LA PAILLE & LA POUTRE

China Today (French) - - SOMMAIRE - (France) CH­RIS­TOPHE TRONTIN

La Chine face à Do­nald Trump

Ce qui est drôle lors­qu’on vit en Chine, c’est voir à quelles contor­sions la presse dé­mo­cra­tique est prête à se li­vrer lors­qu’elle ra­conte ce pays. Pas de bonnes nou­velles de ce cô­té du globe, et toute in­fo est sys­té­ma­ti­que­ment tor­due dans le sens le plus pes­si­miste pos­sible. Bien sûr, cer­tains thèmes de­mandent plus d’agi­li­té que d’autres et par­fois, des prouesses sé­man­tiques qui vous laissent pan­tois...

Google, le Da­lai La­ma, la NSA ont un point commun : mis en cause sur des dé­cla­ra­tions in­ac­cep­tables ou des ac­tions illé­gales, ils ont pu se re­faire une vir­gi­ni­té à bon compte en re­di­ri­geant leurs contemp­teurs contre la Chine. On vous ac­cuse de cen­sure, de na­tio­na­lisme, de cy­ber-at­taques ? Cla­mez haut et fort « C’est la faute de la Chine ! » et vous voi­là hors de cause, vos pé­chés fa­ci­le­ment ab­sous. Do­nald Trump sau­ra-t-il faire de même ? Le mil­liar­daire a construit sa campagne élec­to­rale sur les peurs qui agitent l’Amé­rique, au pre­mier chef des­quelles celle de perdre son lea­der­ship au pro­fit de la Chine. Jour après jour, il lan­çait de­vant des foules enthousiastes ses dia­tribes an­ti­chi­noises de moins en moins sub­tiles.

On ne s’alar­mait pas, en Chine, de propos ou­tran­ciers qu’il fal­lait bien consi­dé­rer comme fai­sant par­tie du folk­lore élec­to­ral. On s’est d’ailleurs ré­joui de la vic­toire du can­di­dat « an­ti-sys­tème » qui sem­blait sur bien des points plus prag­ma­tique et moins dog­ma­tique que son ad­ver­saire démocrate Hilla­ry Clin­ton. Mais depuis qu’il est élu, Do­nald Trump mul­ti­plie les dé­cla­ra­tions ir­res­pon­sables, les faux pas di­plo­ma­tiques et les no­mi­na­tions contro­ver­sées. « Ma­ni­pu­la­tion du taux de change du yuan », « la Chine ne doit pas me dic­ter ce que j’ai à faire », « ils ne font rien sur le dos­sier nord-co­réen »... Comme le can­di­dat Trump, le pré­sident-élu ne re­cule de­vant au­cune dé­cla­ra­tion ou­tran­cière. Du mo­ment qu’il tape sur la Chine, la presse libre qui le vouait aux gé­mo­nies avec une una­ni­mi­té sus­pecte com­men­ce­rait-elle à le consi­dé­rer d’un oeil nou­veau ?

Do­nald Trump a-t-il un pro­blème avec la Chine ? s’in­ter­roge le Journal du Di­manche, avant de bros­ser le por­trait trum­pien d’une Chine qui « viole », « tue », « dé­trousse », « triche », « ma­ni­pule » et « ef­fraie » les États-Unis. Sans omettre sa dé­cla­ra­tion selon la­quelle le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique lui-même se­rait une in­ven­tion chi­noise di­ri­gée contre les États-Unis... Le Té­lé­gramme pointe le risque que le nou­veau pré­sident veuille re­ve­nir sur le principe di­plo­ma­tique de la Chine unique, vieux de 40 ans. L’Obs pose la ques­tion : Que cherche Do­nald Trump en mul­ti­pliant les pro­vo­ca­tions contre la Chine ? Mais sans y ap­por­ter de ré­ponse, même sous la forme d’une hy­po­thèse. Plus que ces dé­cla­ra­tions fan­tai­sistes, ce sont les no­mi­na­tions qui consti­tuent « des si­gnaux en forme d’aver­tis­se­ment à la Chine », af­firment Les Échos qui rap­pellent que le conseiller éco­no­mique dé­si­gné par le mil­liar­daire est un éco­no­miste très cri­tique de l’éco­no­mie pla­ni­fiée qui fonc­tionne en Chine. Do­nald Trump in­quiète la Chine, af­firme L’Opi­nion, un point de vue re­pris par La Croix, qui titre La Chine in­quiète du ton de Do­nald Trump et pour­suit en poin­tant le « ton me­na­çant » de la presse chi­noise en ré­ac­tion à ces pro­vo­ca­tions, avant de conclure très jus­te­ment que le mil­liar­daire aux for­mules à l’em­porte-pièce semble confondre mar­chan­dage com­mer­cial et né­go­cia­tions di­plo­ma­tiques.

La presse dé­mo­cra­tique, ha­bi­tuée à tran­cher de fa­çon ma­ni­chéenne entre les « gen­tils » et les « mé­chants » se perd un peu alors que sa bête noire Trump vi­tu­père contre son autre bête noire, la Chine. L’Express se fend même d’une pe­tite mo­que­rie en re­le­vant la faute d’or­tho­graphe, gros­sière il est vrai, du pré­sident-élu alors qu’il dé­non­çait la Chine au su­jet du drone sous-ma­rin amé­ri­cain qui s’était mon­tré un peu trop cu­rieux en mer de Chine mé­ri­dio­nale avant de fi­nir dans les fi­lets de la ma­rine chi­noise. « Un geste sans pré­sident » a-t-il twee­té, avant de rec­ti­fier son er­reur. Un­pre­si­den­ted, un néo­lo­gisme promu « in­ven­tion lin­guis­tique de l’an­née » par le Guar­dian.

Seule Jeune Afrique prend clai­re­ment le par­ti de la Chine en sug­gé­rant à Do­nald Trump de prendre la me­sure des risques qu’il fait prendre aux re­la­tions si­no-amé­ri­caines ( En pro­vo­quant la Chine, Do­nald Trump sait-il ce qu’il fait ?), sou­li­gnant ce­pen­dant qu’on a ap­pré­cié du cô­té chi­nois la no­mi­na­tion au poste d’am­bas­sa­deur d’un ami de longue date de la Chine et du pré­sident Xi, geste qui de­vrait fa­ci­li­ter le dia­logue bi­la­té­ral.

Après un round d’observation, sui­vi d’une phase de grande in­dul­gence en­vers ce « dé­bu­tant en politique », la presse chi­noise consi­dère que la plai­san­te­rie a as­sez du­ré et ré­agit avec fer­me­té aux ro­do­mon­tades du 45e pré­sident. Dans un ré­cent édi­to­rial, le Quo­ti­dien du Peuple conseille de ne pas voir seule­ment dans ces tweets l’in­ex­pé­rience ou la naï­ve­té.

« Cer­tains disent que M. Trump n’a pas d’ex­pé­rience en di­plo­ma­tie ou en af­faires mi­li­taires (... ) en réa­li­té, ce sont ses propres po­si­tions », et elles sont « in­com­pa­tibles avec la lo­gique fon­da­men­tale des re­la­tions si­no-amé­ri­caines ». Plus direct, Chi­na Dai­ly cite des hauts fonc­tion­naires chi­nois énu­mé­rant les me­sures que pour­rait prendre la Chine, « prin­ci­pal dé­ten­teur de bons du Tré­sor » et « pre­mier mar­ché d’ex­por­ta­tion pour l’agriculture amé­ri­caine », entre autres. À cette énu­mé­ra­tion qui pointe les fai­blesses d’une su­per­puis­sance qui a mul­ti­plié les im­pru­dences, lais­sé s’em­pi­ler de dan­ge­reux dé­fi­cits, reste em­bour­bé dans plu­sieurs aven­tures mi­li­taires, où l’élec­tion du can­di­dat po­pu­liste sou­ligne les ten­sions ra­ciales exa­cer­bées et un contrat so­cial en lam­beaux, on ne peut s’em­pê­cher de se de­man­der : la Chine adop­te­rait-elle vis-à-vis de l’Amé­rique de Do­nald Trump ce principe de Sun Tzu ? « N’in­ter­romps pas un ad­ver­saire en train de com­mettre une er­reur fa­tale. »

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