Un nou­veau re­gard sur le toit du monde

Une écri­vaine fran­çaise veut ré­ta­blir la vé­ri­table image du Ti­bet dans son nou­veau livre.

China Today (French) - - SOMMAIRE - FRANÇOIS DUBÉ*

Une écri­vaine fran­çaise veut ré­ta­blir la vé­ri­table image du Ti­bet dans son nou­veau livre.

Mar­cher à contre-cou­rant des idées re­çues res­semble par­fois à l’es­ca­lade d’une mon­tagne. Le par­cours est sou­vent ar­du, mais ce­lui qui ose se lan­cer dans un tel pé­riple en sort tou­jours gran­di, plus fort et avec une nou­velle vi­sion du monde.

C’est exac­te­ment la le­çon que l’on tire du der­nier livre de la phi­lo­sophe et écri­vaine fran­çaise So­nia Bress­ler, in­ti­tu­lé À la dé­cou­verte du Ti­bet, sor­ti aux Édi­tions Ho­ri­zon Orien­tal à Pa­ris le 24 mars der­nier.

Il s’agit du troi­sième livre de Bress­ler sur le Ti­bet, après Voyage au coeur du Ti­bet et À tra­vers le Ti­bet, res­pec­ti­ve­ment pa­rus en 2013 et 2014. Dans ce nou­veau livre, l’écri­vaine donne di­rec­te­ment la pa­role aux Ti­bé­tains en dé­cri­vant ses ren­contres avec des ar­tistes, des en­tre­pre­neurs, des mé­de­cins et des moines qui nous ré­vèlent les nou­velles fa­cettes de cette ré­gion à la fois connue et mé­con­nue des Oc­ci­den­taux.

Ses voyages suc­ces­sifs dans la ré­gion au cours des dix der­nières an­nées ont per­mis à cette ex­plo­ra­trice des temps mo­dernes de consta­ter par elle-même les pro­grès ac­com­plis par le Ti­bet, que ce soit en ma­tière d’édu­ca­tion ou de dé­ve­lop­pe­ment so­cial et cultu­rel. Bress­ler a ac­cep­té de s’en­tre­te­nir avec La Chine au pré­sent sur son histoire d’amour avec le Ti­bet, les mythes et mal­en­ten­dus qui sont sou­vent liés à cette ré­gion du monde, ain­si que ses es­poirs pour l’ave­nir du Ti­bet.

Le­ver le voile

Pour Bress­ler, le Ti­bet était avant tout un en­droit my­thique, un « rêve d’en­fant ». Un rêve qui se réa­li­se­ra fi­na­le­ment à l’été 2007, du­rant le­quel elle se fixe comme ob­jec­tif de re­joindre le Né­pal de Bei­jing en « tra­ver­sant le Ti­bet ». En che­mi­nant, elle se donne pour dé­fi de com­prendre les en­jeux de ci­vi­li­sa­tions et l’histoire de la pen­sée de ces contrées loin­taines, tout en se lais­sant em­por­ter par la beau­té des pay­sages.

C’est ce pre­mier voyage qui ré­vè­le­ra à Bress­ler cette ré­gion ma­gni­fique et qui la pous­se­ra à vou­loir faire mieux connaître le vrai vi­sage du Ti­bet aux étran­gers.

« Après ce pre­mier pé­riple, que j’avais or­ga­ni­sé jus­qu’en Inde, nous sommes ren­trés avec des émo­tions très fortes que sus­citent de tels voyages. Mais moi, j’étais res­tée sur le pla­teau ti­bé­tain. C’est à ce mo­ment-là que j’ai dé­ci­dé de re­mettre en ques­tion mon sa­voir et mes connais­sances. Il me fal­lait faire table rase de mes idées re­çues », dit-elle.

La confron­ta­tion à la réa­li­té du ter­rain au Ti­bet pousse aus­si l’au­teur à re­mettre en ques­tion ses propres cer­ti­tudes et pré­con­cep­tions. C’est le com­men­ce­ment d’une aven­ture ex­tra­or­di­naire, ex­pli­quet-elle.

« Je vous donne un exemple très simple : pour tout Oc­ci­den­tal, le plus haut som­met du monde s’ap­pelle l’Eve­rest. Sa­vez-vous d’où vient ce nom ? C’est le nom de Sir Georges Eve­rest qui a été ap­po­sé en 1865 sur ce som­met dé­jà dé­si­gné par les Anglais comme le Peak XV (en 1852). Mais un nom exis­tait dé­jà : Qo­mo­lang­ma ou « Déesse mère du Monde » ( Sa­gar­ma­tha en né­pa­lais). Sir Georges Eve­rest est un géo­graphe qui n’au­rait sans doute pas lui-même mis son nom sur ce som­met », dit-elle.

Cette réa­li­sa­tion l’amène à pour­suivre sa ré­flexion sur le lan­gage et les sys­tèmes so­ciaux et so­cié­taux de cette par­tie du monde. « Ain­si s’écrit l’histoire du monde, avec des mots qui vé­hi­culent des idées et sur­tout des idéo­lo­gies. Si on dé­roule le fil du lan­gage, alors on se rend compte que notre vi­sion du Ti­bet est to­ta­le­ment faus­sée. For­cé­ment quand on se rend au Ti­bet, on doit ou­blier nos idées re­çues et ou­vrir nos yeux sur la réa­li­té du Ti­bet. »

Des ren­contres mar­quantes

Au-de­là de l’histoire et de la géo­gra­phie, on sent dans les livres de Bress­ler un amour sin­cère pour les Ti­bé­tains. Quand l’écri­vaine voyage, c’est avant tout pour écou­ter les his­toires, leur don­ner de l’es­pace. « Dans un monde qui va trop vite, nous de­vons écou­ter, écou­ter, écou­ter, écou­ter, » aime-t-elle dire.

Et c’est ce qu’elle fait lors de ses voyages suc­ces­sifs dans la ré­gion. D’abord, à l’hi­ver 2012, elle se rend pour la se­conde fois sur le toit du monde avec un dé­sir de « com­prendre, ren­con­trer, dé­cou­vrir ».

« Mon par­cours me mène de Lhas­sa à la base de Qo­mo­lang­ma, jus­qu’à la dé­cou­verte des temples de Lhas­sa et de Shi­gat­sé. Ce se­cond voyage a confir­mé, à mes yeux, une hy­po­thèse de recherche : nous (les Oc­ci­den­taux) avons un pro­blème avec notre vi­sion de l’histoire. Cette confir­ma­tion m’a per­mis de lan­cer de nou­velles re­cherches sur le lan­gage et ses usages dans les mé­ca­nismes d’in­fluence. »

Son troi­sième voyage, plus court, a été réa­li­sé en juillet 2016, à l’oc­ca­sion du 4e Fo­rum sur le dé­ve­lop­pe­ment du Ti­bet, du­rant le­quel elle échange avec des Chi­nois et des étran­gers sur leurs vi­sions et com­pré­hen­sions du Ti­bet.

« Il faut al­ler à la ren­contre de ceux qui, quo­ti­dien­ne­ment, font le Ti­bet. Nous ne de­vons pas mettre le Ti­bet dans une bulle iso­lée du monde. Nous ne de­vons pas en faire un pa­ra­dis sur terre où l’on pour­rait re­nouer avec la na­ture et des pra­tiques an­ces­trales. Nous de­vons veiller à ce que le Ti­bet conti­nue son dé­ve­lop­pe­ment sans pour au­tant ou­blier son pas­sé. L’har­mo­nie et l’équi­libre doivent être les mots clefs pour conti­nuer le dé­ve­lop­pe­ment du Ti­bet », dit-elle.

Un té­moi­gnage d’un vieil homme ti­bé­tain d’une soixan­taine d’an­nées, ren­con­tré dans une maison de re­traite en 2012, lui a lais­sé un sou­ve­nir par­ti­cu­liè­re­ment émou­vant.

« En re­ve­nant en France, j’ai pu me­su­rer la force de ses mots et de son par­cours. Je n’ou­blie­rai ja­mais cette phrase qu’il ma dite : “Sans l’évo­lu­tion du Ti­bet, je se­rai mort en er­rant sur les routes pour ne pas être un poids pour ma fa­mille. Mais au­jourd’hui je suis ici, je me suis re­ma­rié, j’ai du confort et j’ai de quoi man­ger.” »

Bri­ser les mythes

Dans son nou­veau livre comme dans ses écrits pré­cé­dents, l’une des prio­ri­tés de Bress­ler est de com­battre les « idées re­çues » sur le Ti­bet, bien im­plan­tées dans cer­tains mi­lieux. Pour ce faire, elle se doit de ré­ta­blir les faits face aux opi­nions, seul moyen de ré­soudre le pro­blème de dé­ca­lage entre la réa­li­té sur le ter­rain et les dé­for­ma­tions dif­fu­sées dans les mé­dias de masse.

« C’est un peu comme lut­ter contre un océan dé­chaî­né avec une cuillère à soupe, voire même une pe­tite cuillère. Mais il ne

faut pas re­cu­ler face à cet ob­jec­tif », di­telle.

Comment faire, alors ? Il faut re­pen­ser la ma­nière dont l’histoire de la Chine est vue et com­prise en France et ailleurs en Oc­ci­dent.

« Nous de­vons écrire l’histoire de la Chine par des échanges entre Oc­ci­den­taux et Chi­nois. Nous de­vons ex­pli­quer l’histoire de la Chine avec nos mots (sans les a prio­ri ou en ex­pli­ci­tant ces idées re­çues), ex­plique-t-elle. Nous de­vons dé­cons­truire les idées re­çues. Ain­si, nous pour­rons per­mettre aux fu­tures gé­né­ra­tions de s’in­té­res­ser au­tre­ment à la Chine. Les a prio­ri, et les idées re­çues tom­be­ront d’eux-mêmes, par les échanges. »

Il faut aus­si, par le fait même, re­pen­ser le Ti­bet. Pour ce faire, il peut être utile d’uti­li­ser à bon es­cient la ré­pu­ta­tion du Ti­bet comme pa­ra­dis ter­restre – un « Shan­gri-La » – non pas pour idéa­li­ser la ré­gion et son peuple, mais plu­tôt pour l’ins­crire dans la voie de la mo­der­ni­té.

« Je crois que le Ti­bet res­te­ra tou­jours un ‘‘Shan­gri-La’’. Main­te­nant, il est im­por­tant que nous don­nions à cette ex­pres­sion une nou­velle orien­ta­tion. Une orien­ta­tion loin d’une théo­cra­tie, où la di­ver­si­té, l’éga­li­té des droits règnent, où les enfants peuvent de­ve­nir mé­de­cin, pro­fes­seur, ar­tiste, etc., et pas seule­ment moine ou es­clave. En d’autres termes, le “Shan­gri-La” de de­main doit de­ve­nir un exemple pour l’hu­ma­ni­té en­tière. Un Ti­bet mo­derne qui vit d’une éco­no­mie har­mo­nieuse fon­dée sur les échanges. Une étape in­con­tour­nable de la Route de la Soie contem­po­raine. »

Un équi­libre à at­teindre

Loin de fuir les dé­bats, l’au­teur plonge à pieds joints dans cer­taines ques­tions qui touchent l’ave­nir du Ti­bet. Bress­ler offre no­tam­ment une ré­flexion in­té­res­sante sur la né­go­cia­tion d’un « équi­libre » entre mo­der­ni­té, pro­grès et dé­ve­lop­pe­ment d’un cô­té, et tra­di­tion de l’autre. « Sans op­po­ser les deux as­pects, il faut sa­voir les ma­rier har­mo­nieu­se­ment. »

Ce­la est pos­sible en met­tant en avant les sa­voir-faire an­ces­traux, qui per­met­tront à la Chine et la ré­gion du Ti­bet d’ou­vrir une voie vers un dé­ve­lop­pe­ment vert, par­ta­gé et res­pec­tueux à la fois du pas­sé et des gé­né­ra­tions à ve­nir, ex­plique Bress­ler.

« En dé­fen­dant ces sa­voirs, la Chine pour­ra dé­ve­lop­per un éco-tou­risme, et per­mettre l’équi­libre entre les po­pu­la­tions. Le dé­ve­lop­pe­ment pour­ra ain­si conti­nuer sans heur­ter la tra­di­tion. Il y a mille et un sa­voirs tra­di­tion­nels au Ti­bet : éle­vage, fes­ti­val, art, musique, ac­com­pa­gne­ment en mon­tagne, fa­brique de laine, de bi­joux, beurre de yak, etc. Ce sont ces sa­voirs qui doivent ser­vir à l’éco­no­mie plus mon­dia­li­sée de la ré­gion. »

Bress­ler se montre d’ailleurs op­ti­miste quant à l’ave­nir du Ti­bet, no­tam­ment en rai­son des ef­forts consi­dé­rables du gou­ver­ne­ment chi­nois pour dé­ve­lop­per cette ré­gion.

« Il est cer­tain éga­le­ment que l’ini­tia­tive des Nou­velles Routes de la Soie contri­bue­ra à faire du Ti­bet un nou­veau pôle de l’hu­ma­ni­té. C’est ce­la que nous de­vons dé­fendre : un Ti­bet contem­po­rain au coeur d’une Chine en mou­ve­ment, où chaque eth­nie a sa place, où chaque tra­di­tion fait vi­brer et évo­luer la Chine dans son en­semble. C’est une ini­tia­tive consi­dé­rable qui se­ra le pi­vot de la pa­ci­fi­ca­tion du monde. »

Ac­tuel­le­ment, Bress­ler se fo­ca­lise sur l’en­sei­gne­ment, l’écri­ture, la pho­to­gra­phie, et le dé­ve­lop­pe­ment des liens entre la Chine et la France. Dans ce but, elle a éga­le­ment mis en place la maison d’édi­tion La Route de la Soie Édi­tions en jan­vier 2017, dont le pro­jet consiste à tis­ser des liens entre les sa­voirs et les cultures.

Enfin, quels conseils l’écri­vain don­net-elle à ceux qui ai­me­raient, comme elle, dé­cou­vrir et ex­plo­rer le « troi­sième pôle » de la pla­nète ?

« Mon conseil est as­sez simple : prendre le temps. On ap­prend bien plus en al­lant au mar­ché qu’en vi­si­tant des temples. Prendre le temps de dé­am­bu­ler dans la foule, de sa­vou­rer une soupe, de rire avec les ha­bi­tants de chaque ville tra­ver­sée, de mé­di­ter les yeux grands ou­verts de­vant les somp­tueux pay­sages. Et sur­tout, le seul conseil : ou­vrir les yeux de son coeur. »

*FRANÇOIS DUBÉ est un jour­na­liste ca­na­dien ba­sé à Bei­jing.

Aper­çu d’un pay­sage par la fe­nêtre du train le long de la ligne fer­ro­viaire Qin­ghai-Ti­bet, aus­si sur­nom­mé la « route cé­leste »

Tout au long de ses voyages dans la ré­gion au­to­nome, So­nia Bress­ler a pu dé­cou­vrir et échan­ger avec les gens qui peuplent cette ré­gion.

So­nia Bress­ler échange avec les enfants d’une école pri­maire à Lhas­sa.

So­nia Bress­ler pose avec un moine boud­dhiste ti­bé­tain au Ti­bet.

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