La chro­nique de Zheng Ruo­lin

Com­prendre le pou­voir lé­gis­la­tif chi­nois

China Today (French) - - SOMMAIRE - ZHENG RUO­LIN*

Com­prendre la Chine, comme com­prendre le chi­nois, n’est pas une chose simple. « C’est du chi­nois » ! Qui ne connaît pas cette ex­pres­sion bien amu­sante pour nous les Chi­nois. Donc je vou­drais bien sa­luer tous les si­no­philes, mais aus­si tous les si­no­phobes, pour­quoi pas ? En­fin tous ceux qui s’in­té­ressent à la Chine. Ai­mer ou ne pas ai­mer un pays, c’est tout à fait nor­mal. Alors je pense que mon de­voir est de vous in­for­mer cor­rec­te­ment. Car les ju­ge­ments sur n’im­porte quel pays doivent tou­jours être ba­sés sur des faits réels, so­lides et vé­ri­fiables. Donc à l’oc­ca­sion de la ses­sion an­nuelle de l’As­sem­blée po­pu­laire na­tio­nale (APN) de Chine, je vou­drais vous ex­pli­quer en dé­tail comment fonc­tionne le pou­voir lé­gis­la­tif de notre pays. Avant de ju­ger un sys­tème, il faut cor­rec­te­ment le connaître. J’ai tou­jours su que les Fran­çais font preuve d’es­prit cri­tique. Alors, faites-en usage en li­sant cet ar­ticle ! Mais je peux vous ga­ran­tir que les in­for­ma­tions que je vous livre sont toutes vraies et vé­ri­fiables...

« Sé­lec­tion » et « élec­tion »

L’APN a bien évi­dem­ment le pou­voir de ré­vi­ser la Cons­ti­tu­tion, de pro­po­ser des lois et d’en vo­ter, mais aus­si d’élire le pré­sident de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine (RPC).

Cer­tains po­li­to­logues oc­ci­den­taux sont per­sua­dés que l’élec­tion n’est qu’un pro­to­cole for­mel, car il n’y a qu’un seul can­di­dat, pro­po­sé d’ailleurs par le Par­ti com­mu­niste chi­nois (PCC). Ils ne com­prennent pas notre concep­tion vis-à-vis du lea­der de l’État. Et ils ne com­prennent pas non plus la si­tua­tion de la Chine.

Pour nous les Chi­nois, nous es­ti­mons qu’un di­ri­geant d’une grande na­tion, d’un grand pays, doit avoir cer­taines qua­li­tés in­dis­pen­sables : la loyau­té, l’hon­nê­te­té, la res­pon­sa­bi­li­té, l’am­bi­tion, la fer­me­té, la ver­tu, l’in­tel­li­gence... cou­plées à de vives ex­pé­riences et d’ha­biles com­pé­tences. Les Chi­nois es­timent que gou­ver­ner un pays, c’est comme soi­gner un pa­tient : il faut non seule­ment que le mé­de­cin pos­sède des ap­ti­tudes spé­cia­li­sées et pro­fes­sion­nelles, mais aus­si l’ex­pé­rience né­ces­saire. Comme pour gué­rir une ma­la­die, on ne peut pas élire n’im­porte qui pour di­ri­ger le pays via le sys­tème d’élec­tion au suf­frage uni­ver­selle : il faut d’abord sé­lec­tion­ner des ex­perts qui ont les com­pé­tences né­ces­saires, puis l’un d’entre eux est dé­si­gné le « mé­de­cin » par scru­tin. Ce mode d’élec­tion du chef de l’État est an­cré dans la tra­di­tion de notre ci­vi­li­sa­tion.

Dans un pays comme la France, le pré­sident est élu au suf­frage uni­ver­sel di­rect. Mais en Chine, on parle de « sé­lec­tion » plus « élec­tion ». Cette sé­lec­tion est très stricte, très longue et très ri­gou­reuse. Et une fois le can­di­dat sé­lec­tion­né, ce se­ra au tour de l’APN de vo­ter.

La Chine est un grand pays abri­tant 1,3 mil­liard d’ha­bi­tants. Il est donc cru­cial d’as­seoir un pou­voir cen­tral fort, ef­fi­cace et juste. La Chine n’est pas un pays do­mi­né par le grand ca­pi­tal ; le pou­voir politique en Chine est le ga­rant du fonc­tion­ne­ment cor­rect de l’État. Le PCC exerce le pou­voir au bé­né­fice du peuple. Pour­quoi la Chine est-elle gou­ver­née par un par­ti unique ? Je vais vous l’ex­pli­quer...

Un par­ti et des par­tis

Vous sa­vez cer­tai­ne­ment qu’Al­bert Ein­stein a pro­non­cé la phrase sui­vante : « La théo­rie, c’est quand on sait tout et que rien ne fonc­tionne. La pra­tique, c’est quand tout fonc­tionne et que per­sonne ne sait pour­quoi. »

J’ai l’im­pres­sion qu’il parle de l’Eu­rope et de la Chine. Sur­tout de la Chine qui fonc­tionne, mais per­sonne ne sait pour­quoi.

Nous al­lons donc es­sayer de ré­pondre à ce fa­meux « Pour­quoi ? ».

L’APN élit le pré­sident de la RPC après une sé­lec­tion très ri­gou­reuse par­mi des can­di­dats pro­po­sés par le PCC. Il s’agit donc bien d’une élec­tion, même in­di­recte, non pas d’une suc­ces­sion hé­ré­di­taire. Oui, c’est vrai que le PCC est un par­ti au pou­voir, c’est un fait. C’est vrai aus­si que la Chine n’est pas un pays avec un sys­tème mul­ti­par­tite. Donc le PCC est ef­fec­ti­ve­ment le par­ti unique au pou­voir. Mais la Chine pra­tique un sys­tème de co­opé­ra­tion mul­ti­par­tite et de consul­ta­tion politique sous la di­rec­tion du PCC. En réa­li­té, le PCC ne gou­verne pas tout seul, il gou­verne avec huit autres par­tis. Je cite un exemple : quand le pré­sident fran­çais, Em­ma­nuel Ma­cron, est ar­ri­vé à Xi’an pour com­men­cer sa pre­mière vi­site d’État en Chine, Chen Zhu, fran­co­phone d’ailleurs, l’a ac­com­pa­gné pour vi­si­ter le tom­beau du pre­mier em­pe­reur des Qin et son ar­mée en terre cuite. Chen Zhu n’est pas un membre du PCC, mais est pré­sident du Par­ti dé­mo­cra­tique pay­san et ou­vrier de Chine. Il est éga­le­ment le vice-pré­sident du Co­mi­té per­ma­nent de l’APN. C’est la preuve qu’il y a aus­si des mi­nistres non com­mu­nistes au sein du gou­ver­ne­ment ac­tuel. Tout comme le gou­ver­ne­ment de Ma­cron compte aus­si des membres d’autres par­tis...

Mais j’avoue vo­lon­tiers que le PCC joue un rôle prin­ci­pal, et sur­tout ir­rem­pla­çable. Je vou­drais vous faire re­mar­quer une énorme dif­fé­rence entre un quel­conque par­ti oc­ci­den­tal et le PCC. C’est la re­pré­sen­ta­ti­vi­té. En France, un par­ti au pou­voir, comme « La Ré­pu­blique En Marche », n’a qu’en­vi­ron 392 000 adhé­rents. Et se­lon les sta­tis­tiques, tous les af­fi­liés de tous les dif­fé­rents par­tis po­li­tiques fran­çais réunis re­pré­sentent moins de 1 % de la po­pu­la­tion. Tan­dis qu’en Chine, le par­ti au pou­voir, le PCC, comp­tait 8,944 mil­lions de membres fin 2016, soit 7 % de la po­pu­la­tion. Vous voyez la dif­fé­rence de na­ture entre le PCC et les par­tis fran­çais ?

En Chine, chaque an­née, un grand nombre de Chi­nois de­mandent à adhé­rer au PCC, mais seule­ment 10 % des can­di­da­tures sont ac­cep­tées. En d’autres termes, il est très dif­fi­cile de de­ve­nir membre du PCC. Il faut ré­pondre à des condi­tions très strictes.

Le PCC est un par­ti dont le but est de « ser­vir le peuple », une phrase de Mao Ze­dong, qui ca­rac­té­rise éga­le­ment l’ini­tia­tive de la fon­da­tion du PCC.

Les dé­pu­tés, les re­pré­sen­tants du peuple

La France compte 67 mil­lions d’ha­bi­tants. Et en Chine, il y a sept pro­vinces qui abritent cha­cune plus d’ha­bi­tants que la France. Gou­ver­ner l’une de ces sept pro­vinces doit alors être aus­si dur que de di­ri­ger un pays comme la France.

Donc vous pou­vez ima­gi­ner les très lourdes res­pon­sa­bi­li­tés qu’as­sument les dé­pu­tés chi­nois à l’APN, les « re­pré­sen­tants du peuple » comme on les ap­pelle en Chine. Ils sont is­sus di­rec­te­ment du peuple, mais sont élus in­di­rec­te­ment. Chaque vil­lage élit ses re­pré­sen­tants, qui éli­ront les re­pré­sen­tants de la ré­gion, puis de la pro­vince et ain­si de suite. Les re­pré­sen­tants à l’APN se réunissent une fois par an pour dis­cu­ter et ap­prou­ver les grandes lignes po­li­tiques de l’État, mais aus­si pour vo­ter les lois et le bud­get, ain­si que ré­vi­ser la Cons­ti­tu­tion si né­ces­saire. Tous les cinq ans, ils votent aus­si pour élire le pré­sident de la RPC.

Pour être franc, le ré­gime politique de la Chine et ce­lui de la France sont tel­le­ment dif­fé­rents qu’il est im­pos­sible d’éta­blir une com­pa­rai­son. Néan­moins, je sais une chose : se­lon des son­dages, réa­li­sés par des Chi­nois ou bien des Amé­ri­cains ou des Eu­ro­péens, le taux de sa­tis­fac­tion des ci­toyens chi­nois en­vers leur gou­ver­ne­ment est su­pé­rieur à 80 %. Et sur­tout les Chi­nois es­timent que leur gou­ver­ne­ment écoute et en­tend leurs de­mandes. À ce compte-là, les re­pré­sen­tants du peuple jouent un rôle dé­ci­sif.

Entre un dé­pu­té fran­çais et un re­pré­sen­tant à l’APN, il existe une nette dif­fé­rence.

En Chine, chaque an­née, un grand nombre de Chi­nois de­mandent à adhé­rer au PCC, mais seule­ment 10 % des can­di­da­tures sont ac­cep­tées.

D’abord, la fonc­tion de re­pré­sen­tant à l’APN n’est pas clas­sée comme un mé­tier : ni sa­laire, ni in­dem­ni­tés à la fin du mois. Chaque re­pré­sen­tant conti­nue à exer­cer son mé­tier après avoir été élu.

l’avan­tage, c’est que les re­pré­sen­tants à l’APN, en res­tant des ci­toyens comme les autres, comme vous et moi, connaissent bien la vie quo­ti­dienne des gens. Ils sont au cou­rant de leurs pro­blèmes, leurs sou­cis, leurs be­soins, leurs sou­haits et leurs re­ven­di­ca­tions, et peuvent ain­si pro­po­ser des lois ou avan­cer des sug­ges­tions pour ré­pondre adé­qua­te­ment aux de­mandes de la po­pu­la­tion. Comme un re­pré­sen­tant à l’APN vit comme n’im­porte quel ci­toyen lamb­da, les in­té­rêts des uns et des autres sont pris en compte au même titre.

Les re­pré­sen­tants à l’APN peuvent émettre des pro­po­si­tions ou des mo­tions. En gé­né­ral, tous les re­pré­sen­tants ont le droit de for­mu­ler des pro­po­si­tions, et une tren­taine de re­pré­sen­tants peuvent lan­cer une mo­tion, qui se­ra exa­mi­née et vo­tée en ses­sion an­nuelle. Si la mo­tion est adop­tée, une nou­velle loi en­tre­ra di­rec­te­ment en vi­gueur.

Chaque an­née, ils pré­sentent un grand nombre de pro­po­si­tions et mo­tions con­cer­nant presque tous les do­maines de la so­cié­té chi­noise. La Chine est sur la voie ra­pide dé­bou­chant sur la construc­tion d’un État de droit.

Politique d’op­po­si­tion et politique consul­ta­tive

Le pré­sident fran­çais Em­ma­nuel Ma­cron aime bien ci­ter une phrase très connue de Deng Xiao­ping : « Peu im­porte que le chat soit noir ou blanc, tant qu’il at­trape des sou­ris. »

Cette maxime pour­rait aus­si s’ap­pli­quer aux sys­tèmes po­li­tiques. Peu im­porte qu’ils soient ca­pi­ta­listes ou so­cia­listes, tant qu’ils fonc­tionnent cor­rec­te­ment. Par « sys­tème qui fonc­tionne », j’en­tends un sys­tème ca­pable d’ap­por­ter à la po­pu­la­tion ce dont elle a be­soin, de ga­ran­tir les droits de cha­cun, de sus­ci­ter des pro­grès so­ciaux, d’amé­lio­rer la qua­li­té de vie de son peuple... En un mot, un sys­tème qui fonc­tionne doit don­ner la pos­si­bi­li­té à cha­cun de vivre di­gne­ment, li­bre­ment et fra­ter­nel­le­ment.

Il n’existe pas de pa­ra­dis sur Terre. Ni en Chine, ni ailleurs dans le monde. Mais la Chine avance à pas de géant vers ce but ho­no­rable.

Nous sa­vons que la France a un sys­tème plu­ra­liste. Le plu­ra­lisme est l’une des condi­tions dé­fi­nis­sant un pays dé­mo­cra­tique se­lon les cri­tères oc­ci­den­taux. Donc, il faut des par­tis d’op­po­si­tion. À l’As­sem­blée na­tio­nale fran­çaise, chaque par­ti est re­pré­sen­té par ses dé­pu­tés, qui dé­battent entre eux des pro­jets de loi, af­fi­chant sou­vent des opinions to­ta­le­ment op­po­sées.

L’équi­libre politique oc­ci­den­tal est jus­te­ment ba­sé sur l’exis­tence de l’op­po­si­tion et la co­exis­tence de dif­fé­rents cou­rants, si­tua­tion qui s’ob­serve par­tout dans la vie politique oc­ci­den­tale. Pour ces cou­rants, et sur­tout pour les po­li­to­logues oc­ci­den­taux, l’ab­sence d’op­po­si­tion se­rait sy­no­nyme de dic­ta­ture...

En théo­rie, l’exis­tence de l’op­po­si­tion est très utile pour ga­ran­tir une gou­ver­nance équi­li­brée, et sur­tout équi­table. Car l’op­po­si­tion peut lo­gi­que­ment jouer un rôle de sur­veillance et de contre­poids. Mais à condi­tion que cette op­po­si­tion se montre « construc­tive », me­su­rée, et sur­tout rai­son­nable. C’est-à-dire une op­po­si­tion qui ne joue pas en per­ma­nence le jeu de « s’op­po­ser pour s’op­po­ser ». Cette lo­gique d’op­po­si­tion « en­vers et contre tout » a dé­jà pro­vo­qué la fer­me­ture du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral des États-Unis plu­sieurs fois... En ef­fet, le Con­grès amé­ri­cain ne par­ve­nait pas à se mettre d’ac­cord. En un mot, avoir une op­po­si­tion est en théo­rie une très bonne chose ; pour­tant, la réa­li­té est beau­coup plus nuan­cée...

Bien évi­dem­ment, je ne suis pas là pour ju­ger le ré­gime politique oc­ci­den­tal. Le but de mon in­ter­ven­tion est d’es­sayer de vous ex­pli­quer pour­quoi la Chine em­prunte une autre voie pour réa­li­ser son rêve, le rêve chi­nois, c’est-à-dire le grand re­nou­veau de la na­tion. Cette voie s’ap­pelle la « dé­mo­cra­tie consul­ta­tive ».

L’APN est en fait une en­ceinte pour dis­cu­ter, consul­ter, dé­ci­der et vo­ter. Toutes les classes, toutes les couches so­ciales de notre pays ont des re­pré­sen­tants au sein de l’as­sem­blée. On y constate sou­vent des votes soit una­nimes, soit d’une ma­jo­ri­té écra­sante. Alors des ob­ser­va­teurs oc­ci­den­taux se posent cette ques­tion : pour­quoi tout le monde par­tage le même avis ? Ce qu’ils ignorent, c’est qu’avant le vote, à l’APN, les re­pré­sen­tants s’en­tre­tiennent sou­vent long­temps : ils consultent des ex­perts, ils mo­di­fient des pro­po­si­tions, ils cor­rigent les mo­tions, et ils re­dis­cutent... Jus­qu’au mo­ment où la ma­jo­ri­té par­vient à un consen­sus. Ce n’est qu’à ce mo­ment-là que les re­pré­sen­tants dé­cident de vo­ter. L’im­por­tant en Chine, c’est le pro­ces­sus dé­ci­sion­nel, alors qu’en Oc­ci­dent, c’est le ré­sul­tat du vote qui pré­vaut.

Quand le dos­sier est ex­trê­me­ment im­por­tant, les consul­ta­tions peuvent être ou­vertes aux simples ci­toyens, aux ex­perts, par­fois même aux di­ri­geants de l’État. En Chine, les mi­nistres vont jus­qu’à uti­li­ser cette mé­thode pour connaître l’opi­nion pu­blique et sa ré­ac­tion de­vant telle ou telle politique ou me­sure conduite par le gou­ver­ne­ment. Ré­cem­ment, cette anec­dote a cir­cu­lé sur le Web chi­nois : un jeune li­vreur a été in­vi­té à Zhon­gnan­hai, siège du gou­ver­ne­ment cen­tral, par le pre­mier mi­nistre Li Ke­qiang en per­sonne, à ve­nir don­ner son avis sur le rap­port d’ac­ti­vi­té du gou­ver­ne­ment que Li Ke­qiang al­lait pro­non­cer à la ses­sion an­nuelle de l’APN de cette an­née. Pour­quoi lui ? Parce que cet homme a tout sim­ple­ment pos­té sur In­ter­net une pro­po­si­tion con­cer­nant les as­su­rances liées aux li­vrai­sons de pro­duits frais. Le pre­mier mi­nistre l’a lue et l’a trou­vée in­té­res­sante. Il lui a donc en­voyé une in­vi­ta­tion à ve­nir prendre part à un dé­bat-consul­ta­tif.

La Chine est sur la voie ra­pide dé­bou­chant sur la construc­tion d’un État de droit.

Ce­la s’ap­pelle la « dé­mo­cra­tie consul­ta­tive », tan­dis qu’en France, il s’agit d’une « dé­mo­cra­tie élec­tive ». Deux no­tions très dif­fé­rentes, n’est-ce pas ?

Politique d’élites ou politique du peuple

À mon avis, pour ap­pré­hen­der les ins­ti­tu­tions de la Chine, il faut d’abord com­prendre son his­toire, sa culture, ses tra­di­tions et sur­tout son peuple.

Quand j’étais en France, on me po­sait sou­vent cette ques­tion con­cer­nant l’APN : pour­quoi aper­çoit-on cer­taines stars comme Gong Li à l’as­sem­blée ? Comment une star pour­rait-elle oc­cu­per le rang de dé­pu­té ? Qu’est-ce qu’elle pour­rait y faire ? Aban­don­ne­rait-elle le cinéma pour s’y consa­crer ? Cette fa­çon de pen­ser la politique chi­noise est très « fran­çaise ». Car dans la lo­gique politique fran­çaise, un élu au pou­voir lé­gis­la­tif, donc un dé­pu­té, doit exer­cer un pou­voir : gou­ver­ner au nom du peuple. Donc il re­nonce à son mé­tier, il ac­cepte une in­dem­ni­té, il jouit de pri­vi­lèges et prend l’avion, le train ou même le taxi... En bref, une fois élu, le dé­pu­té fran­çais de­vient un po­li­ti­cien « pro­fes­sion­nel ». La politique est dé­sor­mais son em­ploi. Ce n’est pas du tout le cas pour un re­pré­sen­tant à l’APN.

Voi­ci la lo­gique chi­noise : un re­pré­sen­tant du peuple doit être lui-même un ci­toyen comme les autres. S’il est élu re­pré­sen­tant à l’APN, c’est jus­te­ment pour qu’il puisse rap­por­ter à l’État ce que dé­sire le peuple, et qu’au mo­ment du vote, il puisse pro­non­cer son oui ou son non, en ac­cord avec les in­té­rêts propres à son mi­lieu social. Par consé­quent, chaque sec­teur de la so­cié­té dis­pose de re­pré­sen­tants. Un ac­teur de cinéma re­pré­sente évi­dem­ment le mi­lieu ar­tis­tique, tout comme un spor­tif re­pré­sente le mi­lieu spor­tif, un pay­san re­pré­sente le mi­lieu agri­cole, un ou­vrier, le mi­lieu in­dus­triel... Toutes les couches so­ciales, même les eth­nies mi­no­ri­taires, sont en­ten­dues via leurs re­pré­sen­tants. Et tous ces re­pré­sen­tants sont sans ex­cep­tion des po­li­ti­ciens « ama­teurs » : ils vont tous au tra­vail, exercent un mé­tier, et ne tirent au­cun re­ve­nu de leur rôle à l’APN. Ils ont le droit de me­ner des en­quêtes dans leur cir­cons­crip­tion élec­to­rale pour connaître la si­tua­tion lo­cale et l’opi­nion pu­blique, peuvent de­man­der à ren­con­trer des res­pon­sables gou­ver­ne­men­taux pour ob­te­nir des ex­pli­ca­tions sur telle ou telle politique, doivent re­ce­voir tous les mois les ci­toyens de leur cir­cons­crip­tion pour les écou­ter...

C’est jus­te­ment grâce à leur re­pré­sen­ta­ti­vi­té qu’ils peuvent pro­po­ser des lois qui ré­pondent exac­te­ment aux in­té­rêts du peuple. Je cite un exemple : un pay­san, Mao Feng­mei, a émis plu­sieurs pro­po­si­tions de lois au pro­fit de la po­pu­la­tion ru­rale. En 1998, il a sug­gé­ré de sup­pri­mer tous les im­pôts aux­quels étaient as­su­jet­tis les pay­sans, connais­sant trop bien les lourdes charges qui pe­saient sur eux. De­puis des mil­liers d’an­nées, les pay­sans chi­nois ont tou­jours payé des im­pôts à l’État. Grâce à ce re­pré­sen­tant à l’APN, et bien sûr aus­si grâce aux ef­forts d’autres ac­teurs, le gou­ver­ne­ment chi­nois a dé­ci­dé de sup­pri­mer toutes les taxes agri­coles en 2005.

Ain­si, la politique en Chine, en par­ti­cu­lier l’APN, re­pré­sente les gens or­di­naires et pas les gens élites de la so­cié­té. Il faut bien avoir à l’es­prit cette spé­ci­fi­ci­té de la politique chi­noise pour pou­voir com­prendre la Chine.

La Com­mis­sion na­tio­nale de su­per­vi­sion : pour­quoi cette ins­ti­tu­tion unique au monde ?

L’APN de cette an­née a vo­té en fa­veur de l’éta­blis­se­ment d’une nou­velle ins­ti­tu­tion unique au monde : la Com­mis­sion na­tio­nale de su­per­vi­sion.

Cette com­mis­sion dis­po­se­ra d’un fort pou­voir dans la lutte contre la cor­rup­tion. Elle consti­tue un contre­pou­voir réel. La créa­tion de cette com­mis­sion si­gnale que la lutte contre la cor­rup­tion en Chine est un com­bat per­ma­nent, s’ap­puyant sur la loi. La com­mis­sion sur­veille­ra d’abord tous les fonc­tion­naires, sur­tout les hauts fonc­tion­naires. Tous les ci­toyens ont le droit de sur­veiller et de dé­non­cer tout acte de cor­rup­tion ayant lieu au sein des gou­ver­ne­ments chi­nois à tous les éche­lons. Un sé­rieux aver­tis­se­ment est émis en­vers tous les cor­rom­pus ac­tuels et à ve­nir. La Com­mis­sion na­tio­nale de su­per­vi­sion tra­vaille­ra étroi­te­ment avec la Com­mis­sion cen­trale de contrôle de la dis­ci­pline du PCC, qui su­per­vise tous les membres du Par­ti, en par­ti­cu­lier les membres de sa di­rec­tion à dif­fé­rents ni­veaux. Face à la créa­tion de cette nou­velle com­mis­sion, je ne peux qu’être op­ti­miste vis-à-vis de la lutte contre la cor­rup­tion, dont l’ef­fi­ca­ci­té se­ra ren­for­cée dans la Chine de de­main.

Le père de la Ré­pu­blique de Chine, Sun Yat-sen, avait eu l’idée de for­mer un État ré­gi par cinq pou­voirs : au­de­là des trois pou­voirs que vous connais­sez bien (les pou­voirs lé­gis­la­tif, exé­cu­tif et ju­di­ciaire), il ajou­tait, en ac­cord avec l’es­prit et l’his­toire de la na­tion chi­noise, deux autres pou­voirs : le pou­voir d’exa­men et le pou­voir de su­per­vi­sion. Le pre­mier ser­vait à sé­lec­tion­ner les ta­lents dans le corps des fonc­tion­naires ; le se­cond était jus­te­ment pro­po­sé dans l’idée de lut­ter contre la cor­rup­tion. Sun Yat-sen a échoué dans son pro­jet. Mais au­jourd’hui, la Chine de Xi Jin­ping réus­si­ra. Pour­quoi ? Parce que le peuple chi­nois s’est éveillé...

Lao­zi, le fon­da­teur du taoïsme chi­nois, a pro­non­cé l’adage sui­vant : « Un voyage de mille lieues com­mence par un pas. »

La com­pré­hen­sion entre les dif­fé­rentes ci­vi­li­sa­tions est ex­trê­me­ment dif­fi­cile, car l’éloi­gne­ment psy­cho­lo­gique est sou­vent plus im­por­tant que l’éloi­gne­ment géo­gra­phique. Voi­là, de mon cô­té, j’ai fait un pas vers vous pour com­men­cer cette longue marche, et j’es­père que vous aus­si, vous fe­rez un pas vers nous, les Chi­nois. En conclu­sion, vive la com­pré­hen­sion mu­tuelle !

Grâce à ce re­pré­sen­tant à l’APN, et bien sûr aus­si grâce aux ef­forts d’autres ac­teurs, le gou­ver­ne­ment chi­nois a dé­ci­dé de sup­pri­mer toutes les taxes agri­coles en 2005.

Le 14 mars 2018, Wang Yang, membre du Co­mi­té per­ma­nent du Bu­reau politique du Co­mi­té cen­tral du PCC, pré­side la 2e séance des pré­si­dents exé­cu­tifs du pré­si­dium lors de la pre­mière ses­sion du XIIIe Co­mi­té na­tio­nal de la CCPPC.

Le 17 mars 2018, la pre­mière ses­sion de la XIIIe APN tient sa cin­quième séance à Bei­jing. Les dé­pu­tés sont en train de vo­ter.

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