Le crois­sant et la croix à l’aube du na­tio­na­lisme

Wis­sa Was­sef est une fi­gure em­blé­ma­tique de l’in­tel­li­gent­sia copte du dé­but du siècle der­nier, qui a mi­li­té pour l’in­dé­pen­dance de l’Egypte et pour as­seoir la dé­mo­cra­tie et l’uni­té na­tio­nale.

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Ah­med Lout­fi Aliaa Al-Ko­ra­chi

Cinq élus et 7 nom­més, telle est la part des coptes lors des der­nières élec­tions lé­gis­la­tives. Une aug­men­ta­tion en nombre par rap­port au Par­le­ment sor­tant, mais tou­jours une re­pré­sen­ta­tion par­le­men­taire ju­gée très faible. Avec les par­tis d’op­po­si­tion et les Frères mu­sul­mans, les coptes viennent de re­joindre la liste des vic­times de ces élec­tions. Mais le mé­con­ten­te­ment des coptes n’était pas seule­ment lié au su­jet du taux de re­pré­sen­ta­tion, mais plu­tôt à l’iden­ti­té de ces 7 coptes nom­més par l’Etat. Des nominations qui ont été très contro­ver­sées et n’ont pas ob­te­nu la bé­né­dic­tion de l’Eglise. Des per­son­na­li­tés qui ne re­pré­sentent ni la so­cié­té copte, ni ses pro­blèmes. Les pro­tes­ta­tions vont bon train au sein des in­tel­lec­tuels coptes. Pour cer­tains d’entre eux, le fait de nom­mer 7 coptes par­mi les 10 que nomme le chef de l’Etat est une me­sure opé­rée par le gou­ver­ne­ment pour at­té­nuer

C’est de­puis l’émer­gence du mou­ve­ment na­tio­nal et d’in­dé­pen­dance égyp­tien au dé­but du 20e siècle, un cou­rant qu’on ne peut sé­pa­rer de la nah­da (ré­forme mo­der­niste), que l’on a vu les per­son­na­li­tés coptes s’in­té­grer dans l’ac­tion po­li­tique. Ils ont fait corps avec le na­tio­na­lisme égyp­tien et cette lutte achar­née pour la li­bé­ra­tion du pays de l’em­prise du co­lo­nia­lisme bri­tan­nique, et en­suite pour as­seoir les règles de la dé­mo­cra­tie. A titre d’exemple, on peut ci­ter Wis­sa Was­sef (1873-1931). Il a com­men­cé sa lutte na­tio­na­liste avec Mous­ta­pha Ka­mel et l’a pour­sui­vie avec Saad Zagh­loul. Il a été au dé­but membre du Par­ti na­tio­nal de Mous­ta­pha Ka­mel. Il a été élu comme l’un des 30 membres de la pre­mière com­mis­sion de cette for­ma­tion, le 17 dé­cembre 1907. Il fut d’ailleurs le neu­vième sur cette liste et sur­tout, il a mar­qué la pre­mière par­ti­ci­pa­tion copte à une ac­tion po­li­tique à cette époque. Il est res­té fi­dèle à ce par­ti, et les his­to­riens citent tou­jours son dis­cours lors d’un congrès en 1909, où il s’est at­ta­qué au Haut Com­mis­saire bri­tan­nique, Lord Cro­mer, parce que ce­lui-ci avait dit que le mou­ve­ment na­tio­na­liste était tein­té d’une cou­leur re­li­gieuse. Et de dire : « Si les coptes n’étaient pas en ac­cord to­tal avec leurs frères mu­sul­mans en ce qui concerne la no­tion du na­tio­na­lisme égyp­tien, ils ne par­ti­ci­pe­raient pas avec eux dans cette grande ma­ni­fes­ta­tion d’adieu à l’homme que le na­tio­na­lisme et l’Orient ont per­du (il s’agis­sait de la mort de Mous­ta­pha Ka­mel) ». La dis­pa­ri­tion de cette fi­gure a dé­mem­bré son par­ti qui s’est di­vi­sé en plu­sieurs cou­rants. Et c’est Saad Zagh­loul qui a pris le re­lais du na­tio­na­lisme égyp­tien. Was­sef s’est joint à lui et fut un de ses dis­ciples. Ayant fait des études de droit en fran­çais, il ti­rait pro­fit de sa connais­sance du droit et du fran­çais pour confir­mer, à dif­fé­rentes oc­ca­sions, l’uni­té na­tio­nale. Lorsque Saad Zagh­loul est par­ti à Paris à la tête de la Dé­lé­ga­tion (c’est-à-dire ce « Wafd » qui est de­ve­nu le nom du prin­ci­pal par­ti égyp­tien) les re­la­tions ten­dues avec les coptes, qui ont été mar­quées cette an­née par les in­ci­dents de Nag Ham­ma­di, l’af­faire de Ca­mé­lia et les in­ci­dents de Om­ra­niya.

Mais d’autres in­tel­lec­tuels coptes ont une lec­ture dif­fé­rente de ces nominations. Na­guib Ga­briel, pré­sident de l’Union égyp­tienne pour les droits de l’homme, consi­dère cette af­faire comme « une sorte de pro­vo­ca­tion qui ap­pro­fon­dit la ten­sion qui existe Was­sef l’ac­com­pa­gna en tant que conseiller, avec un autre copte, Aziz Man­si. Puis, de­ve­nu membre of­fi­ciel, il s’éle­va contre le pre­mier mi­nistre dé­si­gné par les An­glais, un copte aus­si, Yous­sef Wah­beh, et écri­vit un ar­ticle re­ten­tis­sant contre ce sui­visme. L’ac­tion ré­vo­lu­tion­naire de ce na­tio­na­liste s’est pour­sui­vie et fut tra­duite par une pré­sence avec d’autres de­vant une Cour for­mée par les An­glais. Il fut condam­né à mort, mais sa peine a été com­muée en pri­son à vie. Et suite à l’ac­qui- si­tion de l’in­dé­pen­dance « of­fi­cielle », Wis­sa fut li­bé­ré en 1922. Les An­glais ten­taient alors d’ac­cor­der un sta­tut spé­cial aux mi­no­ri­tés. Was­sef dit alors : « L’Egypte ne connaît ni ma­jo­ri­té ni mi­no­ri­té. Au Par­le­ment, il n’y au­ra que des par­tis dans leur sens égyp­tiens où les coptes y se­ront pré­sents » . Et dans un autre dis­cours, il a af­fir­mé : « Les par­tis au Par­le­ment ne se­ront pas re­li­gieux, mais au­ront un ca­rac­tère in­dus­triel, agri­cole et syn­di­cal ». Il s’agit là non seule­ment d’une dé­fense de l’uni­té na­tio­nale, mais d’un sys­tème po­li­tique mo­derne. D’ailleurs, pour les élec­tions, il s’est pré­sen­té dans la cir­cons­crip­tion de Ma­ta­riya alors qu’il est de la Haute-Egypte et a rem­por­té une écra­sante vic­toire grâce à un es­prit na­tio­nal dé­fer­lant. De quoi faire dire à Saad Zagh­loul : « La re­nais­sance de l’Egypte a ame­né cette union sa­crée du crois­sant et de la croix (…) Et si les coptes n’étaient pas sin­cères, ils ac­cep­te­raient l’ap­pel de l’étran­ger (l’An­gle­terre) d’être pro­té­gés » . Et Was­sef de ré­tor­quer : « Je re­pré­sente une cir­cons­crip­tion au Par­le­ment dont le seul copte est moi ».

Après la mort de Zagh­loul en 1927, Na­has pa­cha, son suc­ces­seur, l’a nom­mé pré­sident du Par­le­ment. En­fin, un autre évé­ne­ment est ci­té. En 1930, ce fut un vrai conflit pro­vo­qué par le pre­mier mi­nistre Is­maïl Sed­ki, qui vou­lait mu­se­ler les par­le­men­taires et ob­tint un dé­cret royal de re­mettre la date d’ou­ver­ture de la session. Le Par­le­ment a même été fer­mé avec des chaînes. Mais les dé­pu­tés, et à leur tête Was­sef, conver­gèrent vers le Par­le­ment que son chef a ou­vert lui­même. Les dé­pu­tés ren­trèrent et tinrent leur séance. Sa mort le 27 mai 1931 a té­moi­gné de cet es­prit si beau des Egyp­tiens. Des mil­liers d’hommes ont sui­vi ses ob­sèques de la place de la gare au Pa­triar­cat à Ab­bas­siya. La foule scan­dait « Ap­prends à Saad l’in­jus­tice qu’il y a Ô Wis­sa … Nous n’al­lons pas t’ou­blier, toi qui as bri­sé les chaînes »… dé­jà ». Pour lui, ces dé­pu­tés ne sont que des per­son­na­li­tés pro-gou­ver­ne­men­tales ou des gens à la re­traite. « Nous ne vou­lons pas des coptes qui oc­cupent des fonc­tions of­fi­cielles à l’As­sem­blée du peuple, mais des Egyp­tiens qui pos­sèdent de la loyau­té et le sens de la res­pon­sa­bi­li­té », es­time Ra­dy Atal­lah Es­kan­dar, pas­teur de l’église évan­gé­lique à At­ta­rine, à Alexan­drie.

La no­mi­na­tion de Ga­mal As­saad, pen­seur copte, a fo­ca­li­sé toutes les cri- tiques. « Un copte contre l’Eglise », « le dé­pu­té des Frères mu­sul­mans au Par­le­ment », voi­ci com­ment il est vu par la plu­part des coptes. As­saad est d’ailleurs connu pour son op­po­si­tion aus­si au gou­ver­ne­ment. Il est contre l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion du dos­sier copte. Il s’étonne de cette pro­pa­gande contre lui et as­sure qu’il a été choi­si comme un homme po­li­tique égyp­tien et non pas parce qu’il est copte. Il a alors ses propres cal­culs. « Je n’ai au­cune re­la­tion de près ou de loin, ni avec les coptes ni avec les mu­sul­mans. Je suis le dé­pu­té du peuple. Ceux qui m’in­té­ressent ce sont les Egyp­tiens ». Et d’ajou­ter : « La mi­no­ri­té ne pour­ra pas réus­sir dans sa re­pré­sen­ta­tion par­le­men­taire si elle se base sur une po­si­tion sec­taire. Ce­lui qui par­ti­cipe aux élec­tions en tant que copte ne va re­ce­voir que les voix des coptes. Par la suite, au­cun can­di­dat copte ne pour­ra réus­sir parce que les coptes sont mi­no­ri­taires. Mais ce­lui qui se lance dans les élec­tions en tant que po­li­ti­cien pos­sé­dant un pro­gramme po­li­tique bien dé­fi­ni, per­sonne ne va pen­ser à sa re­li­gion puis­qu’il re­pré­sente tous les Egyp­tiens ».

Ce­la dit, la chute des fi­gures coptes comme Geor­gette Qel­li­ni, dé­pu­tée du­rant deux ses­sions, a aus­si ani­mé les cri­tiques. Qel­li­ni s’est ca­rac­té­ri­sée par ses po­si­tions fermes contre le gou­ver­ne­ment et ses cri­tiques touchent même le PND dont elle est membre. C’est elle qui a de­man­dé d’éta­blir un quo­ta en fa­veur des coptes au Par­le­ment. Mais sa de­mande a été re­fu­sée.

Se­lon Yous­ri Al-Eza­bawy, cher­cheur au Centre des Etudes Po­li­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ah­ram, les pré­vi­sions des coptes dé­pas­saient de loin ce qui s’est pas­sé. Au dé­but, la pré­sen­ta­tion par le PND de 10 can­di­dats coptes uni­que­ment, soit 1 % sur un to­tal de 777 can­di­dats pré­sen­tés par ce par­ti au pou­voir, était une ques­tion dé­ce­vante. Trois seule­ment ont été élus, dont le mi­nistre des Fi­nances Yous­sef Bou­tros-Gha­li.

« Avant le dé­but de chaque session par­le­men­taire, l’Eglise avait cou­tume de pré­sen­ter des noms par­mi les­quels sont choi­sis les dé­pu­tés nom­més. Mais cette fois-ci et pour la pre­mière fois, la no­mi­na­tion est ve­nue di­rec­te­ment de l’Etat et sans consul­ta­tion de l’Eglise. C’est ce qui a ap­pro­fon­di de plus ce malentendu d’au­tant plus que ces per­son­na­li­tés sont hos­tiles à l’Eglise ». Pour Eza­bawy, ce genre de pro­cé­dés concer­nant la pré­sence des coptes au Par­le­ment, de même que la no­mi­na­tion de cer­tains par le ré­gime, est une pra­tique qui date de la Ré­vo­lu­tion de 1952. La dif­fé­rence est grande en ef­fet avec ce qui avait lieu au­pa­ra­vant. De 27 dé­pu­tés coptes au Par­le­ment de 1942, soit 10,2 %, à 12 coptes seule­ment, du­rant ces der­nières lé­gis­la­tives, l’écart est grand. « La no­mi­na­tion, c’est-à-dire les sièges ac­quis d’avance, a af­fai­bli les coptes et la cré­di­bi­li­té de leur image po­li­tique dans la rue égyp­tienne, ce qui a pous­sé cer­tains d’entre eux à ré­cla­mer un quo­ta pour les coptes », ajoute le po­li­to­logue.

Mal­gré cette faible re­pré­sen­ta­tion par­le­men­taire des coptes, ils ont en­re­gis­tré de bons in­dices du­rant cette élec­tion. Un re­bond dans le taux de par­ti­ci­pa­tion des coptes en tant que can­di­dats. De 81 can­di­dats dans les lé­gis­la­tives de 2005, le nombre a at­teint 112 can­di­dats lors des der­nières. « Il y a au­jourd’hui une conscience gran­dis­sante par­mi les coptes de l’im­por­tance de leur par­ti­ci­pa­tion po­li­tique afin de for­mer une masse pour exer­cer des pres­sions afin d’ob­te­nir leurs re­ven­di­ca­tions », conclut Al-Eza­bawy

La presse de l’époque met à la Une l’af­faire des chaînes bri­sées par Wis­sa Was­sef, pour ou­vrir le Par­le­ment.

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