Faire face à l’iso­le­ment

Al Ahram Hebdo - - Mode De Vie - Di­na Ibra­him

«j’ai choi­si de tra­vailler dans un hô­tel qui ne de­mande pas de check-up mé­di­cal avant le re­cru­te­ment. Une fois, j’ai par­lé de ma ma­la­die à mon an­cien em­ployeur pour prendre un congé et me faire soi­gner, il m’a mis à la porte » , se sou­vient Ré­da, 31 ans, en­core cho­qué par cette at­ti­tude. Ré­da a donc dé­ci­dé de ne plus ré­vé­ler qu’il a le vi­rus C, il pré­fère plu­tôt gar­der ce se­cret pour lui.

« C’est rare de trou­ver un hô­tel 5 étoiles qui ac­cepte d’em­bau­cher une per­sonne sans lui de­man­der des ana­lyses de sang. Car cer­taines ma­la­dies comme l’hé­pa­tite C né­ces­sitent un long trai­te­ment, ce qui n’ar­range pas les em­ployeurs » , dit-il. Ré­da a dé­ci­dé d’ar­rê­ter de se faire soi­gner car n’im­porte quel em­ployeur pri­vé re­fuse de re­cru­ter ou de prendre en charge un ma­lade at­teint d’hé­pa­tite C. « Je suis plei­ne­ment conscient des consé­quences de ma dé­ci­sion. C’est vrai que si mon cas s’ag­grave, je risque dans quelques an­nées de ne plus pou­voir sup­por­ter la ma­la­die, mais ce qui compte pour le mo­ment c’est de sub­ve­nir aux be­soins de ma fa­mille » , ajoute-t-il.

Ré­da est ma­rié. Il a deux en­fants à sa charge et ses pa­rents sont âgés. En Egypte, il n’est pas le seul à de­voir sup­por­ter les consé­quences de cette ma­la­die. Des mil­lions d’Egyp­tiens souffrent à cause de l’hé­pa­tite C.

Cette se­maine, une dé­ci­sion du Par­quet a pri­vé un pa­pa de la garde de sa fille en la confiant à sa mère re­ma­riée. Alors que la loi donne ce droit de garde au père en cas de re­ma­riage de l’ex-épouse. Mais celle-ci a pré­sen­té un do­cu­ment prou­vant qu’il était at­teint d’hé­pa­tite C. Un fait qui dé­montre une cer­taine igno­rance par rap­port à cette ma­la­die.

Les per­sonnes at­teintes du vi­rus C se sentent de plus en plus mar­gi­na­li­sées et même in­ca­pables de pro­fi­ter de leurs droits les plus élé­men­taires. « Pri­ver l’un des conjoints de son en­fant parce qu’il est at­teint de l’hé­pa­tite C est in­ac­cep­table. Il au­rait été plus ap­pro­prié de le faire à l’époque où la tu­ber­cu­lose fai­sait rage et que la conta­gion était bien plus fa­cile » , ex­plique Dr Hi­cham AlK­hayat, vice-pré­sident de l’as­so­cia­tion Les Nou­veau­tés en ma­tière des ma­la­dies hé­pa­tiques et di­ges­tives.

D’après Al-Khayat, il est tel­le­ment simple d’évi­ter la conta­gion, sur­tout lors­qu’on vit sous un même toit. Il suf­fit d’avoir sa propre ser­viette, sa paire de ci­seaux, son rasoir et sa brosse à dents. Et vivre avec un ma­lade at­teint du vi­rus C ne pose au­cun pro­blème, puisque à l’ori­gine, cha­cun dis­pose de son cou­vert. Mal­heu­reu­se­ment, beau­coup de gens éprouvent des dif­fi­cul­tés à vivre avec l’hé­pa­tite C. Zei­nab, femme de mé­nage, a per­du gra­duel­le­ment son tra­vail à par­tir du mo­ment où la fa­mille qui l’em­ployait a ap­pris sa ma­la­die. Au dé­but, elle s’oc­cu­pait de la cui­sine. Mais après avoir ap­pris la nou­velle, la maî­tresse de la mai­son l’a char­gée du re­pas­sage pour évi­ter qu’elle soit en contact avec la nour­ri­ture. Quelques mois plus tard, cette fa­mille lui a fait com­prendre qu’elle ne pou­vait plus conti­nuer à tra­vailler pour elle. Et comme le père de cette fa­mille était un homme cha­ri­table, il lui a conseillé de res­ter chez elle tout en lui en­voyant son sa­laire de 1 500 L. E. chaque fin de mois. « Les gens confondent entre A et C. La pre­mière est conta­gieuse si on uti­lise le même cou­vert que le ma­lade ( as­siette, verre, four­chette, cuillère, cou­teau, etc.) » , pré­cise le Dr Ga­mal Chi­ha, pré­sident de l’As­so­cia­tion de la sur­veillance des ma­lades du foie. Et d’ajou­ter que même la conta­gion due à l’hé­pa­tite A n’ar­rive que ra­re­ment.

Mal­heu­reu­se­ment, nom­breux sont ceux qui prennent des dis­tances vis-à-vis des ma­lades at­teints de l’hé­pa­tite C, crai­gnant d’être conta­mi­nés. « Lorsque mon beau-frère vient pour dé­jeu­ner ou dî­ner à la mai­son, je ja­vel­lise tous les cou­verts en fai­sant la vais­selle » , dit Nag­wa qui sait pour­tant qu’il y a peu de risque de conta­gion par rap­port à l’hé­pa­tite C. A cet égard, le Dr Chi­ha pense que les gens manquent de connais­sance mé­di­cale. Il pré­cise que l’hé­pa­tite C ne se trans­met pas à tra­vers l’air am­biant. Is­maïl, jeune mé­de­cin, qui tra­vaille dans une so­cié­té pé­tro­lière, a dé­cou­vert sa ma­la­die en fai­sant un check-up pour al­ler tra­vailler en Ara­bie saou­dite. « J’ai été conta­mi­né en fai­sant quelques points de su­ture à un ou­vrier qui s’était bles­sé en tra­vaillant. Une er­reur d’in­at­ten­tion de ma part m’a coû­té bien cher, l’ai­guille m’a pi­qué » , re­late ce mé­de­cin. Le rêve de par­tir à l’étran­ger pour amé­lio­rer ses condi­tions de vie s’est éva­po­ré. En fait, c’est au dé­but des an­nées 1990 que les pays du Golfe ont dé­ci­dé que les tra­vailleurs étran­gers dé­si­rant tra­vailler sur leur ter­ri­toire doivent pré­sen­ter un cer­ti­fi­cat de san­té qui prouve qu’ils ne sont at­teints ni du sida ni de l’hé­pa­tite C. Une dé­ci­sion qui a pri­vé des mil­liers d’Egyp­tiens de l’op­por­tu­ni­té d’amé­lio­rer leurs condi­tions de vie. Et même en Egypte, Is­maïl se sent un peu iso­lé. « Je sens que ma femme a peur d’être conta­mi­née car à chaque fois que je me rase, elle évite de m’em­bras­ser sur le vi­sage » , ex­plique-t-il. Is­maïl ne cache pas que ce com­por­te­ment le vexe, mais il af­firme qu’il est obli­gé de prendre quelques pré­cau­tions. Lui-même fait très at­ten­tion quand il joue avec ses deux en­fants ju­meaux âgés d’un an et de­mi : « Je ne me sens ja­mais à l’aise lorsque je joue avec mes en­fants. J’ai peur que l’un d’eux me griffe, et là, ce se­rait la ca­tas­trophe si mon sang ve­nait à souiller l’un d’eux ».

En ef­fet, c’est un far­deau sup­plé­men­taire sur les épaules d’un père ma­lade. Et être at­teint d’une hé­pa­tite C peut ag­gra­ver la si­tua­tion au sein d’une fa­mille. Ce fut le cas pour Has­san, ori­gi­naire du Del­ta. Sa tante a ac­cep­té de le re­ce­voir au Caire afin qu’il pré­pare son dos­sier de re­cru­te­ment à la So­cié­té des en­tre­pre­neurs arabes. Has­san a dé­cou­vert qu’il était at­teint du vi­rus C en fai­sant ses ana­lyses de sang et il a te­nu à dire à ses proches qu’en rai­son de cette conta­mi­na­tion, il n’al­lait pro­ba­ble­ment pas être re­cru­té dans cette so­cié­té. « Du coup, mon cou­sin ne vou­lait plus dor­mir dans la même chambre que moi et ma tante a com­men­cé à me ser­vir mes re­pas à part » , dit Has­san qui a re­çu plu­sieurs chocs à la fois. Non seule­ment il avait per­du sa chance de tra­vailler, mais en plus il a ap­pris qu’il était ma­lade et ses proches ne com­pre­naient pas ce qu’est une hé­pa­tite C. Cette si­tua­tion a pous­sé Has­san à ca­cher à sa dul­ci­née le fait qu’il est ma­lade, crai­gnant d’es­suyer un re­fus de sa part. Se taire est donc de­ve­nu la règle d’or chez cer­tains pa­tients de l’hé­pa­tite pour évi­ter les mau­vaises sur­prises. Et cer­tains ma­lades qui dé­si­rent gué­rir ra­pi­de­ment et re­trou­ver leur place dans la so­cié­té tombent mal­heu­reu­se­ment entre les mains de char­la­tans. « J’étais comme ce noyé qui cher­chait à tout prix à être se­cou­ru pour ef­fa­cer ra­pi­de­ment les traces de la ma­la­die, je me suis di­ri­gé vers un mé­de­cin qui a pré­ten­du me soi­gner en deux mois » , sou­ligne Ta­req qui a été vic­time d’es­cro­que­rie. Ce soi-di­sant mé­de­cin lui a pris 3 000 L. E. et il n’a pas été gué­ri.

D’après Dr Kha­led Mon­tas­ser, der­ma­to­vé­né­ro­logue et pré­sen­ta­teur d’une émis­sion mé­di­cale sur la chaîne Dream, il faut com­men­cer à sen­si­bi­li­ser la so­cié­té au­tour de cette ma­la­die. Créer une chaîne mé­di­cale qui ex­plique la réa­li­té de la ma­la­die et ses di­men­sions pour­rait être la bonne so­lu­tion. « In­clure dans le pro­gramme sco­laire des le­çons sur la ma­la­die se­rait sou­hai­table », conclut-il, tout en met­tant l’ac­cent sur l’im­por­tance de lan­cer une cam­pagne mé­dia­tique sur les droits de ces ma­lades de plus en plus mar­gi­na­li­sés

Com­ment bri­ser le si­lence qui en­toure les ma­lades de l’hé­pa­tite C ?

Avant de re­cru­ter, de nom­breuses so­cié­tés exigent des ana­lyses san­guines.

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.