La mé­moire de la Chine à tra­vers nos ob­jec­tifs

China Today (French) - - SOMMAIRE - An­drés Mo­ra*

Mon père, Héc­tor Mo­ra, est jour­na­liste, pro­duc­teur et réa­li­sa­teur de do­cu­men­taires co­lom­bien. Les mé­dias co­lom­biens le sur­nomment « le Goo­gle­map de son époque » et « ce­lui qui fait dé­cou­vrir le monde aux Co­lom­biens ». Entre 1977 et 2001, il a voya­gé à tra­vers 107 pays. Par­mi les 1 250 do­cu­men­taires qu’il a réa­li­sés, 52 sont sur la Chine. Il a été le pre­mier à fil­mer la Chine, non seule­ment en Co­lom­bie, mais même dans toute l’Amé­rique du Sud.

Pre­mier voyage en Chine

En 1976, mon père, Héc­tor Mo­ra, a lan­cé une émis­sion do­cu­men­taire pour la té­lé­vi­sion co­lom­bienne in­ti­tu­lée Cá­ma­ra Via­je­ra (ca­mé­ra voya­geuse) dans la­quelle il pré­sen­tait le monde à tra­vers son re­gard de Co­lom­bien.

En 1979, après la dif­fu­sion de 150 épi­sodes de Cá­ma­ra Via­je­ra, mon père a été contac­té par un re­pré­sen­tant du gou­ver­ne­ment chi­nois qui sou­hai­tait l’in­vi­ter à ve­nir fil­mer la Chine pour son émis­sion.

À cette époque, la Co­lom­bie, comme la plu­part des pays d’Amé­rique la­tine, n’avait pas en­core éta­bli de re­la­tions di­plo­ma­tiques avec la Chine. Pour mon père, cette in­vi­ta­tion re­pré­sen­tait un chal­lenge in­té­res­sant. Quand on évo­quait la Chine, on pen­sait sur­tout à la poudre à ca­non, la bous­sole, le pa­pier, l’encre, la soie ou en­core à Mao Ze­dong. Mon père s’est donc en­vo­lé pour To­kyo où il a ob­te­nu son vi­sa pour la Chine, ce pays si mys­té­rieux.

Lors de son ar­ri­vée à Bei­jing, il a ra­con­té dans son jour­nal ses pre­mières im­pres­sions : « C’est en oc­tobre que j’ar­rive à Bei­jing. Un vent d’au­tomne ba­laie la brume lé­gère entre les peu­pliers. L’aé­ro­port de Bei­jing est tout pe­tit : il ne peut ac­cueillir que 27 avions. Les em­ployés de l’aé­ro­port sont tous en te­nue mi­li­taire, leur vi­sage est grave. Les vols in­ter­na­tio­naux sont rares. C’est peut-être la rai­son pour la­quelle per­sonne ne parle an­glais. Nous sommes la pre­mière équipe de té­lé­vi­sion co­lom­bienne à at­ter­rir en Chine et nous avons re­çu un ac­cueil cha­leu­reux. Comme le disent les Chi­nois, nous somme des amis ve­nus de loin. »

À Bei­jing, mon père fut lo­gé à l’Hô­tel de l’Ami­tié qui était à cette époque le plus grand hô­tel du style jar­din­hô­tel en Asie. Il a no­té dans son jour­nal : « Les Chi­nois ont des ha­bi­tudes ré­gu­lières. Au pe­tit ma­tin, nous sommes ré­veillés par de la mu­sique qui vient du parc voi­sin. Les per­sonnes âgées dansent ou pra­tiquent le taï-chi. Ils ont l’air de me­ner une vie très agréable. Pas­sés 9h du soir, nous ne voyons plus beau­coup de pas­sants dans la rue. Les ma­ga­sins ferment à 7h du soir, sauf les jours fé­riés. Les Chi­nois ont l’ha­bi­tude de dî­ner entre 6h et 7h. Il y a beau­coup de vé­los dans la rue et très peu de voi­tures. Les gens s’ha­billent en noir, en gris ou en bleu. Ils portent gé­né­ra­le­ment un cos­tume à la Sun Yat-sen, ou une che­mise à col rond. Aux pieds, ils portent des

chaus­sures de toile noires à se­melles minces. »

Lors de son pre­mier voyage en Chine, mon père a vi­si­té la place Tian’an­men, le Mo­nu­ment aux hé­ros du peuple, la Ci­té in­ter­dite et la Grande Mu­raille de Chine, puis les villes de Shan­ghai, de Hangz­hou, de Guangz­hou, et en­fin Hong Kong avant de pas­ser par l’Eu­rope. Il a alors réa­li­sé son pre­mier do­cu­men­taire sur la Chine.

Un té­moin des chan­ge­ments de la Chine

En 1989, mon père est re­tour­né en Chine pour fil­mer la cé­ré­mo­nie cé­lé­brant le 40e an­ni­ver­saire de l’éta­blis­se­ment de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine. Il a ra­con­té que l’aé­ro­port de Bei­jing s’était agran­di et que des tou­ristes ve­nus du monde en­tier at­ten­daient au gui­chet pour les for­ma­li­tés de la douane. « Une équipe tech­nique m’at­tend à la douane. Le tra­jet pour ga­gner le centre-ville de­puis l’aé­ro­port est moins long. Sur la route, on voit beau­coup de chan­tiers de construc­tion et de grues. Le pays est dy­na­mique. Le vi­sage de Bei­jing a beau­coup chan­gé. Les gens portent des vê­te­ments plus va­riés, no­tam­ment des vê­te­ments oc­ci­den­taux. Les Chi­nois sont plus sym­pa­thiques et ou­verts qu’au­pa­ra­vant, même s’ils ne donnent pas l’ac­co­lade ou ne font pas de bi­sous.

En 1992, mon père s’est ren­du en Chine pour fil­mer l’ar­mée de sta­tues de terre cuite et pour ob­ser­ver les moeurs et les rites du Ti­bet. La Chine était en plein dé­ve­lop­pe­ment.

En 1997, mon père fut in­vi­té à té­moi­gner du re­tour de Hong Kong à la sou­ve­rai­ne­té chi­noise. « Le 30 juin, à 23h59, avec plus de 8 000 jour­na­listes du monde en­tier, nous avons té­moi­gné de ce mo­ment his­to­rique. La 15e éco­no­mie du monde est re­tour­née au sein de la mère-pa­trie. »

Le 1er oc­tobre 1999, mon père et moi avons eu l’hon­neur d’être in­vi­tés à fil­mer la cé­ré­mo­nie cé­lé­brant le 50e an­ni­ver­saire de la fon­da­tion de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine, place Tian’an­men. Une ving­taine de mé­dias étran­gers étaient in­vi­tés. Le dé­fi­lé mi­li­taire fut gran­diose, les hommes por­taient des armes et des équi­pe­ments mo­dernes, il y avait no­tam­ment un mis­sile in­ter­con­ti­nen­tal très à la pointe pour l’époque.

Nous avons en­suite fil­mé la ville de Bei­jing avant de nous rendre en Mon­go­lie in­té­rieure, à Suz­hou et à Gui­lin. Nous avons vrai­ment sen­ti que la Chine était en train de de­ve­nir un pays puis­sant et pros­père.

À l’oc­ca­sion des Jeux Olym­piques de Bei­jing en 2008 et du 30e an­ni­ver­saire de l’éta­blis­se­ment des re­la­tions di­plo­ma­tiques entre la Chine et la Co­lom­bie en 2011, j’ai ac­com­pa­gné mon père en Chine pour réa­li­ser

des émis­sions. Au to­tal, mon père a réa­li­sé 52 do­cu­men­taires sur la Chine qui ont illus­tré le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel et l’évo­lu­tion éco­no­mique de ce pays. Il est convain­cu que la Chine est pro­mise à un brillant ave­nir. D’ici quelques dé­cen­nies, la Chine de­vien­dra le centre du monde.

De grandes op­por­tu­ni­tés

Ma pre­mière vi­site en Chine a eu lieu pen­dant l’été 1997. Avec mes pa­rents, mon frère et un autre pho- to­graphe, nous sommes al­lés en Chine pour fil­mer la cé­ré­mo­nie de ré­tro­ces­sion de Hong Kong. Nous sommes res­tés trois se­maines en Chine et avons vi­si­té les villes de Shenz­hen, Guangz­hou, Shan­ghai, Xi’an, Bei­jing, Hoh­hot et Bao­tou. Nous avons pro­duit plu­sieurs do­cu­men­taires en co­opé­ra­tion avec cer­tains ser­vices gou­ver­ne­men­taux. À cette époque, la zone de Pu­dong à Shan­ghai, le centre-ville de Shenz­hen et le 4e pé­ri­phé­rique de Bei­jing, quar­tiers au­tre­fois dé­serts, ve­naient d’être dé­si­gnés comme fu­turs centres de dé­ve­lop­pe­ment. J’avais du mal à ima­gi­ner com­ment des tra­vaux de grande en­ver­gure pour­raient être me­nés dans ces zones. Ce voyage en Chine a été très im­por­tant pour moi. Ce qui m’a le plus im­pres­sion­né, c’est la vi­ta­li­té des Chi­nois. Elle n’était pas le signe d’un op­ti­misme in­fon­dé, mais plu­tôt de ré­so­lu­tion et de fier­té.

Après avoir ob­te­nu mon di­plôme en an­thro­po­lo­gie à l’Uni­ver­si­té des Andes, je suis tom­bé par ha­sard sur une bro­chure de la Bei­jing Film Aca­de­my et j’ai dé­ci­dé de me rendre en Chine pour ap­prendre de nou­velles choses. J’ai com­men­cé mes études à Bei­jing en 2002. L’es­sor éco­no­mique de la Chine of­frait de belles pers­pec­tives à l’in­dus­trie du ci­né­ma et de la té­lé­vi­sion et ce­la m’a don­né des op­por­tu­ni­tés in­té­res­santes. J’ai été 3e réa­li­sa­teur ad­joint du film The kite run­ner et j’ai fil­mé le concert du groupe bri­tan­nique Keane sur la Grande Mu­raille. En 2015, j’ai pas­sé une se­maine à Dun­huang avec le peintre et cal­li­graphe Wen Huai­sha, alors âgé de 105 ans, pour réa­li­ser un film re­tra­çant la vie de cette grande fi­gure de la cul­ture chi­noise.

Les tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion se dé­ve­loppent ra­pi­de­ment et la Chine est en plein es­sor dans ce do­maine. Nous de­vons construire plus de ca­naux de com­mu­ni­ca­tion entre la Chine et l’Amé­rique la­tine. Les do­cu­men­taires et les films servent de fe­nêtres pour se com­prendre. Au­jourd’hui, ma car­rière est en­trée dans sa phase de ma­tu­ri­té. J’ai fil­mé Bei­jing, Bo­gotá et Hong Kong et j’es­père sin­cè­re­ment pou­voir contri­buer à la com­mu­ni­ca­tion entre la Chine et l’Amé­rique la­tine.

Aux yeux de mon père, la Chine a certes connu de pro­fonds bou­le­ver­se­ments, mais en même temps, cer­taines choses sont de­meu­rées in­chan­gées. L’abon­dance de pro­duits, la grande va­rié­té de vê­te­ments et la ra­pi­di­té du tran­sport, tout ce­la est com­plè­te­ment dif­fé­rent. Pour­tant, les tra­di­tions sont tou­jours là. Dans les parcs, les per­sonnes âgées jouent tou­jours au xiang­qi (échecs chi­nois). Les Chi­nois semblent sa­tis­faits et heu­reux.

En ce qui me concerne, la ré­forme et l’ou­ver­ture de la Chine m’a ou­vert un vaste champ d’ac­tion en termes de vie et de car­rière. Je suis convain­cu qu’ici, en Chine, plein de nou­velles op­por­tu­ni­tés vont s’of­frir à moi.

1997, Héc­tor Mo­ra (à droite) et An­drés Mo­ra (centre droite) avec les co­or­di­na­teurs du mi­nis­tère de la Cul­ture au temple de Jo­khang à Lha­sa, au Ti­bet

1997, de gauche à droite : Héc­tor Mo­ra, An­drés Mo­ra et Héc­tor Ar­tu­ro Mo­ra à l’en­trée du Mu­sée de l’ar­mée des sol­dats de terre cuite à Xi’an

Liste (da­tée de 2008) des tour­nages réa­li­sés par Héc­tor Mo­ra en Chine, ex­traite de son car­net de voyage

2015, An­drés Mo­ra avec son épouse Mo­ri­ta Sa­ku­ra et leur fils Ei­so Mo­ra dans la Ci­té in­ter­dite

2006, An­drés Mo­ra (pre­mier de­bout à gauche), avec une par­tie de l’équipe de tour­nage du film Co­me­tas en el cie­lo sur les rives du lac Ka­ra­kul dans le Xin­jiang

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