croi­rais?

Gilles: J’ai-tu l’air de quel­qu’un qui a quelque chose à perdre à soir? Je viens d’ap­prendre que j’étais un clone. Je le connais pas votre Ro­bert Douillette. Ai­dez-moi à le re­trou­ver pis je vous ré­pare toutes les im­pri­mantes gé­né­tiques que vous vou­lez. Ou ben pre­nez ma face pis faites une job de co­chon avec vos ou­tils de cui­sine de res­tau­ra­tion ra­pide.

Sans Vi­sage: Tu viens de sau­ver ta face, viens-t’en.

Gilles: Où on va?

Sans Vi­sage: Je connais un bon­homme qui a un voi­lier. Il doit avoir proche de 184 ans. Il a l’air d’en avoir 60. On dit qu’il vit sur l’in­té­rêt de ses pla­ce­ments. Quand il est pas en voyage or­ga­ni­sé, les soirs de brume, il na­vigue sur le ca­nal La­chine, il fait du BBQ ben tran­quille, y est ben en bé­daine tout de blanc vê­tu en train de jouer à Dame de Pique avec sa pe­tite pou­lette de 75 ans. Y aime pas ça perdre. C’est-tu un fan­tôme? C’est-tu un

boo­mer? Quelque chose est sûr, cette en­ti­té-là doit connaître Ro­bert Douillette. Pis si ton créa­teur est en vie, il va cra­cher le mor­ceau: j’ap­porte un vin rare et ex­cep­tion­nel ven­du seule­ment 10,25$ à la SAQ.

Gilles: Je pen­sais qu’ils étaient tous morts? Un boo­mer?

Sans Vi­sage: T’es naïf. Y a ben pire que les clones tsé, Gilles. Si tu sa­vais. Pré­pare-toi à ren­con­trer quel­qu’un qui va ra­me­ner toute la conver­sa­tion à lui-même. Mange une bonne roue de trac­teur, tu vas avoir be­soin de sucre. S’il es­saie de te faire croire qu’il a ja­mais rien eu dans la vie, chante une chan­son dans ta tête. Mé­fie-toi, Gilles. Quand il parle de vou­loir du chan­ge­ment, il parle ja­mais de chan­ge­ment réel, il veut juste un nou­veau po­lo.

Gilles: C’est ben ru­shant.

Sans Vi­sage: Il va vou­loir te don­ner des con­seils, sur­tout sur les su­jets qu’il connaît juste un peu. Fais BEN at­ten­tion. Il pour­rait te convaincre d’ache­ter des choses dont t’as pas be­soin.

Gilles: J’ai pas d’argent.

Sans Vi­sage: Il va te convaincre d’em­prun­ter. Tu vas de­ve­nir stres­sé, tu vas né­gli­ger les gens au­tour de toi… pis ça… «et c’est pas fi­ni, c’est rien qu’un dé­but, l’ef­fet boo­mer; tu l’as pas en­core vu». Il s’agit pu juste de toi, Gilles. Il s’agit de l’ave­nir du monde en­tier. Le monde est in­fluen­çable Gilles. Si le mal du boo­mer se pro­page à nou­veau, ce coup-là, la Terre tien­dra pas le coup. On va es­sayer de l’at­ti­rer au Vieux-port en fai­sant res­pi­rer le vin; de­vant ce spectre, tiens-toi les fesses ben ser­rées. Si­non, je te naye dans la tank à cap­puc­ci­no gla­cé.

Je serre la main de cet homme sans vi­sage. Deal si­nistre. Dans la sueur de son non­vi­sage se re­flète mon propre vi­sage, ou plu­tôt ce­lui de Ro­bert Douillette.

Suis-je… un ba­by-boo­mer? y

Ce texte est une va­ria­tion sur un cha­pitre de Le Clone est triste, une créa­tion du Théâtre du Fu­tur qui se­ra pré­sen­tée au Théâtre Aux Écu­ries en jan­vier 2019. Un mau­dit bon ca­deau de Noël ça (wink wink).

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