ARTS VI­SUELS

VOIR (Québec) - - CONTENTS - MOTS | MA­RYSE BOYCE

Sa­muel Fou­racre

L’AR­TISTE BRI­TAN­NIQUE SA­MUEL FOU­RACRE PRÉ­SENTE D.^^.$.®. (DANCE.MU­SIC.SEX.RO­MANCE), UNE INS­TAL­LA­TION VI­DÉO OÙ IL EST QUES­TION DE LA TRA­JEC­TOIRE DES RE­LA­TIONS ROMANTIQUES ET ÉROTIQUES À L’ÈRE DES AL­GO­RITHMES.

«Nous sommes notre propre usine à re­la­tions pu­bliques et, sans sur­prise, ce­la teinte com­ment nous nous en­ga­geons af­fec­ti­ve­ment et sexuel­le­ment», af­firme d’em­blée Sa­muel Fou­racre. Dans la der­nière dé­cen­nie, les tra­jec­toires que suivent les re­la­tions érotiques et romantiques se sont ins­crites au coeur de la pra­tique de l’ar­tiste, qui a ar­ti­cu­lé ses ré­flexions au­tour de la vi­déo et de la syn­thèse d’images. «D.^^.$.®. pose un re­gard qui se concentre sur le nu­mé­rique, à cause de l’es­ca­lade ré­cente et ra­pide de notre usage de dif­fé­rentes ap­pli­ca­tions. Celles­ci pré­tendent nous per­mettre de contrô­ler et d’af­fi­ner l’image que nous pro­je­tons de nous­mêmes», af­firme­t­il. Le Bri­tan­nique ad­met se fas­ci­ner pour l’au­to­re­pré­sen­ta­tion de nos ex­pé­riences, à la fois dans la fa­çon dont nous vou­lons être per­çus par les autres que par la ma­nière dont nous les ju­geons.

«Au dé­part, je vou­lais jouer avec mes propres ex­pé­riences de la mas­cu­li­ni­té, plus spé­ci­fi­que­ment mes re­la­tions af­fec­tives. Je vou­lais les tordre et les re­cons­truire grâce à l’ima­ge­rie ba­nale du ma­chisme hé­té­ro­sexuel.» Fou­racre aime ex­plo­rer les ar­ché­types. Le pro­jet a tou­te­fois pris une tan­gente évo­lu­tive, et l’ar­tiste n’ap­proche plus l’oeuvre avec les mêmes in­ten­tions qu’à sa ge­nèse en 2015: «Ç’a évo­lué en une ré­flexion beau­coup plus large, qui porte main­te­nant sur les étapes cy­cliques de la vie af­fec­tive de chaque in­di­vi­du, de la ro­mance au sexe, au cy­nisme, et in­ver­se­ment.»

À l’ori­gine du pro­jet D.^^.$.®., «il s’agis­sait moins d’une ins­pi­ra­tion sou­daine que d’un be­soin émo­tif», sou­tient­il. Fou­racre avait jus­qu’alors abor­dé son tra­vail «en éla­bo­rant un ho­raire de tour­nage, créant des ver­sions de tra­vail de [s]es scé­na­rios et sui­vant un arc de pro­duc­tion pas­sant par un mo­men­tum pré­cis, qui me­nait à une fin dé­fi­nie». À l’ap­proche de cette fin, il a tou­te­fois res­sen­ti une an­goisse l’étreindre et s’est mis à cher­cher par quel moyen l’évi­ter. «La seule fa­çon à la­quelle je pou­vais pen­ser était de gar­der l’oeuvre en cours. J’ai donc com­men­cé à tour­ner des frag­ments dans mon stu­dio avec des col­la­bo­ra­teurs au fil de leurs dis­po­ni­bi­li­tés, et à ani­mer des scènes en uti­li­sant des élé­ments qui se pas­saient dans ma vie.»

Quand le mé­dium em­brasse le mes­sage

L’oeuvre de Fou­racre uti­lise donc prin­ci­pa­le­ment le tour­nage vi­déo et la syn­thèse d’images en 3D. «Ça m’ap­pa­raît per­ti­nent que l’or­di­na­teur, ce dis­po­si­tif quo­ti­dien qu’on uti­lise de ma­nière très pro­saïque, puisse être uti­li­sé de ma­nière poé­tique pour re­cons­truire ces ex­pé­riences et leur four­nir une ré­ponse.» L’évo­lu­tion ra­pide du ma­té­riel in­for­ma­tique et des lo­gi­ciels élar­git chaque an­née le champ des pos­sibles de ce que le vi­déaste peut créer à par­tir de son stu­dio, bien qu’il pré­fère des tech­niques d’ani­ma­tion 3D plu­tôt ru­di­men­taires: «Elles teintent né­ces­sai­re­ment l’in­ter­pré­ta­tion qu’on se fe­ra des thé­ma­tiques que j’ex­plore. Par exemple, l’uti­li­sa­tion des ava­tars vient né­ces­sai­re­ment avec une im­pres­sion un peu glauque, de la même ma­nière que les ma­rion­nettes peuvent faire peur: tout ce­la m’at­tire beau­coup.»

Les mul­tiples che­mins du sens

S’il n’est ques­tion d’éclip­ser le con­te­nu de son pro­jet avec la tech­nique, la ma­nière dont Fou­racre consomme l’in­for­ma­tion a chan­gé dans les der­nières an­nées – comme la plu­part de ses contem­po­rains. «Je ne suis pas seule­ment confor­table, je dé­pends peut­être de cette ma­nière de re­ce­voir un flot con­ti­nu de di­ver­tis­se­ments,

d’in­for­ma­tions et de sti­mu­la­tions vi­suelles qui, a prio­ri, ne semblent être que des frag­ments dé­con­nec­tés les uns des autres. On sait tou­te­fois main­te­nant que les al­go­rithmes écrivent la nar­ra­tion pour nous.» C’est cette struc­ture dé­cou­sue, où «la nar­ra­tion n’est ja­mais ab­sente, mais se montre in­cer­taine et sans conclu­sion claire, à l’image de la vie de cha­cun», qu’a choi­si d’adop­ter l’ar­tiste bri­tan­nique pour Dance.mu­sic.sex. Ro­mance. L’ins­tal­la­tion vi­déo­gra­phique, pré­sen­tée sur de mul­tiples écrans à la fois, per­met d’am­pli­fier les pos­si­bi­li­tés: «Ça aug­mente les cases de l’échi­quier et, je l’es­père, ajoute ain­si des voies d’in­ter­pré­ta­tion pour se construire une nar­ra­tion.»

À tous ceux qui se pré­sen­te­ront à La Bande vi­déo jus­qu’au 2 dé­cembre pro­chain pour ex­pé­ri­men­ter son oeuvre, Sa­muel Fou­racre leur sou­haite d’éprou­ver un flot d’émo­tions contra­dic­toires: «Ma­laise, sé­duc­tion, cy­nisme, éro­tisme, un soup­çon de tris­tesse et bien sûr, quelques ma­ni­fes­ta­tions scin­tillantes de plai­sir... Bref, les mêmes sen­sa­tions que j’ai vé­cues en le fai­sant.»

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