Tous les che­mins mènent hors de la pau­vre­té

China Today (French) - - SOMMAIRE - VERENA MENZEL, membre de la ré­dac­tion

Bien du che­min a été par­cou­ru en Chine depuis trente ans. Au­jourd’hui, une politique ci­blée doit ré­sor­ber les der­nières poches de pau­vre­té du pays.

Que si­gni­fie le terme « pau­vre­té », en par­ti­cu­lier dans un pays comme la Chine où les in­éga­li­tés de re­ve­nu sont im­menses ? Et comment s’en débarrasser de fa­çon ef­fi­cace et du­rable ?

La pau­vre­té est re­la­tive

Dans l’ar­ron­dis­se­ment Xi­cheng de Bei­jing, lors­qu’on tra­verse la porte d’en­trée de la pe­tite zone ré­si­den­tielle avec ses im­meubles vieillots de brique rouge où je me suis ins­tal­lée, on passe d’abord de­vant la gué­rite du gar­dien. Ce­lui-ci, tou­jours ai­mable, sert aus­si de concierge à la pro­prié­té et vous sa­lue sys­té­ma­ti­que­ment d’un ho­che­ment ap­puyé de la tête. Sur les huit mètres car­rés, à vue de nez, qui lui servent à la fois de sa­lon et de chambre à cou­cher, il y a tout juste la place pour un lit, une table sur­mon­tée d’un té­lé­vi­seur et quelques us­ten­siles do­mes­tiques. Hiver comme été, il fait sa cui­sine à l’ex­té­rieur sur une plaque chauf­fante élec­trique. Sa gué­rite n’est pas chauf­fée, m’a-t-il ex­pli­qué un jour. Pour les be­soins les plus ur­gents ain­si que pour faire sa toi­lette, il re­court aux toi­lettes pu­bliques qui se trouvent à quelques pas de là, juste à cô­té du coin pou­belles de la zone ré­si­den­tielle.

Je re­viens jus­te­ment d’une ren­contre avec quelques amis dans un ca­fé proche du Stade des ou­vriers. Là-bas, au mi­lieu des bars et des dis­co­thèques du cen­tre­ville, on peut voir la jeunesse do­rée si­ro­ter du cham­pagne par­fai­te­ment tem­pé­ré dans un en­vi­ron­ne­ment étin­ce­lant, se­couée par la mu­sique d’am­biance tech­no-beat. De­vant l’éta­blis­se­ment, une file de voi­tures de luxe se fait et se dé­fait, com­po­sée de Porsche, de Ma­se­ra­ti, de Fer­ra­ri, toutes hé­ris­sées d’op­tions et cus­to­mi­sées à sou­hait. Ceux qui ont réel­le­ment les moyens,

on ne les ren­contre que dans ces pa­rages ex­clu­sifs de la ca­pi­tale. Mon concierge ne se plaint pas de son sort et se consi­dère sin­cè­re­ment comme plu­tôt fa­vo­ri­sé par le des­tin, sur­tout s’il se com­pare aux autres na­tifs de son vil­lage. Pour les ci­toyens de la campagne chi­noise, le pro­grès ma­té­riel est plus lent à ve­nir que pour lui.

Il y a pau­vre­té et pau­vre­té : c’est une évi­dence pour les so­cio­logues qui étu­dient ces ques­tions. Dans leurs rap­ports, ils font tou­jours la dif­fé­rence entre pau­vre­té re­la­tive et ab­so­lue. La « pau­vre­té ab­so­lue », suivant les stan­dards in­ter­na­tio­naux, cor­res­pond à un re­ve­nu dis­po­nible in­fé­rieur à 1,90 dol­lar par per­sonne et par jour (à pa­ri­té de pou­voir d’achat) ; la « pau­vre­té re­la­tive » cor­res­pond à un re­ve­nu sen­si­ble­ment in­fé­rieur au re­ve­nu mé­dian du pays d’ap­par­te­nance. Dans ces condi­tions, on trouve des « pauvres re­la­tifs », selon des pro­por­tions va­riables bien en­ten­du, dans pra­ti­que­ment tous les pays du monde. Le phé­no­mène des « ab­so­lu­ment pauvres » au contraire est pra­ti­que­ment ré­ser­vé aux pays en dé­ve­lop­pe­ment et aux pays émer­gents. La pau­vre­té ab­so­lue im­plique que les be­soins les plus ba­siques que sont l’ha­bille­ment, la nour­ri­ture, le lo­ge­ment et un minimum vi­tal d’épargne ne sont que par­tiel­le­ment sa­tis­faits, voire pas du tout.

En Chine, la politique de ré­forme et d’ou­ver­ture qui date de la fin des an­nées 1970 a réa­li­sé des mi­racles dans le do­maine de la lutte contre la pau­vre­té. En 1981, la Ré­pu­blique po­pu­laire comp­tait en­core 835 mil­lions de per­sonnes, soit la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion, vi­vant sous le seuil de pau­vre­té ab­so­lue. En 2008, ce chiffre est tom­bé à 173 mil­lions. Grâce à un ef­fort qui s’est pour­sui­vi depuis, on ne comp­tait plus, fin 2015, que 55,75 mil­lions de pauvres dans le pays. Si l’on compte suivant le stan­dard chi­nois qui est d’en­vi­ron 1,1 dol­lar par jour et par per­sonne, ce sont 70 mil­lions de per­sonnes qui re­lèvent de l’ab­so­lue pau­vre­té en Chine, un nombre pour­tant su­pé­rieur au to­tal de la po­pu­la­tion fran­çaise. Ces per­sonnes doivent se conten­ter pour vivre de moins de 2 855 yuans par an, soit en­vi­ron 390 eu­ros ou 410 dol­lars. Une somme que les ré­si­dents des grandes mé­tro­poles du pays peuvent fa­ci­le­ment dé­pen­ser en échange du der­nier smart­phone ou consa­crer à leur bud­get an­nuel de huo­guo (pot-au-feu) au­près de l’en­seigne Hai­di­lao, po­pu­laire dans la classe moyenne.

Dé­pas­ser les dés­équi­libres ré­gio­naux

Le gou­ver­ne­ment chi­nois a pla­cé la lutte contre la pau­vre­té tout en haut de sa liste de prio­ri­tés pour la pé­riode du XIIIe Plan quin­quen­nal (2016-2020). D’ici à 2020, ce sont au moins 17 mil­lions de per­sonnes qui de­vront, en par­ti­cu­lier dans les zones ru­rales du pays, sor­tir de la pau­vre­té. Des me­sures ci­blées ont été dé­fi­nies pour at­teindre cet ob­jec­tif en dé­tec­tant et en ré­per­to­riant mieux les per­sonnes sus­cep­tibles de bé­né­fi­cier des aides, en étu­diant mieux les causes pro­fondes de leur pau­vre­té et en amé­lio­rant leur ni­veau de vie par des aides adap­tées au cas par cas, ef­fi­caces et du­rables. Depuis le dé­but du man­dat du pré­sident Xi Jin­ping, le Fonds de lutte contre la pau­vre­té a été ré­ali­men­té chaque an­née, et ce­la, en dé­pit du re­la­tif ra­len­tis­se­ment de la crois­sance éco­no­mique. En 2015, son bud­get s’est éle­vé à 46,7 mil­liards de yuans, soit en­vi­ron 6,4 mil­liards d’eu­ros, in­ves­ti dans des me­sures d’aide bé­né­fi­ciant aux plus pauvres du pays, la somme la plus im­por­tante de l’his­toire de la Ré­pu­blique po­pu­laire. Ce­ci montre bien la taille du dé­fi que doit re­le­ver, mal­gré la crois­sance éco­no­mique ful­gu­rante qu’a connu le pays ces der­nières an­nées, la lutte contre la pau­vre­té. C’est peu de le dire, le pro­grès éco­no­mique du pays n’a pas pro­fi­té à tous de ma­nière égale. Ce­la doit chan­ger.

« En 2015, on comp­tait tou­jours dans le pays 128 800 vil­lages et 592 dis­tricts pauvres selon les stan­dards nationaux », rappelle Tan Wei­ping, vice-pré­sident du Centre in­ter­na­tio­nal de ré­duc­tion de la pau­vre­té de Chine. « Le pro­blème est que nous vi­vons en Chine un dé­ve­lop­pe­ment très dés­équi­li­bré » ajoute cet ex­pert. « Des dif­fé­rences très im­por­tantes sub­sistent entre l’Ouest et l’Est du pays, mais aus­si entre les zones ur­baines et ru­rales. Par ailleurs, on note de grandes dif­fé­rences de ni­veau de vie à l’in­té­rieur même des villes, en rai­son d’une ré­par­ti­tion in­égale des ri­chesses », ex­plique-t-il.

L’im­por­tance de ces in­éga­li­tés de­vient clai­re­ment vi­sible dès que l’on jette un coup d’oeil hors du ter­ri­toire des grandes mé­tro­poles. D’un coup de TGV, nous at­tei­gnons la ville de Xing­tai, à en­vi­ron 400 km au sud de la ca­pi­tale, dans la pro­vince du He­bei. Déjà dans le hall de la gare pé­ki­noise, on voit se dé­ver­ser la foule des tra­vailleurs mi­grants char­gés de lourds bal­lots, et par la fe­nêtre du train cli­ma­ti­sé, on aper­çoit des terres agri­coles pâles et arides. Avec chaque ki­lo­mètre sup­plé­men­taire qui nous éloigne des splen­deurs de la ca­pi­tale, on croit voir le ca­len­drier re­cu­ler. Peu de gens le savent, mais nous nous trou­vons ici, à quelques en­ca­blures des poches de dé­ve­lop­pe­ment que sont Bei­jing et Tian­jin, dans l’une des zones ru­rales les plus pauvres de Chine.

La pro­vince du He­bei s’étend sur une sur­face d’en­vi­ron 188 000 km², soit un tiers en­vi­ron du ter­ri­toire fran­çais. Elle abrite plus de 74 mil­lions de per­sonnes. Par­mi

Comment ré­in­té­grer les ré­gions les plus pauvres comme le He­bei et les ha­bi­tants de Xing­tai dans la crois­sance et le dé­ve­lop­pe­ment ? C’est l’un des prin­ci­paux dé­fis aux­quels se voit confron­té au­jourd’hui le gou­ver­ne­ment chi­nois.

elles, 3,1 mil­lions, soit 4,2 % de la po­pu­la­tion to­tale de la pro­vince, sont consi­dé­rées comme vi­vant dans un dé­nue­ment ab­so­lu. Le He­bei compte au­jourd’hui 45 dis­tricts pauvres, dont cer­tains par­ti­cu­liè­re­ment dé­fa­vo­ri­sés au­tour de la ville de Xing­tai, notre des­ti­na­tion.

Pour Xing­tai, qui compte en­vi­ron 7,3 mil­lions d’ha­bi­tants si l’on ad­di­tionne sa par­tie ur­ba­ni­sée et ses ban­lieues proches, la proxi­mi­té des centres d’hy­per­dé­ve­lop­pe­ment est à la fois un mal­heur et une bé­né­dic­tion. Bien sûr, on es­père ici pro­fi­ter à long terme de l’élan éco­no­mique et du mar­ché en ex­pan­sion que re­pré­sentent Bei­jing et Tian­jin, mais il faut bien se rendre à l’évi­dence : pour l’ins­tant la réa­li­té est très dif­fé­rente. Une large pro­por­tion des jeunes et des plus qua­li­fiés s’est exi­lée dans la ca­pi­tale où l’at­tendent des sa­laires plus at­trac­tifs et des op­por­tu­ni­tés plus nom­breuses. Ceux qui res­tent sont prin­ci­pa­le­ment les per­sonnes âgées, les femmes, les en­fants. D’autre part, l’éco­no­mie lo­cale est frap­pée de plein fouet par les normes en­vi­ron­ne­men­tales ren­for­cées édic­tées par le gou­ver­ne­ment pour pro­té­ger l’en­vi­ron­ne­ment et qui pèsent sur les pos­si­bi­li­tés de crois­sance de l’in­dus­trie lo­cale.

Comment ré­in­té­grer les ré­gions les plus pauvres comme le He­bei et les ha­bi­tants de Xing­tai dans la crois­sance et le dé­ve­lop­pe­ment ? C’est l’un des prin­ci­paux dé­fis aux­quels se voit confron­té au­jourd’hui le gou­ver­ne­ment chi­nois. Car, et c’est la clé du pro­blème, le fonds et les sub­ven­tions ne peuvent pas tout, et l’ex­pé­rience d’autres pays montre à quel point ces me­sures sont tem­po­raires et li­mi­tées. Si elles peuvent four­nir un sou­la­ge­ment mo­men­ta­né, elles sont loin de ga­ran­tir la for­ma­tion de com­pé­tences et un dé­ve­lop­pe­ment du­rable de leurs bé­né­fi­ciaires. L’im­por­tant est de susciter des ini­tia­tives per­son­nelles, no­tam­ment vi­sant à ac­croître le ni­veau d’éducation, qui pour­ront être trans­mises à la gé­né­ra­tion sui­vante.

Le chan­ge­ment com­mence dans les es­prits

Ce qui doit se pro­duire afin que les ha­bi­tants de Xing­tai et d’autres ré­gions pauvres de la Chine puissent tour­ner du­ra­ble­ment la page de la pau­vre­té, c’est une ré­vo­lu­tion dans les men­ta­li­tés. Et c’est jus­te­ment ce­la que le gou­ver­ne­ment es­saie de pro­vo­quer, même si ces ef­forts ne sont pour l’ins­tant qu’em­bryon­naires à Xing­tai.

« Lorsque Deng Xiao­ping a lan­cé en 1978 sa politique de ré­forme et d’ou­ver­ture, sa stra­té­gie était claire et elle a ra­pi­de­ment trou­vé un as­sen­ti­ment dans tout le pays », ob­serve M. Tan. Les pre­miers ef­forts de dé­ve­lop­pe­ment de­vaient se concen­trer sur les ré­gions cô­tières de l’Est et du Sud-Est. C’est là que se trou­vaient les meilleures condi­tions struc­tu­relles d’une crois­sance forte qui al­lait en­traî­ner une pros­pé­ri­té ra­pide. En­suite, sti­pu­lait la stra­té­gie du lea­der chi­nois, ce se­rait au tour des ré­gions de l’in­té­rieur du pays et de l’Ouest chi­nois de rat­tra­per pro­gres­si­ve­ment leur re­tard, en pro­fi­tant de la force éco­no­mique, des res­sources et des com­pé­tences ac­cu­mu­lées par les en­tre­prises, les ins­ti­tu­tions éta­tiques et les ci­toyens de l’Est du pays pen­dant les dé­cen­nies de dé­ve­lop­pe­ment ra­pide.

« C’est ce qui se pro­duit au­jourd’hui, par exemple dans des pro­jets comme l’ini­tia­tive ‘‘1 000 en­tre­prises aident 1 000 vil­lages’’, dans le cadre de la­quelle des en­tre­prises pros­pères prennent sous leur aile des vil­lages pauvres, par exemple en réa­li­sant des in­ves­tis­se­ment lo­caux », ex­plique Dong Guo­ping, chef du dé­par­te­ment des af­faires in­ter­na­tio­nales du Bu­reau de l’in­for­ma­tion du Conseil des af­faires d’État et co-or­ga­ni­sa­teur du voyage d’études à Xing­tai.

Ici, dans le sud du He­bei, on veut lier les deux depuis le dé­but : l’aide fi­nan­cière par l’in­ter­ven­tion de l’État, des en­tre­prises et des ONG, et le chan­ge­ment des men­ta­li­tés par des concepts in­no­vants pour in­té­grer la po­pu­la­tion pauvre dans ce pro­ces­sus in­ter­ac­tif de dé­ve­lop­pe­ment.

Un exemple de cette ap­proche peut être trou­vé dans le pro­jet « Car­na­val agri­cole de Nanhe ». Sur un ter­rain agri­cole de la taille de la place Tian’an­men, un en­semble de serres d’une sur­face to­tale de 47 000 m² est sor­ti de terre, di­vi­sé en six zones thé­ma­tiques cou­vertes. On voit dé­sor­mais pous­ser ici des fruits et lé­gumes lo­caux, des plantes mé­di­ci­nales uti­li­sées dans la mé­de­cine tra­di­tion­nelle et d’autres plantes utiles de la ré­gion. Un pro­jet réa­li­sé en commun par la so­cié­té lo­cale Nanhe Coun­try Ji­nyang Construc­tion In­vest­ment Co., Ltd et l’Uni­ver­si­té agri­cole de Chine, à Bei­jing, cette der­nière re­ven­di­quant la concep­tion des ins­tal­la­tions. Ce pro­jet est le qua­trième de ce type conduit en Chine.

Ces ins­tal­la­tions ne servent pas qu’à

conduire des re­cherches agro­no­miques, mais aus­si d’at­trac­tion tou­ris­tique de proxi­mi­té. Le centre pro­pose des vi­sites de loi­sir stu­dieux aux va­can­ciers de la ré­gion. Les ventes de billets consti­tuent une part si­gni­fi­ca­tive des re­ve­nus du centre et ses serres sont à l’oc­ca­sion louées comme dé­cor de séances de tour­nage et de pho­to­gra­phie, par exemple à l’oc­ca­sion d’un ma­riage.

Le rap­port avec la lutte contre la pau­vre­té ? Le plus direct ! Ce pro­jet crée des em­plois lo­caux et des op­por­tu­ni­tés de re­ce­voir des cours de for­ma­tion conti­nue, en­cou­rage les re­cherches sur les va­rié­tés lo­cales de plantes et les savoir-faire liés à leur culture, mais l’ob­jec­tif prin­ci­pal est d’en­cou­ra­ger et de sti­mu­ler le sens des af­faires chez les pay­sans. Cha­cun a re­çu une do­ta­tion égale à 4 000 yuans, soit en­vi­ron 550 eu­ros, fi­nan­cée par le Fonds de lutte contre la pau­vre­té. « Nous pro­po­sons aux fer­miers d’in­ves­tir cette somme dans le pro­jet de serres et ain­si d’ac­qué­rir une part dans l’en­tre­prise. Un contrat est si­gné sur cinq ans, et chaque an­née les pay­sans re­çoivent un di­vi­dende égal à 400 yuans, soit 10 % de leur in­ves­tis­se­ment », ex­plique l’un des em­ployés qui tra­vaille sur place. À l’is­sue des cinq ans, les ac­tion­naires peuvent décider d’ac­croître leur in­ves­tis­se­ment ou au contraire de ré­cu­pé­rer leur mise. « C’est de cette fa­çon que nous es­pé­rons en­cou­ra­ger les gens d’ici à ré­flé­chir à long terme et à in­ves­tir leur ar­gent dans des pro­jets qui rap­portent au lieu de les dé­pen­ser en une seule fois. »

Un autre point fort du pro­jet est de s’at­ta­quer non seule­ment à la com­po­sante « manque de moyens » de la pau­vre­té, mais aus­si à son autre com­po­sante, qui est la « culture de la pau­vre­té ». La « culture de la pau­vre­té » est un concept iden­ti­fié par l’an­thro­po­logue amé­ri­cain Os­car Le­wis au XXe siècle. Sa théo­rie sug­gère que la lutte contre la pau­vre­té ne peut réus­sir si l’on ne mo­di­fie pas les modes d’ac­tion et de pen­sée des bé­né­fi­ciaires, des modes qui sont sou­vent trans­mis d’une gé­né­ra­tion à l’autre.

Deux autres pro­jets clé se sont fixé cet ob­jec­tif, et on peut dire qu’il s’agit des fleu­rons de la campagne lo­cale de lutte contre la pau­vre­té lan­cée par Xing­tai. Les deux se dé­ve­loppent dans le dis­trict de Lin­cheng. Le pre­mier s’ap­pelle He­bei Run­tao Hus­ban­dry Sci&Tec Co., Ltd, une en­tre­prise spé­cia­li­sée dans l’éle­vage ovin créée en 2012. Les fer­miers de la ré­gion peuvent par­ti­ci­per à cette ini­tia­tive en re­ver­sant à l’en­tre­prise la sub­ven­tion de 6 000 yuans (en­vi­ron 830 eu­ros) qu’ils ont ob­te­nue du Fonds. En échange, ils se­ront bé­né­fi­ciaires d’un di­vi­dende an­nuel de 480 yuans (66 eu­ros). Par ailleurs, l’en­tre­prise achète des four­rages pour bé­tail au­près des fer­miers lo­caux à des prix su­pé­rieurs au mar­ché, sans comp­ter que de nom­breux em­plois été créés pour les ha­bi­tants du vil­lage. Dans un ave­nir proche, il est pré­vu que les fer­miers du vil­lage bé­né­fi­cie­ront de cours de re­qua­li­fi­ca­tion pour l’éle­vage de bé­tail.

La so­cié­té Lü­ling Ma­nor s’ap­puie sur un concept si­mi­laire. Depuis sa créa­tion en 1999, elle s’est po­si­tion­née comme un des pro­duc­teurs lea­ders de noix bio et écoule dé­sor­mais sa pro­duc­tion dans toute la Chine. Lü­ling Ma­nor a elle aus­si vou­lu in­clure les fer­miers des en­vi­rons dans son suc­cès com­mer­cial. Les noix qu’elle vend pro­viennent pour l’ins­tant de huit vil­lages du dis­trict de Lin­cheng et l’en­tre­prise, qui maîtrise l’en­semble de la chaîne de pro­duc­tion depuis la re­cherche-dé­ve­lop­pe­ment jus­qu’au trai­te­ment et au condi­tion­ne­ment, en pas­sant par la culture et la ré­colte, conduit aus­si un mar­ke­ting mo­derne et pos­sède un ré­seau de dis­tri­bu­tion na­tio­nal. Elle em­ploie au­jourd’hui plus de 8 000 per­sonnes, dont une large ma­jo­ri­té est ori­gi­naire de la ré­gion. « Depuis quelques temps nous re­cru­tons aus­si des jeunes de la ville dé­si­reux de se ré­ins­tal­ler à Xing­tai pour pou­voir tra­vailler chez nous. Ceux-ci ap­portent des sa­voirs et une ex­pé­rience de tra­vail qui sont les bien­ve­nus, c’est pour­quoi nous nous ef­for­çons de leur pro­po­ser de bonnes condi­tions de pro­gres­sion », af­firme Gao Sheng­fu, di­rec­teur et fon­da­teur de l’en­tre­prise.

Mais on ne ren­contre pas que des his­toires à suc­cès dans le cadre de cette par­ti­ci­pa­tion qui a été mise au point pour of­frir à la ré­gion des pers­pec­tives d’ave­nir. Aus­si le gou­ver­ne­ment ex­plore-t-il de nou­velles ap­proches dans le do­maine de l’at­tri­bu­tion des sub­ven­tions. La va­rié­té des formes de sou­tien à l’en­tre­pre­na­riat est sor­tie du cadre des simples ga­ran­ties so­ciales comme l’assurance maladie ou la pen­sion. Les au­to­ri­tés mu­ni­ci­pales de Xing­tai par exemple ont ins­tal­lé dans tous les can­tons les plus pauvres de la ville des cel­lules pho­to­vol­taïques. Celles-ci ne se contentent pas de four­nir du cou­rant élec­trique pour cou­vrir les be­soins des ha­bi­tants du can­ton, mais elles per­mettent aus­si de faire des pro­fits. Des pro­fits qui sont re­dis­tri­bués aux ci­toyens, leur four­nis­sant un pe­tit com­plé­ment de re­ve­nu.

Des in­no­va­tions de ce genre conduites pen­dant la pé­riode du XIIe Plan (20112015) ont déjà réus­si à sor­tir de la pau­vre­té cinq mil­lions de per­sonnes. D’ici à 2020, ce pre­mier suc­cès de­vra être sui­vi d’autres avan­cées.

Le psy­cho­logue amé­ri­cain Mar­tin Se­lig­man a lan­cé la théo­rie selon la­quelle un grand nombre de per­sonnes vi­vant dans la pau­vre­té, que ce soit dans les pays dé­ve­lop­pés ou les pays en dé­ve­lop­pe­ment, souffrent d’une sorte de « déses­poir ac­quis ». Leurs condi­tions de vie les conduisent à consi­dé­rer les choix per­son­nels comme peu im­por­tants ou in­utiles, telle est son hy­po­thèse de dé­part. Les ai­der à s’ai­der eux-mêmes, telle est l’ac­tion que veut me­ner le gou­ver­ne­ment chi­nois. Et ces nou­veaux suc­cès dé­montrent qu’une ré­vo­lu­tion des es­prits peut réel­le­ment dé­pla­cer des mon­tagnes.

Ce chan­ge­ment de men­ta­li­té ne pour­ra être dé­ci­sif que dans la me­sure où les dés­équi­libres présents dans le pays pour­ront être contre­ba­lan­cés de fa­çon du­rable. Et si l’on parle de ré­vo­lu­tion des es­prits, celle-ci ne peut pas se can­ton­ner uni­que­ment à l’es­prit des pauvres. Une vraie amé­lio­ra­tion des re­la­tions, ce­la vaut aus­si bien pour la Chine que pour les pays eu­ro­péens, ne se­ra pos­sible qu’à condi­tion qu’une éga­li­té des chances soit créée pour tous les membres de la so­cié­té. En Chine, ce­la si­gni­fie­rait que les ci­toyens des ré­gions les plus dé­ve­lop­pées du pays ac­ceptent réel­le­ment de te­nir la pro­messe qui a été faite au dé­part de la ré­forme et de l’ou­ver­ture et qu’ils tendent la main au reste du pays pour l’ai­der à se dé­ve­lop­per. Il fau­dra pour ce­la re­con­naître qu’il n’y a pas plus de mé­rite à être né à Bei­jing qu’à Xing­tai, que naître dans une fa­mille di­plô­mée, ce n’est pas la même chose que de ve­nir au monde dans une fa­mille où les en­fants tra­vaillent. Il fau­dra re­con­naître que cer­taines si­tua­tions de dé­part en­gendrent cer­taines res­pon­sa­bi­li­tés, que ce soit en Chine ou en Eu­rope.

Dans la serre du pro­jet « Car­na­val agri­cole de Nanhe »

Des fruits bio pro­duits par la so­cié­té Lü­ling Ma­nor

L'en­tre­prise He­bei Run­tao Hus­ban­dry Sci&Tec Co., Ltd en­cou­rage l’éle­vage de mou­tons pour aug­men­ter les re­ve­nus des pay­sans lo­caux.

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