Au ser­vice des rhi­no­pi­thèques du Yun­nan

China Today (French) - - SOMMAIRE - LU RUCAI, membre de la ré­dac­tion

«Je tra­vaille­rai jus­qu’au jour où je ne pour­rai plus bou­ger », af­firme Yu Jian­hua. Ce garde fo­res­tier tra­vaille pour la sous-di­rec­tion de Weixi de la ré­serve na­tu­relle na­tio­nale du mont en­nei­gé Bai­ma (Che­val blanc) dans le Yun­nan. Il a fê­té cette an­née ses 64 ans, dont déjà une ving­taine d’an­nées consa­crées à la pro­tec­tion des rhi­no­pi­thèques du Yun­nan.

Aus­si sur­pre­nant que ce­la puisse pa­raître, ces pri­mates qui ne vivent que dans les fo­rêts de co­ni­fères du Yun­nan et du Ti­bet doivent leur nom à des Fran­çais. C’est en 1871 que le mis­sion­naire fran­çais Ar­mand Da­vid men­tion­na pour la pre­mière fois l’exis­tence de cette es­pèce qui ne pos­sé­dait pas en­core à l’époque de nom of­fi­ciel. Le père Da­vid ne l’avait pas vu lui-même, mais il se ba­sait sur des ré­cits rap­por­tés par des ha­bi­tants de la ré­gion. Bien plus tard, en 1890, deux autres re­li­gieux fran­çais, le père Sou­lié et Mon­sei­gneur Biet, firent ap­pel à des chas­seurs lo­caux pour cap­tu­rer sept rhi­no­pi­thèques du Yun­nan d’âges

dif­fé­rents dans le dis­trict de Dê­qên, l’ac­tuelle ré­gion de Shan­griLa. Ils les em­paillèrent avant de les ex­pé­dier au Mu­séum d’His­toire na­tu­relle de Pa­ris. En 1897, le zoo­lo­giste Al­phonse Mil­neEd­wards, en­core un Fran­çais, fut le pre­mier à for­mu­ler la des­crip­tion scien­ti­fique de cet ani­mal grâce aux ani­maux em­paillés du mu­sée. C’est lui aus­si qui les bap­ti­sa of­fi­ciel­le­ment du nom du col­lec­tion­neur Biet, ce qui donne en la­tin Rhi­no­pi­the­cus bie­ti.

Yu Jian­hua ne connaît pas le nom scien­ti­fique de ces mam­mi­fères, mais ce­la ne l’em­pêche pas de les ai­mer du fond du coeur. Jour après jour, depuis des dé­cen­nies, il a consa­cré sa vie à leur pro­tec­tion. La mai­son de Yu Jian­hua, dans le vil­lage de Xiang­gu­qing, se trouve au mi­lieu du parc na­tio­nal des rhi­no­pi­thèques de Shan­gri-La qui fait par­tie de la ré­serve na­tio­nale du mont en­nei­gé Bai­ma. Ce pe­tit vil­lage de l’eth­nie li­su se com­pose de trois ha­meaux qui abritent au to­tal une ving­taine de fa­milles. Le ha­meau de Yu Jian­hua compte une di­zaine de fa­milles, dont la plu­part compte au moins un garde fo­res­tier.

Grâce à l’exemple de Yu Jian­hua, le parc na­tio­nal s’en­or­gueillit au­jourd’hui de comp­ter plus de 20 gardes fo­res­tiers, grâce aux­quels la po­pu­la­tion des rhi­no­pi­thèques s’ac­croît. En une ving­taine d’an­nées, elle est pas­sée de 380 à 500 in­di­vi­dus.

Le chas­seur de­ve­nu garde fo­res­tier

Le rhi­no­pi­thèque du Yun­nan, par­fois ap­pe­lé « singe au nez re­trous­sé », est l’es­pèce de pri­mate vi­vant à l’al­ti­tude la plus éle­vée au monde. Si en Chine cette es­pèce bé­né­fi­cie du ni­veau de pro­tec­tion maxi­mal, chez Yu Jian­hua, les singes font pra­ti­que­ment par­tie de la fa­mille. Il nous ex­plique que dans la na­ture, ces ani­maux vivent en groupes dis­tincts, for­més selon une struc­ture pa­triar­cale ras­sem­blée au­tour d’un mâle do­mi­nant et de quelques fe­melles. Dans le parc na­tio­nal, neuf groupes com­portent un to­tal d’une cin­quan­taine de singes. Sur la base des ca­rac­té­ris­tiques phy­siques de leurs chefs res­pec­tifs, les gardes fo­res­tiers ont don­né à ces groupes fa­mi­liaux des sur­noms comme « Cos­taud », « Face rouge », « Doigt cas­sé », etc.

À cinq heures du matin, Yu Jian­hua se met en route. Il porte sur son dos des ali­ments qu’il a pré­pa­rés pour les ani­maux qui en raf­folent. Il grimpe dans la mon­tagne à la re­cherche des rhi­no­pi­thèques. Son char­ge­ment pèse en­vi­ron 15 kg et pour­tant Yu Jian­hua, âgé d’une soixan­taine d’an­nées, marche d’un bon pas. Sa te­nue de ca­mou­flage qui se fond dans la vé­gé­ta­tion, plus une paire de so­lides chaus­sures de sport, voi­là tout son équi­pe­ment. « Je marche beau­coup, et par­fois j’use une paire de chaus­sures par se­maine », ex­plique-t-il. Du­rant les an­nées de pé­nu­rie, sa femme l’a beau­coup que­rel­lé à ce su­jet.

C’est dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nable au­jourd’hui, mais ce garde fo­res­tier qui nour­rit et soigne ces singes du matin au soir fut au­tre­fois un chas­seur et un culti­va­teur de cé­réales. « Nous n’avons ja­mais chas­sé ni tué des singes, qui sont les an­cêtres de l’homme, af­firme-t-il. J’ai été chas­seur pen­dant la pre­mière moi­tié de ma vie, et pro­tec­teur des singes pen­dant la se­conde moi­tié », ré­sume le sexa­gé­naire. Il y a une ving­taine d’an­nées, apprenant que l’État avait dé­ci­dé de pro­té­ger ces rhi­no­pi­thèques qu’il connais­sait si bien, il s’était por­té can­di­dat sans hé­si­ter. L’in­dem­ni­té n’était que de six yuans par jour, à peine de quoi payer les chaus­sures qu’il usait, mais il a dé­ve­lop­pé une af­fec­tion de plus en plus forte pour ses pe­tits pro­té­gés. Fu­meur in­vé­té­ré pen­dant la pre­mière moi­tié de sa vie, il a dû re­non­cer au ta­bac pour ré­duire ses dé­penses. « Avec 180 yuans par mois, j’ai dû faire des choix », confie-t-il. Cette vie chiche, il l’a sup­por­tée pen­dant 12 ans.

Ce n’est pas pour l’ar­gent que ces vil­la­geois pro­tègent ces singes, mais bien en rai­son de l’af­fec­tion très par­ti­cu­lière qui les lie aux rhi­no­pi­thèques. Pro­gres­si­ve­ment, l’équipe des gardes fo­res­tiers s’est étof­fée et de cinq au dé­but elle com­prend dé­sor­mais plus de 20 membres. Ce qui le pré­oc­cupe le plus au­jourd’hui, c’est l’ave­nir. Bien que l’in­dem­ni­té ait aug­men­té depuis deux ans pour at­teindre 1 200 yuans par mois, peu de jeunes ac­ceptent de res­ter. Le garde le com­prend par­fai­te­ment : com­pa­rés aux re­ve­nus que l’on peut ga­gner à tra­vailler en ville, cette somme ne fait pas le poids, et ce­la ex­plique la dif­fi­cul­té qu’éprouve l’équipe des gardes fo­res­tiers pour en­ga­ger de nou­velles re­crues.

« Je pré­fère voir mes singes heu­reux »

M. Yu nous ex­plique que cette aug­men­ta­tion de l’in­dem­ni­té des gardes fo­res­tiers est due à la pri­va­ti­sa­tion de l’ex­ploi­ta­tion du parc na­tio­nal, qui est dé­sor­mais gé­ré par un par­te­naire com­mer­cial. Ce nou­vel ar­ran­ge­ment a pro­vo­qué une ex­plo­sion du nombre de touristes ve­nus dé­cou­vrir ces singes.

Selon M. Yu, les touristes n’ont ac­cès qu’à une cin­quan­taine de singes aux­quels ils donnent à man­ger. Les 400 autres vivent dans des zones re­cu­lées du do­maine où il ne peut se rendre que deux à trois fois par mois, pour s’as­su­rer qu’ils sont en sé­cu­ri­té.

Yu Jian­hua et les autres gardes fo­res­tiers connaissent par­fai­te­ment ces 50 rhi­no­pi­thèques. Ils suivent en per­ma­nence les dé­pla­ce­ments des groupes, leur donnent à man­ger et s’as­surent qu’ils vont bien. Ils ne rentrent chez eux qu’une fois tous les singes en­dor­mis. Yu Jian­hua, qui mène ce tra­vail d’ange gar­dien depuis une ving­taine d’an­nées, s’in­quiète : « Avec les touristes de plus en plus nom­breux, les singes sont mal à l’aise. Mais si les singes se cachent, les touristes sont mé­con­tents. Per­son­nel­le­ment, je pré­fère voir mes singes heu­reux. » Dans ces condi­tions, il fait tout son pos­sible pour s’as­su­rer que les po­pu­la­tions de singes se sta­bi­lisent ou s’agran­dissent.

Yu Jian­hua ne nie pas que l’ar­ri­vée de la so­cié­té tou­ris­tique a aus­si ap­por­té des élé­ments po­si­tifs évi­dents : le vil­lage iso­lé à l’ori­gine ac­cueille main­te­nant à bras ou­verts les nom­breux touristes ve­nus de tous les coins du monde, aux­quels les vil­la­geois peuvent vendre mar­rons, noix, pa­payes et autres pro­duits lo­caux. Des re­ve­nus in­es­pé­rés pour ces gens qui ha­bitent dans un pe­tit vil­lage de mon­tagne in­ac­ces­sible.

Les gardes fo­res­tiers et les singes co­ha­bitent depuis long­temps en bonne in­tel­li­gence. Yu Jian­hua af­firme qu’en dé­pit de sa charge de tra­vail im­por­tante, il se sent mal à l’aise et perd l’ap­pé­tit et le som­meil lors­qu’il est pri­vé quelques jours de suite de la pré­sence de ses pe­tits pro­té­gés. À la haute sai­son, les gardes fo­res­tiers se re­laient pour dis­tri­buer les ali­ments aux pri­mates. Même le jour de l’An lu­naire, ils bravent le vent et la pluie pour faire leur de­voir. Ces pri­mates in­tel­li­gents y mettent eux aus­si du leur. « Ils n’ont ja­mais sac­ca­gé les cultures des vil­la­geois », dé­clare Yu Jian­hua et on en­tend dans sa voix une note de fier­té. Une chose qui le ré­con­forte, c’est de consta­ter que les vil­la­geois des en­vi­rons sont de plus en plus sen­sibles aux ques­tions de pro­tec­tion de la faune. Cer­tains se livrent en­core au bra­con­nage, mais ce type de com­por­te­ment est de plus en plus rare. Mon­trant des pièges qu’il a trou­vés dans la fo­rêt, il ra­conte qu’il pou­vait au­tre­fois en dé­mon­ter sept ou huit par jour. Depuis quelque temps, il en re­père seule­ment 40 à 50 par an.

Unis pour la cause de la pro­tec­tion

Si les jeunes se font plus rares dans les mé­tiers liés à la pro­tec­tion de la faune et des fo­rêts, Yu Jian­hua a été sur­pris de voir son fils, qui pour­tant désap­prou­vait cette ac­ti­vi­té au dé­but, re­ve­nir au vil­lage na­tal après plu­sieurs an­nées pas­sées à tra­vailler à Li­jiang, pour s’en­ga­ger à un poste de tra­vail si­mi­laire dans une autre équipe.

Yu Zhong­hua, 28 ans, est plus grand et plus fort que son père. Il est depuis peu garde fo­res­tier dans la ré­serve de Ge­hua­qing. Comme son père, il oeuvre à pro­té­ger la flore et la faune dans le sec­teur pla­cé sous sa res­pon­sa­bi­li­té et il gère une équipe de 16 gardes fo­res­tiers. En 2013, des bio­lo­gistes chi­nois et fran­çais ont conduit une étude à Di­qing, Da­li et d’autres ré­gions. Les chiffres qu’ils ont pu­bliés montrent que la po­pu­la­tion de rhi­no­pi­thèques du Yun­nan dé­passe 1 800 dans la ré­serve na­tu­relle de Bai­ma, soit plus de 60 % du nombre to­tal d’in­di­vi­dus dans le monde.

Yu Zhong­hua avoue qu’il n’était pas fan de ce tra­vail au dé­but. Mais avec l’âge, il a pro­gres­si­ve­ment com­pris les choix de son père. Après ses études au col­lège, à l’ins­tar de beau­coup d’autres jeunes gens du vil­lage, Yu Zhong­hua a choi­si d’al­ler tra­vailler en ville. Il s’est es­sayé à plu­sieurs mé­tiers, et pou­vait ga­gner 2 000 à 3 000 yuans par mois. Un jour, l’idée lui est ve­nue sou­dain que ce se­rait très dom­mage que de si belles choses de sa ré­gion na­tale dis­pa­raissent faute de pro­tec­tion. C’est ain­si qu’en 2004 il a ré­so­lu de re­ve­nir au vil­lage pour re­joindre le groupe de son père. « En 2015, nous avons ins­tal­lé des ca­mé­ras à in­fra­rouge en plein air et cap­tu­ré des images d’ours noirs, de pe­tits pan­das, de ma­caques et de fai­sans do­rés au ventre blanc. Des ani­maux ma­gni­fiques dont nos aî­nés nous avaient par­lé et que nous n’avions ja­mais vus. » Évo­quant ces dé­cou­vertes, Yu Zhong­hua ne peut pas dis­si­mu­ler son ex­ci­ta­tion. Quand il au­ra fi­ni les tra­vaux les plus ur­gents, il ira avec ses col­lègues ré­cu­pé­rer des ca­mé­ras ins­tal­lées en 2016. Il en es­père beau­coup de nou­velles dé­cou­vertes.

La hausse du ni­veau de vie des vil­la­geois le rem­plit d’es­poir. « L’État met en oeuvre sa politique de sou­tien ci­blé aux po­pu­la­tions dé­mu­nies, il équipe ces der­nières de ré­chauds à faible consom­ma­tion de bois et de chauffe-eau so­laires. Les vil­la­geois coupent moins de bois pour se chauf­fer et pré­fèrent mar­cher long­temps pour ra­mas­ser du bois mort. » Yu Zhong­hua ex­plique qu’avant, les ha­bi­tants uti­li­saient des ré­chauds à trois pieds bri­co­lés par eux-mêmes et ré­pu­gnaient à uti­li­ser le bois mort qui pro­duit beau­coup de fu­mée et ac­croît le risque d’in­cen­die. Les au­to­ri­tés ont ré­so­lu le pro­blème du chauf­fage et les vil­la­geois ré­pondent vo­lon­tiers à l’ap­pel pour pro­té­ger l’éco­sys­tème lo­cal.

Le poste de tra­vail de Yu Zhong­hua se trouve à 6 km de son do­mi­cile et il se rend au tra­vail à mo­to. En plus de ses pa­trouilles, il doit ré­di­ger des rap­ports d’étude dans son bu­reau. « J’ai du mal à réa­li­ser comment mon père fait ce tra­vail depuis plus de vingt ans. Moi aus­si, je suis sou­vent des groupes de singes ou d’autres ani­maux, mais je ne peux pas suivre son rythme. Il est trop ra­pide pour moi. » Les ré­sul­tats de son père, il les voit de ses propres yeux. « Avant, on pou­vait pas­ser une se­maine à cher­cher les singes sans en trou­ver un seul ; main­te­nant on en voit tout le temps. »

En 2011, dans le cadre de l’at­tri­bu­tion du prix de la Pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment du Yun­nan mul­ti­co­lore, Yu Jian­hua a été l’une des dix per­son­na­li­tés dé­co­rées pour leur en­ga­ge­ment en fa­veur de la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment du Yun­nan. Un prix qui semble maigre au re­gard de ses longues an­nées de sa­cer­doce. Le tro­phée à la main, il s’af­firme pour­tant ra­vi de cette marque d’ap­pré­cia­tion de son tra­vail. La re­con­nais­sance de ses vingt an­nées de ser­vice lui suf­fit.

Des rhi­no­pi­thèques du Yun­nan

Yu Jian­hua : une ving­taine d’an­nées consa­crées à la pro­tec­tion des rhi­no­pi­thèques du Yun­nan

Yu Jian­hua part à la re­cherche des rhi­no­pi­thèques, por­tant sur son dos de la nour­ri­ture dont ces ani­maux raf­folent.

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