Pré­ser­ver une vieille tra­di­tion pé­ki­noise : le la­pin d’ar­gile

China Today (French) - - SOMMAIRE - WANG WENJIE, membre de la ré­dac­tion

His­toire de l’un des der­niers ar­ti­sans pro­dui­sant le Tu’er ye : un exemple de per­sé­vé­rance.

His­toire de l’un des der­niers ar­ti­sans pro­dui­sant le Tu’er ye : un exemple de per­sé­vé­rance.

Le mon­dia­le­ment connu quar­tier de Da­shi­lan (Qian­men) est un site in­con­tour­nable pour les touristes, où la tra­di­tion et la mode se mêlent, ré­sul­tant en un charme par­ti­cu­lier. Au sud-ouest, une ruelle propre et bien ar­ran­gée me­su­rant moins de 500 m est consi­dé­rée ces der­nières an­nées comme « le hu­tong le plus cultu­rel et ar­tis­tique de Bei­jing » : il s’agit de Yang­meiz­hu Xie­jie.

Non loin de l’en­trée est de la ruelle, un grand dra­peau très voyant in­cite les pas­sants à ra­len­tir le pas et à se lais­ser at­ti­rer par les ob­jets mul­ti­co­lores dis­po­sés dans la vitrine. Il s’agit d’un ma­ga­sin, pe­tit et exi­gu, flam­boyant aux fortes cou­leurs pé­ki­noises. Le cou­loir de la mai­son est bien étroit, il ne per­met le pas­sage que d’une seule per­sonne. Sur les éta­lages des deux cô­tés, sont ex­po­sés des fi­gu­rines d’ar­gile de di­verses tailles.

Le pa­tron Zhang Zhong­qiang rac­com­pagne des clients à la porte, puis il se re­cule

pour me lais­ser en­trer. « Cette fa­mille-là vient de la pro­vince du Yun­nan. Ils ont vu une émission de té­lé­vi­sion sur mon ma­ga­sin. À l’oc­ca­sion de leur voyage à Bei­jing, ils sont ve­nus spé­cia­le­ment pour ache­ter des Tu’er ye (la­pins d’ar­gile co­lo­rés). Il s’as­soit alors de­vant sa table longue et étroite et prend un moule pour com­men­cer un nou­vel ou­vrage.

Le Tu’er ye ( ) est une fi­gu兔儿爷­rine d’ar­gile tra­di­tion­nelle de Bei­jing. « Peu de per­sonnes veulent mo­de­ler le Tu’er ye au­jourd’hui. Bien que sa pro­duc­tion ne soit pas dif­fi­cile, on ne peut pas se consa­crer à cet ar­ti­sa­nat, re­marque Zhang Zhong­qiang, avec un air sé­rieux. Ce­ci est mon deuxième ma­ga­sin, il est ou­vert depuis cinq ans. Da­shi­lan est l’une des zones d’ex­po­si­tion les plus po­pu­laires lors de la Se­maine du de­si­gn de Bei­jing qui se dé­roule an­nuel­le­ment, et je pense qu’il est très im­por­tant que la culture lo­cale lutte pour gar­der une place dans un en­droit en­va­hi par le style in­ter­na­tio­nal. »

Rêve et trans­mis­sion

Le pre­mier ma­ga­sin de Zhang Zhong­qiang se si­tue à Liu­li­chang, il est main­te­nant di­ri­gé par son épouse. « En 2011, Yang­meiz­hu Xie­jie avait en­core des es­paces libres après avoir connu un ré­amé­na­ge­ment. Son pro­mo­teur im­mo­bi­lier m’a alors contac­té pour me de­man­der si je voulais y ou­vrir un ma­ga­sin, ra­conte M. Zhang. Proche de Liu­li­chang, Da­shi­lan est éga­le­ment un fa­meux quar­tier cultu­rel. Face à l’af­flux des ten­dances de la mode, je crois que nous de­vons dé­ployer des ef­forts pour pro­té­ger et dif­fu­ser notre culture tra­di­tion­nelle, ain­si j’ai dé­ci­dé d’ou­vrir ce ma­ga­sin. En pa­ral­lèle à la vente d’ob­jets d’art ar­ti­sa­nal, nous of­frons éga­le­ment des ac­ti­vi­tés de DIY, pour per­mettre à da­van­tage de per­sonnes de mieux connaître les fi­gu­rines d’ar­gile co­lo­rées. »

Zhang Zhong­qiang est né en 1963 dans un grand si­heyuan (mai­son à cour car­rée) à Bei­jing. Jus­qu’à au­jourd’hui, il est tou­jours res­té en contact avec beau­coup de ses an­ciens voi­sins. Son père tra­vaillait dans une usine de fa­bri­ca­tion de pin­ceaux, et sa mère a exer­cé pen­dant un temps dans le com­merce du jade. Selon lui, la pro­duc­tion du Tu’er ye ne re­quiert pas un grand ta­lent ar­tis­tique. Bien qu’il ait été plus ou moins in­fluen­cé par ses pa­rents dont le tra­vail tou­chait lé­gè­re­ment à l’art, s’en­ga­ger sur la route de l’ar­ti­sa­nat dé­coule sim­ple­ment de son fort in­té­rêt per­son­nel.

« Fa­bri­quer des Tu’er ye a tou­jours été mon rêve. Ma fa­mille était pauvre quand j’étais pe­tit, je n’avais donc pas d’ar­gent pour ache­ter des jouets. Quand les en­fants du si­heyuan s’amu­saient en­semble, ce­lui qui pos­sé­dait un Tu’er ye était bien en­vié des autres. J’aime mo­de­ler des ob­jets en ar­gile depuis mon en­fance. Au dé­but, je le fai­sais de ma­nière to­ta­le­ment libre, sans au­cun en­sei­gne­ment, ra­conte Zhang Zhong­qiang. Alors que mon in­té­rêt pour cet art gran­dis­sait, j’ai com­men­cé à consul­ter des ini­tiés lo­caux. Au­tre­fois, on comp­tait bon nombre d’ar­ti­sans au sud de la ville de Bei­jing. J’ai donc ren­du vi­site à cer­tains pour de­man­der conseil sur mes oeuvres. Pro­gres­si­ve­ment, mes ex­pé­riences se sont ac­cu­mu­lées et mes tech­niques se sont af­fi­nées. »

Au dé­but des an­nées 1980, Zhang Zhong­qiang a suc­cé­dé à son père dans sa pro­fes­sion. Il fa­bri­quait des pin­ceaux pen­dant la jour­née et mo­de­lait des fi­gu­rines en ar­gile le soir. Sur son temps libre, il ven­dait, à l’en­trée d’un hôtel, des fi­gu­rines en forme de masques de l’opé­ra de Pé­kin qu’il des­si­nait. « Le coût des ma­té­riaux est bas pour les fi­gu­rines d’ar­gile co­lo­rées, mais le temps qui lui est consa­cré est consé­quent ». Zhang Zhong­qiang tire dou­ce­ment le pro­duit de son moule, puis cor­rige sa ligne ru­gueuse avec les doigts.

« Fa­bri­quer des Tu’er ye né­ces­site une grande pa­tience, du fait que chaque étape doit être trai­tée avec pré­cau­tion. Il faut faire ma­cé­rer l’ar­gile dans l’eau pour en­le­ver les im­pu­re­tés ; avant le lis­sage, la pièce mou­lée né­ces­site une pé­riode de sé­chage de huit ou neuf jours ; puis avant de pou­voir peindre en pig­ments de cou­leurs, on a be­soin de pro­cé­der au blan­chis­se­ment à trois re­prises et au sé­chage com­plet », ajoute-t-il.

In­car­na­tion de la per­sé­vé­rance

« À l’heure ac­tuelle, où la culture chi­noise s’ex­porte à l’étran­ger de jour en jour, on at­tache une plus grande im­por­tance à la pro­tec­tion de la culture tra­di­tion­nelle. Si je peux contri­buer ne se­rait-ce qu’un peu à la dif­fu­sion de la culture pé­ki­noise, tous mes ef­forts pren­dront leur sens », ma­ni­feste Zhang Zhong­qiang. Il nous fait part clai­re­ment du fait que l’exis­tence de ses ma­ga­sins est in­sé­pa­rable du sou­tien du gou­ver­ne­ment lo­cal et de la so­cié­té. Par exemple, le gou­ver­ne­ment de l’ar­ron­dis­se­ment Xi­cheng lui offre chaque an­née un stand gra­tuit sur une foire à l’oc­ca­sion de la fête du Prin­temps. De plus, on l’aide à prendre contact avec des écoles pour y don­ner des cours. D’une part, les en­fants peuvent ex­pé­ri­men­ter di­rec­te­ment la culture tra­di­tion­nelle, d’autre part, il peut ga­gner un re­ve­nu com­plé­men­taire.

À la suite des va­cances de la fête du Prin­temps 2015, une ac­ti­vi­té bap­ti­sée « Voyage de la foire cultu­relle de Bei­jing à Tai­wan » s’est te­nue à Tai­pei, dans la­quelle 20 re­pré­sen­tants du pa­tri­moine cultu­rel im­ma­té­riel de Bei­jing ont été pré­sen­tés, dont Zhang Zhong­qiang. « Il y avait un monde fou, se rappelle Zhang Zhong­qiang. Nous y avions pré­sen­té de nom­breux ou­vrages, tels que du dé­cou­page, des cerfs-vo­lants, des fi­gu­rines en mal­tose et des Tu’er ye, pré­sen­tant ain­si une large pa­no­plie de la culture et de l’art tra­di­tion­nels de Bei­jing. »

Il uti­lise « for­te­ment tou­ché » pour dé­crire son sen­ti­ment fai­sant suite à son court sé­jour à Tai­wan : « Je me sou­viens d’une dame âgée de 80 ou 90 ans, qui était ac­com­pa­gnée de sa fa­mille. Elle s’est mise à pleu­rer d’un seul coup lors­qu’elle a vu les Tu’er ye sur mon stand. Une fois cal­mée, elle m’a confié qu’elle est ar­ri­vée à Tai­wan il y a 70 ans et qu’elle rentre ré­gu­liè­re­ment à Bei­jing quand sa san­té le

per­met. Mais en rai­son de ses dif­fi­cul­tés pour mar­cher, elle n’est pas re­tour­née dans sa ville na­tale depuis plu­sieurs an­nées et le Tu’er ye a ra­vi­vé sa nos­tal­gie. » Ce qui a en­core da­van­tage im­pres­sion­né Zhang Zhong­qiang, c’est que cette dame uti­lise en­core un an­cien dia­lecte pé­ki­nois ty­pique.

« Un jeune homme âgé d’une ving­taine d’an­nées m’a dit que son grand-père lui avait par­lé du la­pin d’ar­gile co­lo­ré quand il était en­core vi­vant. Ce der­nier a au­jourd’hui quit­té ce monde et son pe­tit-fils vient ache­ter un Tu’er ye en son honneur. » À ces mots, Zhang Zhong­qiang de­vient vi­si­ble­ment ému. « L’ac­ti­vi­té a du­ré dix jours. J’ai em­me­né deux cen­taines de Tu’er ye à Tai­wan, mais ils ont tous été ven­dus pen­dant les deux pre­miers jours. Les jours sui­vants, j’ai ex­po­sé quelques ou­vrages ré­ser­vés par des clients. Un mon­sieur, qui n’avait pas ache­té de Tu’er ye lors de mon pas­sage à Tai­wan, avait tou­jours gar­dé ma carte de vi­site. Lors­qu’il est ve­nu en mis­sion à Bei­jing ré­cem­ment, il a de­man­dé à son parent ha­bi­tant sur place de l’ame­ner dans mon ma­ga­sin. »

Beau­coup de per­sonnes sont en ef­fet at­ti­rées par la ré­pu­ta­tion de Zhang Zhong­qiang, et lors­qu’il est dans son ma­ga­sin, il ne se fa­tigue ja­mais de par­ta­ger avec chaque client des his­toires sur le Tu’er ye.

Élé­ments de mode

On dit que le Tu’er ye est ap­pa­ru à la fin de la dy­nas­tie des Ming (1368-1644). Pour les Pé­ki­nois tra­di­tion­nels, vé­né­rer ce « dieu la­pin » re­vêt la même im­por­tance cultu­relle que de man­ger des yue­bing (gâ­teaux de la lune) pen­dant la fête de la Lune. Chaque an­née, le 15 août du ca­len­drier lu­naire, on place, dans la cour ou sur le bal­con, une table de thé sur la­quelle sont po­sés des gâ­teaux et des fruits, puis on y met de ma­nière res­pec­tueuse un Tu’er ye nou­vel­le­ment ache­té. Tout un pe­tit ri­tuel ! Étant l’une des plus im­por­tantes fi­gures du pa­tri­moine cultu­rel im­ma­té­riel de Bei­jing, le Tu’er ye porte des signes par­ti­cu­liers ré­gio­naux en ma­tière de forme, de cou­leurs et d’usage.

Ce­pen­dant, cette fi­gu­rine lé­gen­daire est de­ve­nue au­jourd’hui un ob­jet rare. On compte dé­sor­mais très peu de per­sonnes qui maî­trisent cet art ma­nuel. « La pro­duc­tion du Tu’er ye exige beau­coup de temps et né­ces­site une très grande pa­tience. On ne peut réa­li­ser qu’un pe­tit nombre d’oeuvres en un mois, et chaque fi­gu­rine ne coûte que quelques di­zaines de yuans. Sans le sou­tien ex­té­rieur, on ne peut pas ga­gner sa vie par le biais de cet ar­ti­sa­nat », in­dique Zhang Zhong­qiang. Il ré­flé­chit tou­jours à la ques­tion : « comment faire en sorte que la culture tra­di­tion­nelle soit mieux ac­cep­tée par le pu­blic ».

« Les goûts du pu­blic changent au fil des époques, la vieille tra­di­tion a ain­si be­soin d’in­no­va­tion, ex­plique M. Zhang. Pour moi, cette in­no­va­tion se ma­ni­feste dans la forme et les cou­leurs du Tu’er ye, pas dans ses ma­té­riaux et les tech­niques uti­li­sées pour sa pro­duc­tion. Comment ajou­ter des élé­ments mo­dernes dans l’ar­ti­sa­nat folk­lo­rique, et comment élar­gir notre ho­ri­zon pour re­cher­cher une meilleur plate-forme ? Ce sont des ques­tions dignes de ré­flexions. »

Il se lève et me montre une pho­to sur son por­table. « Ce Tu’er ye est per­son­na­li­sé pour un pro­jet ini­tié par Chi­na Post. Sa forme est simple et sa cou­leur adopte le vert du logo Chi­na Post. Re­garde le des­sin sur sa poi­trine, tu peux jus­te­ment voir le logo de l’éta­blis­se­ment », ex­plique-t-il. Cette co­opé­ra­tion a beau­coup ins­pi­ré Zhang Zhong­qiang. En res­pec­tant la tra­di­tion, on peut faire en sorte que le Tu’er ye re­vête les cou­leurs du temps.

« Lorsque les 24 pé­riodes so­laires ont été ins­crites sur la Liste du pa­tri­moine cultu­rel im­ma­té­riel de l’UNES­CO, j’ai com­men­cé à faire des Tu’er ye sur ce thème, ré­flé­chis­sant sur comment re­pré­sen­ter les dif­fé­rentes pé­riodes par des cou­leurs. » Zhang Zhong­qiang pose son por­table et se ras­soit de­vant son pe­tit bu­reau pour conti­nuer son tra­vail quo­ti­dien ré­pé­ti­tif. Avec un air mys­té­rieux, il me ré­vèle un autre pro­gramme de co­opé­ra­tion en cours : la Ci­té in­ter­dite l’a invité à conce­voir des Tu’er ye aux cou­leurs im­pé­riales !

Il pose un ob­jet en­core hu­mide sur l’éta­gère, tire du sac un nou­veau mor­ceau d’ar­gile puis le dis­pose dans le moule. En ob­ser­vant ses ac­tions mé­tho­diques, je suis un peu tou­chée. Il s’agit vrai­ment d’un tra­vail exer­cé dans la so­li­tude. Étant par­mi les re­pré­sen­tants de la cin­quième gé­né­ra­tion de la fi­gu­rine d’ar­gile co­lo­rée de Bei­jing, Zhong Zhong­qiang sou­ligne qu’il conti­nue­ra avec per­sé­vé­rance, en con­si­dé­rant la dif­fu­sion de la culture tra­di­tion­nelle comme sa mis­sion.

Zhang Zhong­qiang

Un Tu’er ye, fi­gu­rine d’ar­gile tra­di­tion­nelle de Bei­jing

Pro­ces­sus de fa­bri­ca­tion d’une pièce mou­lée

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