« Toute ré­forme dif­fi­cile va se heur­ter au manque de confiance »

Al Ahram Hebdo - - L ’entretien - Pro­pos re­cueillis par Sal­ma Hus­sein

A: Un nou­veau gou­ver­ne­ment se­ra in­ces­sam­ment for­mé par le pré­sident Mou­ba­rak. Quels dos­siers al­lez­vous pré­sen­ter à ce gou­ver­ne­ment comme prio­ri­tés ?

Ma­gued Os­man : En pre­mier lieu, il y a la mis­sion de res­tau­rer la confiance per­due en­vers le gou­ver­ne­ment. Je trouve ce­la in­dis­pen­sable. La confiance est à un ni­veau très bas, ce qui en­trave les ré­formes. Car toute po­li­tique pu­blique que le gou­ver­ne­ment vou­dra en­tre­prendre se heur­te­ra au manque de confiance de toutes les franges de la po­pu­la­tion. Les po­li­tiques de ré­formes ne pour­ront être in­tro­duites que si les gens ont le sen­ti­ment que ce gou­ver­ne­ment est là pour leur bien-être. Ce qui n’est pas le cas ac­tuel­le­ment.

— Trou­vez-vous que les lé­gis­la­tives, avec toutes les ir­ré­gu­la­ri­tés qui les ont ac­com­pa­gnées, ont ac­cen­tué ce manque de confiance ?

— Ce manque de confiance exis­tait dé­jà avant les lé­gis­la­tives. Mais ces der­nières l’ont da­van­tage mar­qué.

— Que pro­po­sez-vous donc pour la ré­ta­blir ?

— Ce­la nous mène au deuxième dos­sier pas moins im­por­tant : lut­ter contre la cor­rup­tion. Nous avons com­men­cé à pu­blier l’in­dice an­nuel de la per­cep­tion de la cor­rup­tion. Le gou­ver­ne­ment a en­tre­pris plu­sieurs me­sures pour lut­ter contre ce phé­no­mène, comme la créa­tion d’un co­mi­té char­gé du ré­ta­blis­se­ment de l’in­té­gri­té. Mais beau­coup reste à faire.

L’édu­ca­tion est un troi­sième dos­sier d’une grande im­por­tance. Et là, je pro­pose une ap­proche agres­sive. Ce­la ne peut se faire sans un consen­sus so­cial, no­tam­ment en ce qui concerne le fi­nan­ce­ment de l’édu­ca­tion. Il faut ré­pondre à la ques­tion : « D’où peut-on pré­le­ver les res­sources ? ». Si­non, tout ce que l’on dit à pro­pos de la ré­forme ne se­ra que des pa­roles en l’air. — Ce qui re­vient à dire ? — Aug­men­ter le bud­get al­loué à l’édu­ca­tion im­plique la baisse des bud­gets d’un ou de plu­sieurs autres sec­teurs. Les­quels ? Ce­la de­vra être un su­jet de dé­bat so­cial.

— Dans quels sec­teurs le gou­ver­ne­ment peut-il faire des coupes ?

— Les bud­gets à la sub­ven­tion, no­tam­ment celle des­ti­née à l’éner­gie. C’est énorme, et en plus, elle mène à l’épa­nouis­se­ment des in­dus­tries nui­sibles à l’en­vi­ron­ne­ment. C’est un point de dé­part pri­mor­dial. Toute éco­no­mie qui se­ra ef­fec­tuée dans ce do­maine doit être re­di­ri­gée au pro­fit de l’édu­ca­tion. — Lors d’un en­tre­tien pré­cé­dent, en 2008, vous avez sou­li­gné l’im­por­tance de bais­ser les sub­ven­tions à l’éner­gie. Vous avez dit que ce­la se­ra réa­li­sé en 2009. Mais ce­la n’a pas été fait …

— Il faut dire que c’est dif­fi­cile de s’at­ta­quer, par exemple, à la sub­ven­tion des bon­bonnes à gaz, qui ab­sorbe le tiers des sub­ven­tions à l’éner­gie. Celle-ci bé­né­fi­cie ma­jo­ri­tai­re­ment aux pauvres. Il y a aus­si le choix du ti­ming. L’on ne peut pas re­ti­rer les sub­ven­tions des­ti­nées au pain à un mo­ment où les prix mon­diaux du blé sont en hausse. Même si je ré­serve le pain sub­ven­tion­né aux plus dé­mu­nis. Car, dans ce cas, je dis aux an­ciens bé­né­fi­ciaires : ache­tez votre pain à 50 piastres la ga­lette (au lieu de 5 ac­tuel­le­ment). Il faut at­tendre que le prix du blé baisse, pour que la ga­lette soit ain­si ven­due à un prix abor­dable. D’au­tant plus que l’Egypte im­porte entre 40 et 60 % de ses be­soins en blé, ce qui la rend très vul­né­rable face aux fluc­tua­tions des prix mon­diaux.

— Il y a un autre dos­sier, à sa­voir l’écart qui se creuse da­van­tage entre les re­ve­nus. Ne le trou­vez- vous pas une me­nace au­tant à la so­cié­té qu’à l’éco­no­mie ?

— Les ré­formes du gou­ver­ne­ment ac­tuel ont créé des ri­chesses énormes chez quelques-uns, dont une par­tie est jus­ti­fiée. Pour­quoi blâmer Na­guib Sa­wi­rès par exemple pour avoir cu­mu­lé des pro­fits grâce à l’ex­pan­sion de ses af­faires en Eu­rope et ailleurs à un mo­ment où les té­lé­coms avaient le vent en poupe ? Il faut ac­cep­ter des ri­chesses ex­tra­va­gantes chez les uns. Ce­pen­dant, ce qui rend les gens ou­trés, ce sont les ri­chesses pro­ve­nant de la cor­rup­tion, du manque de trans­pa­rence. Cer­tains avaient ac­cès à des in­for­ma­tions in­té­rieures, dont ils ont pro­fi­té. Ces for­tunes ont été ac­cu­mu­lées au dé­tri­ment du bien-être de la po­pu­la­tion. Per­sonne ne peut ac­cep­ter ce­la.

— Le gou­ver­ne­ment re­fuse de re­mé­dier aux in­éga­li­tés des re­ve­nus en im­po­sant des taxes plus éle­vées aux plus riches, bien que ce soit un re­mède re­ven­di­qué par le Fonds Mo­né­taire In­ter­na­tio­nal (FMI). Qu’en dites-vous ?

— A chaque pays ses cir­cons­tances. Notre éco­no­mie souffre de l’éva­sion fis­cale. Si l’on aug­mente les taxes des­ti­nées aux plus riches, ces der­niers fuient ce­la en ver­sant des pots-de-vin aux fonc­tion­naires des im­pôts. C’est pour cette rai­son que la ré­forme fis­cale en 2005 a ré­duit de moi­tié les taxes sur les re­ve­nus des plus riches, les me­nant à 20 %. Les re­cettes ont aug­men­té dès lors.

— Mais au prix d’un écart so­cial alar­mant …

— Je suis contre la hausse des taxes sur les re­ve­nus, car ce sont des re­ve­nus que les gens ont ac­cu­mu­lés lors de leur tra­vail et donc bien mé­ri­tés. Je pro­pose en re­vanche des im­pôts sur les tran­sac­tions des avoirs : les ap­par­te­ments, les ter­rains et ain­si de suite. Là, les gens gagnent sans ef­fort, car le prix d’un bien qu’ils pos­sèdent a aug­men­té.

— Le gou­ver­ne­ment de Na­zif a été au dé­but très cou­ra­geux en ma­tière de ré­formes éco­no­miques et lé­gis­la­tives. Pour­quoi le rythme a-t-il ra­len­ti ?

— C’est par­tiel­le­ment vrai, mais voyons la longue liste de ré­formes qu’il a in­tro­duite, no­tam­ment l’ins­tal­la­tion des ins­ti­tu­tions de ré­gu­la­tion in­dis­pen­sables à une éco­no­mie émer­gente comme l’Au­to­ri­té de sur­veillance du sec­teur mo­né­taire, l’Au­to­ri­té de lutte contre le mo­no­pole et celle de pro­tec­tion du consom­ma­teur. La créa­tion de ces ins­ti­tu­tions exige que l’on fasse pas­ser les lois, for­mer les cadres et dé­ve­lop­per les com­pé­tences. Tout ce­la prend beau­coup de temps.

— Quand le rythme est lent, ce­la ne vous rend pas dé­mo­ti­vé ?

— L’Egypte a choi­si en gé­né­ral une trans­for­ma­tion pro­gres­sive de son éco­no­mie. C’est pour épar­gner à la po­pu­la­tion les ef­fets né­ga­tifs d’une trans­for­ma­tion ra­pide.

— L’in­dé­pen­dance de nos re­cherches et nos son­dages est as­su­rée par un conseil d’ad­mi­nis­tra­tion for­mé de fi­gures émi­nentes et cré­dibles. Le centre a re­cours à des ex­perts et aca­dé­mi­ciens de toutes ten­dances.

Le mo­dèle réus­si du centre a in­ci­té plu­sieurs pays à de­man­der notre as­sis­tance pour la créa­tion de centres si­mi­laires. Nous col­la­bo­rons ain­si avec les gou­ver­ne­ments sy­rien, ira­qien et bu­run­dais. Deux pro­jets sem­blables sui­vront, avec la Zam­bie et l’Ery­thrée. Je trouve qu’à tra­vers ce genre de re­la­tions, le centre joue le rôle de ce qu’on ap­pelle dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales la « soft po­wer »

— Et les gens n’ont-ils pas souf­fert d’une trans­for­ma­tion trop lente ?

— Non, rien à com­pa­rer avec les Russes au dé­but des an­nées 1990, qui ont vé­cu des cham­bou­le­ments dra­ma­tiques, des gens qui meurent de faim, d’autres qui ont per­du leur mai­son.

— Des ré­formes lentes, en­suite des ré­formes ge­lées … Pas de sor­tie alors ?

— Ré­fé­rez-vous au pre­mier dos­sier : ré­ta­blir la confiance avec la so­cié­té. Je ne pour­rai pas vous convaincre de m’ac­com­pa­gner à une pro­me­nade si vous n’avez pas confiance en moi. Bais­ser les sub­ven­tions, par exemple, ou les re­dis­tri­buer exige que la po­pu­la­tion ait confiance qu’elle n’en se­ra pas af­fec­tée. Toute ré­forme dif­fi­cile va se heur­ter au mur du manque de confiance. — Contrai­re­ment à la confiance per­due vis-à-vis du gou­ver­ne­ment de Na­zif, les re­cherches et les son­dages du centre dé­pen­dant du Conseil des mi­nistres bé­né­fi­cient d’une grande cré­di­bi­li­té. Com­ment in­ter­pré­tez-vous ce­la ?

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