Em­pe­reur Yongle des Ming

China Today (French) - - CULTURE - (France) CH­RIS­TOPHE TRONTIN

Chaque mois, vous ra­conte l’his­toire d’une in­ven­tion chi­noise, an­cienne ou ré­cente, ab­so­lu­ment vé­ri­dique ou un peu ro­man­cée, et de son au­teur. Ces per­son­nages qui ont fait la Chine et le monde tels que nous les connais­sons au­jourd’hui...

Le prince Zhu Di était peut-être le qua­trième fils de l’em­pe­reur des Ming Hong­wu, donc pra­ti­que­ment ex­clu de la suc­ces­sion, mais il avait la trempe des me­neurs d’hommes. Dès la fin de sa for­ma­tion à la cour im­pé­riale qui se trou­vait alors à Nan­jing, il fut en­voyé par son im­pé­rial pa­pa dans la ré­gion de Bei­jing (qui s’ap­pe­lait alors Bei­ping, la « paix du Nord ») com­battre les Mon­gols qui me­naient sans cesse de dan­ge­reuses in­cur­sions sur un ter­ri­toire qu’ils consi­dé­raient comme leur.

En dix ans pas­sés à com­battre les Mon­gols dans les plaines et les mon­tagnes du Nord, il ga­gna deux choses : le titre de « Prince de Yan » (c’est le nom de la pro­vince qui en­tou­rait alors Bei­ping) et une soif de pou­voir, de com­man­de­ment, une am­bi­tion in­sa­tiable pour lui-même et son pays.

Or voi­là qu’en 1398, alors qu’il est dé­jà âgé de 38 ans et au som­met de sa puis­sance mi­li­taire, il ap­prend deux nou­velles, une bonne et une mau­vaise. La bonne, c’est que son père Hong­wu vient en­fin de dé­cé­der, lais­sant le trône va­cant. La mau­vaise, c’est que son neveu Jian­wen (« Le Let­tré ») a été sa­cré à sa place. Son sang ne fait qu’un tour : ce n’est pas son bi­no­clard de neveu qui va conduire les af­faires de l’em­pire, tout de même ?

Ou­bliant un ins­tant les Mon­gols, il di­ri­gea son ar­mée vers le Sud, à Nan­jing, où il condui­sit le siège de la ci­té im­pé­riale. Ba­tailles, in­cen­dies, il lui fau­dra pas moins de quatre ans pour se sai­sir du pou­voir et mon­ter sur le trône. En 1402, on le consi­dère comme un usur­pa­teur qui n’a pas hé­si­té à en­freindre la vo­lon­té pa­ter­nelle ni à faire la guerre à son propre neveu pour en­fi­ler l’ha­bit jaune. Mais son ha­bi­le­té po­li­tique, son am­bi­tion et son cha­risme al­laient bien­tôt faire taire les en­vieux.

Per­sua­dé que tous les com­plots, ré­voltes et autres ca­bales ne sont que le fruit du désoeu­vre­ment, il a une idée de gé­nie : mettre tout le monde au tra­vail, cha­cun sui­vant ses goûts et ses com­pé­tences. Les in­tel­lec­tuels, il les at­tèle à une oeuvre mo­nu­men­tale : la grande En­cy­clo­pé­die. Les sou­dards et les sa­breurs, il les en­voie « pa­ci­fier le Sud », c’est-à-dire conso­li­der l’em­prise des Ming sur l’em­pire, et en­fin les aven­tu­riers, sous la di­rec­tion de son fi­dèle eu­nuque Zheng He, se pré­parent à par­tir ex­plo­rer les mers et les océans.

Bien­tôt, Nan­jing, théâtre d’un af­fron­te­ment fa­mi­lial de­vient Nan­jing, centre de la vie scien­ti­fique et cultu­relle du pays. Les plus grands sa­vants, les let­trés, af­fluent pour tra­vailler à la com­po­si­tion de l’En­cy­clo­pé­die, ce mé­moire qui doit re­grou­per l’en­semble des connais­sances hu­maines.

Cer­tains croient peut-être qu’à cette époque re­cu­lée, on ne sa­vait pas grand-chose ? Deux mille sa­vants, en cinq ans de tra­vail, pro­duisent un mo­nu­ment de l’éru­di­tion in­éga­lé à ce jour. 11 000 tomes, 500 mil­lions d’idéo­grammes, 40 mètres cubes de pa­pier, avec des ar­ticles sur tout, de l’agri­cul­ture à la zoo­lo­gie, en pas­sant par l’as­tro­no­mie, la géo­gra­phie, l’his­toire, les ma­thé­ma­tiques et les sciences na­tu­relles... L’im­men­si­té de l’oeuvre fait qu’on n’a ja­mais pu l’im­pri­mer avec les planches de bois gra­vées de l’époque. Il en a donc été réa­li­sé cinq co­pies seule­ment, à la main, qui ont toutes été per­dues au cours des siècles. Seule une poi­gnée de cen­taines de vo­lumes ont tra­ver­sé les in­cen­dies, inon­da­tions, guerres et van­da­lismes pour se re­trou­ver conser­vés pré­cieu­se­ment et bien­tôt nu­mé­ri­sés et mis en ligne dans la bi­blio­thèque de Bei­jing.

L’autre mo­nu­ment de sa­voir que pro­dui­ra l’em­pe­reur Yongle, bien après sa mort, c’est Mer­veilles des océans, en­core une sorte d’en­cy­clo­pé­die ou plu­tôt d’at­las du monde ex­plo­ré par les ex­pé­di­tions de Zheng He. C’est un cer­tain Ma Huan qui ac­com­pa­gna l’« Ami­ral de la mer océane » dans ses trois der­nières ex­pé­di­tions et qui di­ri­gea cet ou­vrage où étaient car­to­gra­phiées toutes les dé­cou­vertes faites dans l’océan In­dien, dans les îles de Ja­va et de Su­ma­tra, en mer rouge, le long des côtes de l’Afrique, en Éthio­pie... Un do­cu­ment dont il ne sub­siste mal­heu­reu­se­ment que des frag­ments à ce jour.

Troi­sième em­pe­reur de la dy­nas­tie des Ming, Yongle com­men­ça sa car­rière par un coup de force mais se ré­vé­la fi­na­le­ment l’un des meilleurs em­pe­reurs que le pays avait connu de­puis long­temps. C’est à lui que nous de­vons la « Re­nais­sance chi­noise », cette ex­plo­sion des sciences, des tech­niques et des dé­cou­vertes qui pré­cé­da de plus d’un siècle la Re­nais­sance eu­ro­péenne.

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