Un cri dé­chi­ré

CI­NÉ­MA A tra­vers son cin­quième long mé­trage comme scé­na­riste et le pre­mier en tant que réa- li­sa­teur, Mo­ha­mad Diab conti­nue dans 678 à ex­plo­rer son thème fa­vo­ri : l’âme hu­maine, ses tares et ses points forts. Il s’at­taque au phé­no­mène du har­cè­le­ment sexue

Al Ahram Hebdo - - Arts -

LE FILM 678 ne laisse sans doute pas in­dif­fé­rent. On est peut-être un peu intrigué à la sor­tie, mais sur­tout on ré­flé­chit pro­fon­dé­ment. Ins­pi­rée de plu­sieurs his­toires réelles, la trame du film tourne au­tour de trois filles dont cha­cune a été vic­time de har­cè­le­ment sexuel. La pre­mière est Fay­za — cam­pée par la co­mé­dienne Bouchra — une jeune fille pauvre et voi­lée, tra­vaillant au re­gistre fon­cier. Elle a su­bi plu­sieurs actes de har­cè­le­ment sexuel, no­tam­ment dans le bus la me­nant au bu­reau. Du coup, elle dé­cide de se ven­ger vio­lem­ment. La deuxième Se­ba — in­car­née par Nel­ly Ka­rim — est mé­de­cin, char­gée d’ap­prendre à d’autres jeunes filles les meilleurs moyens de se dé­fendre contre le har­cè­le­ment. Elle fut el­le­même un jour proie au har­cè­le­ment col­lec­tif en sor­tant du stade, après un match de foot­ball de l’équipe na­tio­nale, ac­com­pa­gnée de son ma­ri (Ah­mad Al-Fi­cha­wi). Et la troi­sième n’est autre que Nel­ly — Na­hed Al-Sé­baï — une jeune fonc­tion­naire dans un centre d’ap­pels, har­ce­lée en face de chez elle, au vu et au su de sa mère qui l’at­ten­dait sur son bal­con. Qui d’entre elles dé­cide de pour­suivre l’au­teur du har­cè­le­ment en jus­tice ? Telle est la ques­tion.

Ecrit avec soin, le film dis­so­cie pro­pos hu­ma­niste et so­cial, le ré­dui­sant en une simple dé­mons­tra­tion de style. Pour­tant, l’au­teur par­vient à se faire ai­mer ; il nous prend par la main de peur qu’on manque à la mo­rale fi­nale. Bien que lent, 2 heures en­vi­ron, le film n’est pas las­sant. Temps et es­pace sont bien in­ter­ca­lés, les his­toires par­fai­te­ment im­bri­quées.

Choi­sir un titre tel que 678 ap­pelle une ex­pli­ca­tion des plus évi­dentes : il s’agit du nu­mé­ro du bus où l’une des pro­ta­go­nistes s’at­taque à ses har­ce­leurs, un nu­mé­ro quel­conque, al­lant de pair avec la fré­quence de ce genre d’in­ci­dents. Si la gran­di­lo­quence est pré­sente dans le trai­te­ment du scé­na­rio, c’est dans le res­sen­ti de ce­lui-ci que les choix du scé­na­riste se re­flètent à mer­veille. Pour­vu que l’on dé­passe cet as­pect, le lan­gage vi­suel em­ployé per­met au réa­li­sa­teur d’af­fir­mer avec can­deur et hu­mi­li­té ses croyances et opi­nions.

Le jeu des co­mé­diens est très sin­cère, avec une note toute par­ti­cu­lière pour le trio fé­mi­nin : Bouchra, dé­gla­mou­ri­sée avec ses re­gards ex­pres­sifs et pro­fonds, Nel­ly Ka­rim, toute poi­gnante, et Na­hed Al-Sé­baï, na­tu­relle et ins­tinc­tive dans un rôle qui pour­rait être consi­dé­ré comme un vrai dé­but. Me­nant ses ré­cits avec flui­di­té et in­tel­li­gence, se ser­vant spec­ta­cu­lai­re­ment du son pour faire pas­ser son idée, Diab di­rige aus­si ses pro­ta­go­nistes avec doig­té.

Bas­sem Sam­ra était à son zé­nith dans le rôle du ma­ri de Fay­za. Les

Proie au har­cè­le­ment, Fay­za dé­cide d’agir

en re­pré­sailles. scènes par­ta­gées avec celle-ci, fil­mées au plus près des vi­sages, sont d’un na­tu­rel éton­nant. Mais Ma­gued AlKed­wa­ni reste par­mi les plus re­mar­quables ta­lents de ce film, dans le rôle du dé­tec­tive (ap­plau­di à plu­sieurs re­prises dans les salles). On est alors hap­pé par la beau­té des images et la per­for­mance de tout un cha­cun et le film gagne en in­ten­si­té sans qu’on s’en aper­çoive.

Mo­ha­mad Diab mène de front trois ré­cits ap­pa­rem­ment au­to­nomes et peau­fi­nant avec brio les tran­si­tions et les lu­mières choi­sies pour chaque his­toire. Ce qu’il né­glige dans le scé­na­rio est com­pen­sé par l’as­pect vi­suel. La nar­ra­tion passe d’une piste à l’autre, chaque sé­quence est re­liée à celles qui l’en­tourent avec des fon­dus en­chaî­nés pu­re­ment vi­suels ou plus sym­bo­liques, cer­tains d’une au­dace re­cher­chée. Un exer­cice de style qui per­met aus­si et sur­tout d’éta­blir un lien bien plus si­gni­fiant qu’un scé­na­rio par­fois confus. C’est d’ailleurs la grande qua­li­té de 678, et peut-être le signe d’une évo­lu­tion dans le style nar­ra­tif de son scé­na­riste-réa­li­sa­teur.

La mise en scène fait res­sor­tir la ri­chesse et les cou­leurs par­ti­cu­lières des lieux et des per­son­nages. Le film touche au su­blime lorsque la ca­mé­ra s’at­tarde sur les dé­tails, les vi­sages et les pay­sages. Une ca­mé­ra vir­tuose sonde les re­gards et les coeurs.

Une vir­tuo­si­té digne d’être sa­luée, sur­tout qu’il s’agit de la pre­mière ex­pé­rience d’au­teur-réa­li­sa­teur, mais on ne peut s’em­pê­cher de pen­ser au style ci­né­ma­to­gra­phique de Ba­bel d’Ale­jan­dro Gon­za­lez Inar­ri­tu. Il y a en fait pas mal de res­sem­blances : l’en­chaî­ne­ment dra­ma­tique spa­tio­tem­po­rel, le ca­drage bou­geant et in­stable, le son don­nant par­fois un ef­fet énig­ma­tique, les ins­tru­ments uti­li­sés pour la bande mu­si­cale. Et c’est vrai­ment dom­mage, car 678 pos­sède de grandes qua­li­tés ci­né­ma­to­gra­phiques et une ré­flexion so­lide sur des pro­blèmes ac­tuels. Il reste quand même un film in­tel­li­gent char­gé d’émo­tions, avec une construc­tion com­po­sée et des al­lers-re­tours in­ces­sants entre les his­toires des trois pro­ta­go­nistes femmes

Yas­ser Mo­heb

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.