Pe­ma Dorje : cha­cun a un Shan­gri-La dans son coeur

China Today (French) - - SOMMAIRE - WANG SHUO﹡

Le matin est en­so­leillé avec un grand ciel bleu à Shan­gri-La. L’hôtel Songt­sam Lü­gu, si­tué entre le mo­nas­tère Gan­den Sumt­se­ling et le vil­lage de Khe­na, fi­gure par­mi les meilleurs hô­tels de Chine. Dans la cour, au doux par­fum, se trouve un bâ­ti­ment à trois étages de style ti­bé­tain, où Pe­ma Dorje est né et a gran­di.

Depuis son ou­ver­ture en 2001, Songt­sam Lü­gu, le pre­mier hôtel de la chaîne Songt­sam, a été sui­vi par Songt­sam Re­treat MGal­le­ry, Songt­sam Ben­zi­lan, Songt­sam Mei­li, Songt­sam Ta­cheng, Songt­sam Ciz­hong, tous lo­ca­li­sés dans la ré­gion de Shan­gri-La à Di­qing. Bientôt, Songt­sam Li­jiang et Hôtel Lhas­sa ou­vri­ront leurs portes. La pas­sion de Per­ma Dorje pour la culture ti­bé­taine s’étend du Yun­nan au Ti­bet.

Au dé­but, il vou­lait seule­ment ser­vir de pont de com­mu­ni­ca­tion avec la culture ti­bé­taine. « Peu à peu, j’ai vou­lu que mes hô­tels soient des lieux où l’on ne fait pas qu’aper­ce­voir la culture ti­bé­taine, j’ai sou­hai­té ap­por­ter une di­men­sion spi­ri­tuelle. Nous sommes dans une ère de crise spi­ri­tuelle, de lé­gè­re­té et d’im­pa­tience. Les gens as­pirent tou­jours à plus, et la concur­rence achar­née donne lieu à beau­coup de stress. Je veux of­frir un lieu où l’on res­pire », ex­plique Pe­ma, qui com­prend bien les dé­si­rs et demandes des ci­ta­dins mo­dernes.

Un amour pour la culture ti­bé­taine

L’hô­tel­le­rie n’est pas la pre­mière car­rière de Pe­ma. Après ses études se­con­daires, Pe­ma est en­tré dans une école d’éle­vage à Kun­ming. Après son di­plôme, il est ren­tré dans sa ré­gion na­tale et est de­ve­nu vé­té­ri­naire. Deux ans plus tard, il a chan­gé de mé­tier pour étu­dier la pro­duc­tion de pro­grammes té­lé­vi­sés sur la nou­velle chaîne lo­cale. Du­rant son stage à la chaîne de té­lé­vi­sion du Yun­nan, il a eu la chance d’al­ler étu­dier à l’Ins­ti­tut ci­né­ma­to­gra­phique de Bei­jing. À Bei­jing, il a dé­cou­vert qu’un grand nombre de per­sonnes connais­saient mal la culture ti­bé­taine, et même que cer­tains mal­en­ten­dus exis­taient. « À cette époque-là, beau­coup de gens vi­sua­li­saient les ré­gions ti­bé­taines avec des mon­tagnes en­nei­gées et des aigles, et voyaient les Ti­bé­tains comme des gens simples et ex­pan­sifs. Mais selon moi, les Ti­bé­tains sont ré­ser­vés et dis­crets. »

Peu à peu, Pe­ma a pris conscience que la té­lé­vi­sion était un très bon ca­nal pour faire connaître da­van­tage la culture ti­bé­taine.

En 1992, il a com­men­cé à tra­vailler pour la CCTV (Té­lé­vi­sion cen­trale de Chine). Il y a pro­duit des do­cu­men­taires sur la culture ti­bé­taine, qui ont ob­te­nu de bonnes cri­tiques. Entre autres, Por­trait des mon­tagnes, qu’il a réa­li­sé et tour­né en 1998, et qui ra­conte l’his­toire d’un vil­lage de mon­tagne très tra­di­tion­nel dans la pro­vince du Yun­nan, a ga­gné le prix d’ex­cel­lence lors d’un évé­ne­ment ré­com­pen­sant des pro­grammes té­lé­vi­sés à Cannes.

À la CCTV, Pe­ma étu­diait tout en tra­vaillant et a eu l’idée de mon­ter une plate-forme. « J’ai pen­sé que s’il y avait une plate-forme per­met­tant de faire dé­cou­vrir à da­van­tage de gens la culture ti­bé­taine, il y au­rait une meilleure com­pré­hen­sion entre les eth­nies, comme une fa­mille mul­ti­cul­tu­relle vi­vant en bonne en­tente sous le même toit. »

À cette époque, lorsque ses col­lègues ren­traient de voyage à

Di­qing dans le Yun­nan, ils se plai­gnaient des mau­vaises condi­tions d’hé­ber­ge­ment dont dis­pose ce lieu ma­gique. Pe­ma a alors pen­sé aux pe­tits hô­tels raf­fi­nés de Pa­ris. Il avait en ef­fet sé­jour­né dans une au­berge près de l’Arc de triomphe lors d’un fes­ti­val de té­lé­vi­sion. Ain­si il eut l’idée de faire de sa mai­son dans le vil­lage de Khe­na un jo­li pe­tit hôtel. Sa fa­mille pos­sé­dait deux cours, par­ta­gées entre ses pa­rents puis sa soeur et son beau-frère, cou­vrant plus de 1 000 mètres car­rés.

En 2001, Pe­ma a fait dé­mo­lir sa mai­son et construire, avec 60 000 yuans, l’hôtel Songt­sam Lü­gu dis­po­sant de 22 chambres. La même an­née, le dis­trict de Zhong­dian du dé­par­te­ment au­to­nome ti­bé­taine de Di­qing dans le Yun­nan a été re­bap­ti­sé en dis­trict de Shan­gri-La.

La quête de la plus belle vue

L’hôtel n’a pas été im­mé­dia­te­ment rentable. Bien que des ex­perts de dif­fé­rents pays, dont des pro­fes­sion­nels al­le­mands et au­tri­chiens, aient été in­vi­tés pour le gé­rer, l’ex­ploi­ta­tion ne s’est pas amé­lio­rée.

En 2003, Pe­ma a dé­ci­dé de re­prendre lui-même la ges­tion de l’hôtel. Ha­bi­tant sur place, il com­mu­ni­quait tous les jours avec le per­son­nel et les for­mait en per­sonne, afin qu’ils per­mettent aux touristes de vivre une ex­pé­rience de la culture ti­bé­taine tout à fait dif­fé­rente. Grâce à ces ef­forts conju­gués, l’hôtel a ga­gné en re­nom­mée. Des gens qui connaissent bien la culture lo­cale ont été em­ployés afin de pré­sen­ter la re­li­gion, la culture et l’his­toire de l’eth­nie ti­bé­taine aux clients. « Je sou­haite que nos hôtes puissent éprou­ver la sym­pa­thie de la culture ti­bé­taine et vivre ce mode de vie proche de la na­ture », ex­plique Pe­ma.

Avec la po­pu­la­ri­té crois­sante de Songt­sam Lü­gu, beau­coup d’in­ves­tis­seurs se sont ma­ni­fes­tés, mais Pe­ma les a tous re­pous­sés. « J’avais une vi­sion très claire. Je n’étais pas en­core as­sez puis­sant pour ab­sor­ber des ca­pi­taux. Et si je n’agis­sais que pour l’ar­gent, com­bien de temps ce­la du­re­rait-il ? Al­lais-je échan­ger tout le temps qu’il me reste contre de l’ar­gent, ou plu­tôt in­ves­tir ju­di­cieu­se­ment pour l’ave­nir ? » Pour Pe­ma, les res­sources tou­ris­tiques à Di­qing sont rares, c’est pour­quoi on ne doit pas les ex­ploi­ter sans trou­ver de bons moyens de dé­ve­lop­pe­ment, et il faut les trans­mettre aux gé­né­ra­tions à ve­nir.

Pe­ma a consa­cré presque dix ans à faire des re­cherches et des ex­pé­riences. Pen­dant cette pé­riode, il n’a ja­mais fait de pu­bli­ci­té, ni réa­li­sé d’ex­pan­sion ra­pide.

En 2006, il a en­fin ren­con­tré un par­te­naire ayant la même vi­sion que lui, et son rêve est de­ve­nu de plus en plus clair. « Géo­gra­phi­que­ment, Di­qing est dans une aire pro­té­gée par les trois fleuves pa­ral­lèles que sont Jin­sha, Lan­cang et Nu­jiang. À par­tir de cette ca­rac­té­ris­tique, je vois mes hô­tels comme des re­lais de poste des temps an­ciens. Ces re­lais de poste s’en­chaînent les uns après les autres, et cha­cun est au coeur d’un pay­sage dif­fé­rent. »

En 2009, sur la mon­tagne en face du mo­nas­tère Gan­den Sumt­se­ling, l’hôtel Songt­sam Re­treat, un bâ­ti­ment en forme de tour for­ti­fiée et construit en­tiè­re­ment à la main a ou­vert ses portes.

Depuis le dé­but de l’an­née 2011, quatre hô­tels Songt­sam ont ou­vert l’un après l’autre au sein de Di­qing.

Depuis Shan­gri-La, il faut en­vi­ron une heure de voi­ture pour ar­ri­ver à Ben­zi­lan, au bord du fleuve Jin­sha. On em­prunte l’an­cienne route du thé et des che­vaux. L’hôtel Songt­sam Ben­zi­lan se trouve dans un pe­tit vil­lage qui compte une di­zaine de foyers. Si­tué dans une val­lée, ce vil­lage est re­lié au monde ex­té­rieur par un seul che­min. Les fe­nêtres de l’hôtel donnent sur les champs des vil­la­geois, et font face à un col.

En par­tant de Ben­zi­lan, der­rière les mon­tagnes de Bai­ma, on ar­rive dans le dis­trict de Dê­qên, près du fleuve Lan­cang. Les touristes viennent ici pour ad­mi­rer la splen­deur des monts Mei­li en­nei­gés. Pe­ma est très heu­reux de l’em­pla­ce­ment de cet hôtel, dont les fe­nêtres font face aux monts mys­té­rieux.

En suivant le fleuve Lan­cang vers le sud, on ar­rive à Ciz­hong. Au dé­but du siècle der­nier, des mis­sion­naires fran­çais vinrent ici et firent construire une église ca­tho­lique. L’hôtel Songt­sam Ciz­hong se trouve à 200 m de l’église. En ou­vrant une fe­nêtre de l’hôtel, on voit les vignes en­ve­lop­pées de brouillard. À Ciz­hong, presque chaque fa­mille plante des vignes. La tech­nique de vi­ni­fi­ca­tion trans­mise par les mis­sion­naires fran­çais et les rai­sins de qua­li­té qui croissent à une al­ti­tude de plus de 3 000 mètres consti­tuent les avan­tages spé­ci­fiques de cette ré­gion.

Après quatre heures de voi­ture depuis Ciz­hong, on ar­rive à Ta­cheng, où se trouve la grotte de Dhar­ma. L’hôtel Songt­sam Ta­cheng est en­tou­ré de vil­lages, de ter­rasses, de mon­tagnes et de ri­vières.

Par consé­quent, les hô­tels Songt­sam se suc­cèdent pour for­mer un cir­cuit tou­ris­tique ma­gni­fique ayant Shan­gri-La pour centre.

Créer un foyer de sé­ré­ni­té

Les touristes sont sou­vent sur­pris par le fort ca­chet cultu­rel ti­bé­tain des hô­tels Songt­sam.

Pe­ma ex­pose sa col­lec­tion de meubles ar­ti­sa­naux de style ti­bé­tain, d’ob­jets d’ar­ti­sa­nat, de pa­rures dans les dif­fé­rents hô­tels Songt­sam. Beau­coup de gens ne com­prennent pas pour­quoi ces ob­jets sont pla­cés di­rec­te­ment dans les halls, les res­tau­rants et même dans les chambres, où ils risquent d’être en­dom­ma­gés. « Cette col­lec­tion souf­fri­rait de n’être mon­trée à per­sonne », dé­clare Pe­ma. Pour lui, « la va­leur de la col­lec­tion n’existe que si on la montre ».

Pour pro­té­ger au mieux l’en­vi­ron­ne­ment na­tu­rel et les vil­lages, Pe­ma a tou­jours uti­li­sé les mé­thodes tra­di­tion­nelles dans la construc­tion de ses hô­tels. Les bâ­tis­seurs sont tous des ar­ti­sans lo­caux. « Lorsque nous avons créé Songt­sam Re­treat, j’ai trou­vé un ex­cellent ser­ru­rier, qui était obli­gé de faire des bas-re­liefs pour sub­sis­ter. Je lui ai dit que s’il vou­lait tra­vailler pour moi, il pour­rait res­ter ici de ma­nière per­ma­nente. Les hô­tels Songt­sam ont cinq ser­ru­riers, qui ont fa­çon­né à la main tous les ob­jets en cuivre : cercles de porte, lo­quets, mar­mites et bas­sins, etc. » De plus, les hô­tels Songt­sam ont éta­bli des co­opé­ra­tions avec des ate­liers ar­ti­sa­naux tra­di­tion­nels tels que des ate­liers de po­te­rie et de to­fu fait au mou­lin de pierre. Les touristes peuvent les vi­si­ter, ce qui en­cou­rage le dé­ve­lop­pe­ment de l’ar­ti­sa­nat lo­cal.

Pe­ma constate que pour de nom­breuses per­sonnes, la culture ti­bé­taine semble ba­rio­lée, comme sa pein­ture par exemple. « En réa­li­té, la culture ti­bé­taine est dis­crète. La dé­co­ra­tion est d’abord pra­tique et faite pour ac­com­plir les prio­ri­tés. Les mo­nas­tères ont une dé­co­ra­tion so­len­nelle. Au­jourd’hui, beau­coup de dé­co­ra­tions sont très criardes, dé­clare-t-il. Des fa­milles ti­bé­taines ont dé­pen­sé des di­zaines de mil­liers de yuans en dé­co­ra­tion, mais la na­ture ori­gi­nale de la pein­ture et de la sculp­ture est vrai­ment dé­fi­gu­rée. » Par consé­quent, dans les hô­tels Songt­sam, Pe­ma sou­haite res­ti­tuer l’as­pect au­then­tique de la culture ti­bé­taine. Songt­sam Lü­gu a beau­coup de pein­tures dont les cou­leurs ont été mé­lan­gées par Pe­ma lui-même. Les tons sont tous ins­pi­rés de plu­sieurs cen­taines de pho­tos trou­vées à Lhas­sa et dans d’autres ré­gions.

Conscient de l’im­por­tance de l’éducation, Pe­ma fi­nance les études des en­fants du vil­lage de Khe­na depuis 2005. Dès qu’un nou­vel hôtel de la sé­rie Songt­sam ouvre, il fi­nance l’éducation lo­cale : il four­nit 500 yuans chaque an­née pour chaque col­lé­gien, 1 000 yuans par ly­céen, et 2 000 yuans par étu­diant. « Si la vie est un long pro­ces­sus, faire des choses bé­né­fiques pour tous peut don­ner plus de sens à ce pro­ces­sus », dé­clare-t-il.

Au­jourd’hui, 98 % des em­ployés de Songt­sam sont des lo­caux. « Notre ca­rac­té­ris­tique cultu­relle vient jus­te­ment du per­son­nel. Ce sont des vil­la­geois qui vivent près des hô­tels. Ils ne tra­vaillent pas selon les cri­tères des hô­tels stan­dards, mais en suivant leurs croyances et leur concept de l’in­ti­mi­té in­ter­per­son­nelle. Je suis sûr que cette émo­tion vé­ri­dique touche nos

clients », ex­plique Pe­ma.

Avec le dé­ve­lop­pe­ment des hô­tels, Pe­ma s’est aper­çu que Songt­sam « est une né­ces­si­té pour bien des gens ». Il es­père que Songt­sam « puisse four­nir un foyer » tout en fai­sant par­ta­ger la culture ti­bé­taine.

Shan­gri-La est une terre pure au coeur du monde, mais pour Pe­ma qui y vit depuis son en­fance, ce n’est pas un pay­sage de vastes éten­dues sur carte pos­tale, ni un el­do­ra­do mys­tique, c’est un lieu d’émo­tion et de bon­heur. « Shan­gri-La est un lieu dés­in­té­res­sé qui à la ca­pa­ci­té d’émou­voir toute per­sonne », af­firme-t-il.

Les tra­vaux des nou­veaux hô­tels Songt­sam ont com­men­cé à Li­jiang dans le Yun­nan et à Lhas­sa au Ti­bet. En 2019, deux autres se­ront éta­blis à Shan­nan et à Shi­gatse. Ain­si, un plan cir­cu­laire se for­me­ra au Ti­bet.

« Si j’en avais de nou­veau l’oc­ca­sion, je se­rais heu­reux de re­prendre ma ca­mé­ra et de faire des do­cu­men­taires pour conti­nuer de mon­trer la beau­té de la culture ti­bé­taine avec des images vi­vantes », an­nonce-t-il. Peut-être Pe­ma n’en est-il qu’à l’aube de sa longue car­rière ?

Pe­ma Dorje

L’hôtel Songt­sam Ciz­hong se si­tue au mi­lieu d’un beau pay­sage.

Les en­vi­rons de l’hôtel Songt­sam Ta­cheng rap­pellent le sud du Yangt­sé.

L’in­té­rieur de l’hôtel Songt­sam Lü­gu dé­gage un ca­chet pu­re­ment ti­bé­tain.

L’hôtel Songt­sam Mei­li donne sur les monts en­nei­gés.

Dans la cour de l’hôtel Songt­sam Lü­gu

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