Le goût de l’éton­ne­ment

Al Ahram Hebdo - - Littérature - Tra­duc­tion de Su­zanne El La­cka­ny

Il n’était pas là quand j’ai pous­sé la porte en­trou­verte. Je n’ai en­ten­du ni le bruit de sa toux ni son ac­cent de la Haute-Egypte qui ac­cueillait chaque per­sonne qui en­trait ; même la table basse et ronde au­tour de la­quelle il nous réunis­sait avait dis­pa­ru.

Le nar­gui­lé se trou­vait dans un coin calme et les livres jau­nis étaient sur l’éta­gère, la vieille ra­dio était muette. Il était par­ti.

On a dit qu’une si­rène de la mer l’avait ten­té, et on a dit que les villes de la nuit l’avaient ava­lé, et on a dit qu’il avait cou­pé ses mous­taches ef­frayantes puis il avait cou­pé sa langue par in­ad­ver­tance. Mais il n’était pas pré­sent quand les champs re­ce­vaient le mois de la crue.

Je me ré­veille, je suis sur­prise par le si­lence au­tour de moi … Je pré­pare un verre de thé et je verse des­sus le jeu du rêve, un en­fant qui s’en­fonce dans les his­toires de l’His­toire, tis­sant en ima­gi­na­tion un sou­hait et dé­si­rant voir des pays. Le pro­fes­seur nous ap­pre­nait tou­jours : « Ceux qui sont morts pour la pa­trie ne sont pas morts, l’en­fant pa­les­ti­nien est plus qu’un en­fant ». Il l’avait dit avant de par­tir. La nuit était un faux jour. Les champs m’ont dé­lais­sée et je suis tom­bée amou­reuse des villes. Et les rues ont vio­lé ma pu­deur. De la fu­mée et de la pous­sière. Les cris des mar­chands. Des ca­davres de gens vi­vants. En­fin, le verre de thé noir s’est vi­dé et la mé­moire ne s’est pas vi­dée de ce qu’elle conte­nait.

Du­rant les cours de géo­gra­phie, nous des­si­nions des cartes pour dé­li­mi­ter les traits du monde et quand nous les co­lo­rions nous voyions le monde si vieux … les ré­si­dus des guerres s’em­pri­son­naient sous les pores des peaux où cou­lait len­te­ment l’en­nui. Et nous voyions la lune pleu­rer avec des larmes en ar­gent.

Nous étions pe­tits. Nous pleu­rions quand les dents de l’en­fance se dé­ta­chaient et nous ra­mas­sions ces dents, puis nous at­ten­dions que le so­leil se lève pour les lan­cer à ses pieds en di­sant tout haut : « ô so­leil, pe­tit so­leil, prends la dent de la dou­leur et donne-nous une dent qui, de faim, pour­ra man­ger des pierres ».

Quand nos yeux re­gar­daient en di­rec­tion du so­leil, les cartes brû­laient dans le sens in­verse.

Le vent frappe les portes et les fe­nêtres. Mes idées se bous­culent mais la pluie ne tombe pas abon­dante. Et me voi­ci ac­cueillant le temps de l’exa­men, un temps aus­si éten­du que les pays qui ont vu mon exil. J’épous­sette de ma mé­moire la pous­sière de la dou­leur. Je re­garde du cô­té de la porte d’en face, là où mon ai­mable voi­sine est éten­due sur le lit de la mort … Je sais qu’elle a po­sé sa tête sur l’oreiller mais elle ne dort pas comme nous, car elle laisse le corps fa­ti­gué dé­ga­gé, elle pleure et adresse des prières à Dieu, elle le re­mer­cie et le sup­plie d’être Clé­ment avec elle.

Nous sommes conte­nues dans un même es­pace, je le sais. Mais la terre qui la porte me re­jette hors de ses flancs.

Main­te­nant le coeur s’est fer­mé aux sou­pirs de la nuit. Je ré­siste à la dis­per­sion, je lutte avec les pa­piers pour pou­voir étu­dier, au terme de l’exa­men il y a le com­men­ce­ment d’un che­min dans le cercle des sou­cis qui ne fi­nissent pas.

Sur les murs blancs, il y a une vieille pous­sière qui les fai­sait pa­raître très pâles. Je des­cends les es­ca­liers de marbre, chaque marche prend la cou­leur de mes tristes sou­ve­nirs. Je m’ar­rête de­vant la grande porte de la sor­tie, je ba­laye du re­gard le bâ­ti­ment vieilli, je m’ap­puie contre le tronc d’un arbre an­cien : — L’heure de quit­ter l’uni­ver­si­té est ve­nue ! J’ai res­pi­ré l’air de l’en­fance, tout en re­gar­dant une der­nière fois au­tour de moi, une larme cou­lait sur le vi­sage d’une fille, je voyais deux amis s’en­la­cer, deux amou­reux se quit­ter, des mains se ser­raient for­te­ment, avec aus­si un sou­rire de dé­li­vrance, un re­gard char­gé d’es­poir, des va­lises prêtes pour le voyage …

Et dou­ce­ment, je me suis re­ti­rée comme mon ombre de ces quatre an­nées.

Les chambres sont des pri­sons, les mai­sons sont des pri­sons, les rues sont des pri­sons, et toi tu n’as pas pu crier quand ton frère t’a en­traî­née d’un seul coup et t’a ti­rée loin de ton livre pour que tu lui pré­pares le re­pas. Tu n’as pas crié.

Et quand il t’a em­bras­sée pour ton 21e an­ni­ver­saire, tu as pleu­ré, dé­si­rant la mort.

Les cer­veaux sont une pri­son, les coeurs sont une pri­son.

Les cel­lules des pri­sons ouvrent leurs bras à ceux qui prêchent le ter­ro­risme, les jour­naux m’ap­pa­raissent tous les jours avec leurs faces laides, mon­trant une bombe à re­tar­de­ment et les corps dé­chi­rés, et l’en­fant noyé dans son sang comme un chien dans un lin­ceul. Et quand ils ont crié dans les rues : Notre pa­trie, notre is­lam … Un pas­sant a dit : Dieu peut tout. Une pas­sante a dit : Que Dieu nous épargne sa co­lère.

Et j’ai dit : Que Dieu nous pu­nisse pour notre si­lence.

Les lampes sont une pri­son … l’air est une pri­son.

Et toi tu ne crie­ras pas …

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