Mi­ckaël Ber­ge­ron

VOIR (Québec) - - CONTENTS - PAR MI­CKAËL BER­GE­RON

De­puis le 1er oc­tobre, cette ex­pres­sion re­vient sous dif­fé­rentes formes et sou­sen­tend que cer­taines per­sonnes ont ga­gné leurs élec­tions et d’autres les ont per­dues.

Si je com­prends qu’on peut avoir l’im­pres­sion de ga­gner quand la per­sonne pour qui on a mi­li­té de­vient dé­pu­tée, je sai­sis moins bien tout le reste. Je trouve ça triste comme fa­çon de voir la po­li­tique ou la dy­na­mique de l’as­sem­blée na­tio­nale.

Par exemple, je li­sais le com­men­taire d’un élu de la Côte-nord qui se plai­gnait que sa cir­cons­crip­tion n’avait pas, «en­core une fois», «vo­té du bon bord», c’est-à-dire du cô­té du par­ti qui for­me­ra le gou­ver­ne­ment.

Même Sé­bas­tien Bo­vet, le jour­na­liste de Ra­dio-ca­na­da, a lâ­ché quelques fois cette ex­pres­sion en par­lant d’une cir­cons­crip­tion ha­bi­tuel­le­ment «ba­ro­mètre», c’es­tà-dire qu’au gré des chan­ge­ments de gou­ver­ne­ments, la ou le dé­pu­té élu est du par­ti for­mant le gou­ver­ne­ment. Mais pas cette an­née, car cette cir­cons­crip­tion a «vo­té du mau­vais bord». Il me semble même l’avoir en­ten­du dire que cette an­née, la cir­cons­crip­tion s’était «trom­pée»!

Mais qu’est-ce que vo­ter du bon bord? Com­ment peut-on se trom­per en vo­tant? Il ne faut pas ou­blier que notre sys­tème par­le­men­taire a cette par­ti­cu­la­ri­té de per­mettre à des gens de «ga­gner» même si la ma­jo­ri­té des gens n’ont pas vo­té pour eux.

Pre­nons le cas de cette cir­cons­crip­tion ba­ro­mètre de La­val-des-ra­pides. Le can­di­dat li­bé­ral Saul Po­lo a «ga­gné» avec seule­ment 31,5% des votes. On com­prend donc que 68,5% des gens, donc une bonne ma­jo­ri­té, ne vou­laient pas de lui. Quel est le «bon bord»? Ce­lui du ga­gnant ou ce­lui de la ma­jo­ri­té?

Nor­ma­le­ment, nous vo­te­rions pour nos convic­tions, en es­pé­rant qu’une ma­jo­ri­té de gens par­tagent nos convic­tions, per­met­tant alors à un par­ti qui par­tage nos va­leurs de for­mer le gou­ver­ne­ment. À par­tir du mo­ment où nous vo­tons pour nos propres va­leurs, per­dons-nous vrai­ment même si le par­ti que nous avons vou­lu en­cou­ra­ger ne prend pas le pou­voir?

Trai­tez-moi d’idéa­liste si vous vou­lez – sur­tout que je ne vois pas ça comme une insulte –, mais sa­cri­fier ses convic­tions juste pour ac­cé­der au pou­voir me semble bien plus «lo­ser» que ne pas avoir le «pou­voir».

Entre être au pou­voir avec des gens avec qui je ne par­tage pas les idées ou être dans l’op­po­si­tion (à l’as­sem­blée ou dans la rue) avec des gens qui par­tagent mes va­leurs, le choix me semble fa­cile. Pour moi, c’est être avec ceux et celles qui par­tagent mes idées.

Je me suis tou­jours mé­fié des gens qui veulent le pou­voir pour le simple plai­sir d’avoir le pou­voir. Le pou­voir a tou­jours l’air d’être un lieu de li­ber­té et de con­trôle, alors qu’en fait, il est dif­fi­cile d’être plus libre qu’une per­sonne in­co­gni­to sans au­cune res­pon­sa­bi­li­té.

Le pou­voir vient avec une si grande res­pon­sa­bi­li­té, avec une si grosse struc­ture, avec de si grands de­voirs qu’il est loin d’être un lieu de réel con­trôle. Tu peux certes prendre des dé­ci­sions, tu as beau­coup d’in­fluence, mais tu vas vite te rendre compte que tes dé­ci­sions ont des im­pacts sur bien des gens, et ça, ça met de la pres­sion! Plus en­core, ce «pou­voir» ne vient pas du ciel et n’est pas un ca­deau, il est prê­té pour un mo­ment dé­ter­mi­né.

On ne gagne pas le pou­voir, on se le voit confié. Le pou­voir n’ap­par­tient à au­cun par­ti ni à au­cun élu, mi­nistre ou pre­mier mi­nistre. Ni à la reine.

Mal­gré tout le cy­nisme que vous avez peut-être pour le sys­tème par­le­men­taire ou vos cri­tiques pour ses très nom­breux dé­fauts, et mal­gré le pou­voir mo­nar­chique théo­rique. Mal­gré toute l’in­fluence des mul­ti­na­tio­nales et des lob­byings éco­no­miques. Mal­gré la ri­gi­di­té du sys­tème

QUEL EST LE «BON BORD»? CE­LUI DU GA­GNANT OU CE­LUI DE LA MA­JO­RI­TÉ?

et le peu d’ou­ver­ture à la di­ver­gence. Mal­gré le poids de la norme. Ul­ti­me­ment, il de­meure que le pou­voir ap­par­tient au peuple.

Si les gens, pour une rai­son in­ima­gi­nable au­jourd’hui, se tannent de Fa­ce­book, ce géant du web va tom­ber.

Si la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion in­ves­tis­sait réel­le­ment les ins­tances dé­mo­cra­tiques qui existent en de­hors des élec­tions, plu­sieurs dé­ci­sions gou­ver­ne­men­tales se­raient dif­fé­rentes. Si la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion ar­rê­tait d’ache­ter des voi­tures, le gou­ver­ne­ment et les pro­mo­teurs im­mo­bi­liers chan­ge­raient leur fa­çon de conce­voir l’ur­ba­nisme (et le dé­bat du troi­sième lien tom­be­rait à l’eau).

Plein d’élé­ments viennent in­fluen­cer les dé­bats et l ’opi­nion pu­blique. Je ne veux pas faire comme si je ne les connais­sais pas. Clai­re­ment, des or­ga­nismes comme Green­peace ou Ac­cès trans­ports viables n’ont pas les mêmes moyens pour dé­battre que l’in­dus­trie au­to­mo­bile. Évi­dem­ment que la fi­nance et les banques ont plus de tri­bunes et d’in­fluence que les or­ga­nismes com­mu­nau­taires. Ceux et celles qui luttent pour un con­trôle des armes à feu n’ont vrai­ment pas les mêmes moyens que les en­tre­prises qui font des mil­lions avec les armes. Je pour­rais nom­mer des di­zaines d’exemples du genre.

Le dé­bat n’est pas équi­li­bré et ne se fait pas avec les mêmes ou­tils, avec les mêmes tri­bunes, avec les mêmes forces. C’est dur de se te­nir de­bout sou­vent, dans cette dy­na­mique. La pente est par­fois raide, le vent est par­fois vi­gou­reux. La ré­sis­tance n’est pas fa­cile.

Néan­moins, des chan­ge­ments so­ciaux peuvent s’im­po­ser au «pou­voir» lors­qu’une bonne par­tie de la po­pu­la­tion adopte une idée, une va­leur. Ou du moins, ne trouve pas ça niai­seux. Le gou­ver­ne­ment n’est pas une fi­na­li­té, il est un ou­til par­mi d’autres, un gros ou­til, mais pas le seul le­vier.

On a un pre­mier mi­nistre qui ne s’af­fiche pas du tout fé­mi­niste, mais qui a quand même for­mé un gou­ver­ne­ment pa­ri­taire. En 2015, Tru­deau a jus­ti­fié sa mo­ti­va­tion. En 2018, Le­gault au­rait dû jus­ti­fier de ne pas le faire. L’édu­ca­tion po­pu­laire est par­fois une force lente, mais elle est une force dif­fi­cile à tas­ser.

Vo­ter pour le bon bord, se­lon moi, ne peut se faire qu’en vo­tant pour ses convic­tions, même si ça peut vou­loir dire de ne pas al­ler vo­ter.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.