Une ex­clu­sion contes­tée

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Sa­bah Sa­bet

SI VOUS TOU­CHEZ un sa­laire men­suel de 1 000 L.E. ou une re­traite de 750, vous êtes consi­dé­rés trop riches pour bé­né­fi­cier de la sub­ven­tion des pro­duits de pre­mière né­ces­si­té. Cet avan­tage vous de­vez donc le cé­der aux plus né­ces­si­teux. C’est en gros ce que l’on a pu com­prendre des dé­cla­ra­tions of­fi­cielles rap­por­tées cette se­maine par le quo­ti­dien in­dé­pen­dant Al-Mas­ry AlYoum. Ce res­pon­sable du mi­nis­tère de l’Ap­pro­vi­sion­ne­ment, qui au­rait par­lé au jour­nal sous le cou­vert de l’ano­ny­mat, an­non­çait la dé­ci­sion du mi­nis­tère d’ex­clure cette ca­té­go­rie de ci­toyens du droit d’avoir une carte d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. « Ces cartes se­ront re­dis­tri­buées aux ci­toyens dé­mu­nis qui en ont vrai­ment be­soin », lit-on sur les pages de l’édi­tion du 15 dé­cembre d’Al-Mas­ry Al-Youm.

Deux jours après, la nou­velle — for­te­ment cri­ti­quée dans les mé­dias et qui a sus­ci­té une vive co­lère chez les ci­toyens concer­nés — a été « re­for­mu­lée » par le mi­nis­tère de l’Ap­pro­vi­sion­ne­ment. « Per­sonne n’a dit que les cartes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment se­ront re­ti­rées des bé­né­fi­ciaires. La dé­ci­sion n’a pas d’ef­fet ré­tro­ac­tif, elle concerne ceux et celles qui se pré­sentent pour l’ob­te­nir pour la pre­mière fois », es­saye de ras­su­rer Dar­wich Mous­ta­pha, por­te­pa­role de ce mi­nis­tère. Il ajoute que la dé­ci­sion n’est pas ré­cente, « elle a été prise en sep­tembre 2009 avec d’autres me­sures vi­sant à ré­gle­men­ter la sub­ven­tion ».

Ces pré­ci­sions n’ont pas réus­si à apai­ser les ci­toyens. D’un cô­té, les dé­ten­teurs de la carte concer­nés ne font pas très confiance aux pro­pos du res­pon­sable. D’autre cô­té, ceux qui sou­haitent l’ob­te­nir crient à l’in­jus­tice. « Ache­tés sur le mar­ché, l’huile, le sucre et le riz sont deux fois plus chers, voire plus, que ceux qu’on achète grâce à la carte d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Ce sys­tème de sub­ven­tion, même res­treint, nous aide tant bien que mal à af­fron­ter la hausse des prix, et donc, c’est de l’in­jus­tice de vou­loir nous en pri­ver », se plaint Sa­faa Ham­di, femme au foyer qui ha­bite dans un quar­tier po­pu­laire de Gui­za.

Pour beau­coup de ci­toyens, le mi­nis­tère a com­mis l’er­reur de consi­dé­rer que 1 000 L.E. est un sa­laire suf­fi­sant pour me­ner une vie dé­cente. « Je touche 1 100 L.E. par mois, dont 400 L.E. pour le loyer et 100 L.E. pour les fac­tures d’élec­tri­ci­té, d’eau et de gaz. Est-ce que le gou­ver­ne­ment trouve que les 600 L.E. qui me res­tent jus­ti­fient mon ex­clu­sion du sys­tème de sub­ven­tion ? Les res­pon­sables se moquent de nous », s’in­digne Kha­led Ali, fonc­tion­naire au mi­nis­tère du Trans­port. « L’Etat a main­te­nu le sys­tème de sub­ven­tion du­rant la pé­riode plus ou moins pros­père de l’éco­no­mie. Pour­quoi veu­ton le sup­pri­mer au­jourd’hui alors que tout le monde souffre de la cher­té de la vie ? », se de­mande-t-il.

C’est en 1945, au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale, que le ra­tion­ne­ment des pro­duits de base fut, pour la pre­mière fois, as­su­ré à tra­vers les cartes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Les cartes as­su­raient aux ci­toyens le sucre, l’huile, le thé, la fa­rine, la viande, les oeufs, voire le beurre, à des prix abor­dables. Le sys­tème a été main­te­nu sous Nas­ser, avant de su­bir des res­tric­tions suc­ces­sives dans les an­nées 1980 et 1990. Avec la li­bé­ra­li­sa­tion de l’éco­no­mie, la fa­meuse carte a per­du beau­coup de son im­por­tance. Au­jourd’hui, seuls l’huile, le sucre, le thé et le riz sont sub­ven­tion­nés.

En 2008, le gou­ver­ne­ment a lan­cé la carte d’ap­pro­vi­sion­ne­ment « nu­mé­rique », pour em­pê­cher les dis­tri­bu­teurs de mettre la main sur le sur­plus de den­rées non ré­cla­mées par les ayants droit. C’est aus­si un moyen, avaient consta­té les ob­ser­va­teurs, d’éli­mi­ner les ci­toyens qui n’ont pas de vrai be­soin de ce ser­vice et qui, par consé­quent, ne se­raient pas prêts à dé­pen­ser l’ef­fort et le temps né­ces­saires pour le re­nou­vel­le­ment de leur carte. Plus en­core, seuls les ci­toyens nés avant 2005 ont été ajou­tés à ces cartes nu­mé­riques, ce qui sug­gé­rait dé­jà une in­ten­tion de sup­pri­mer car­ré­ment ce sys­tème.

La der­nière dé­ci­sion en date, qui concerne ceux qui touchent plus que 1 000 L.E., a fait mon­ter d’un cran l’in­quié­tude de ceux qui soup­çonnent la dis­pa­ri­tion pure et simple de la sub­ven­tion des den­rées ali­men­taires. « L’Etat a l’in­ten­tion de mettre fin à la sub­ven­tion. Cette der­nière dé­ci­sion en est la preuve », es­time Mah­moud AlAs­qa­la­ni, pré­sident de l’ONG Ci­toyens contre la hausse des prix. Com­men­tant le « pla­fond » fixé à 1 000 L.E. pour bé­né­fi­cier de la sub­ven­tion, il pense qu’étant don­né les prix de la nour­ri­ture, du coût des tran­sports et des fac­tures d’élec­tri­ci­té et de gaz, ceux qui touchent un tel sa­laire men­suel sont ef­fec­ti­ve­ment « pauvres ».

Al-As­qa­la­ni conteste en outre la consti­tu­tion­na­li­té de la dé­ci­sion du mi­nis­tère. « Si comme on dit la dé­ci­sion n’au­ra pas d’ef­fet ré­tro­ac­tif, ce­la veut dire que ceux qui ont dé­jà la carte, même si leur sa­laire dé­passe les 1 000 L.E. conti­nue­ront à en ti­rer bé­né­fice, alors que les nou­veaux can­di­dats à la sub­ven­tion qui touchent un même sa­laire se ver­ront re­fu­ser ce droit. Or, se­lon la Cons­ti­tu­tion, les ci­toyens sont égaux en droits et de­voirs », ex­plique l’ac­ti­viste qui af­fiche son in­ten­tion de contes­ter cette dé­ci­sion de­vant le tri­bu­nal

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