Un conflit entre ori­gine et ac­tua­li­té

DÉ­BAT Ils sont deux : Théo Klein, per­son­na­li­té juive fran­çaise, et Ah­med Yous­sef, écri­vain égyp­tien, qui ana­lysent cette crise du MoyenO­rient qui per­dure à tra­vers une vi­sion his­to­rique, po­li­tique et cultu­relle.

Al Ahram Hebdo - - Livres -

’ EST un dia­logue fait de li­ber­té et de to­lé­rance, une ma­nière de trou­ver des ap­proches com­munes per­met­tant de ré­soudre, du moins de pro­po­ser de quoi faire avan­cer ce pro­blé­ma­tique conflit is­raé­lo-arabe. Ils sont deux. Théo Klein, pré­sident du CRIF de 1983 à 1989 et fi­gure ma­jeure du judaïsme fran­çais, connu pour son franc par­ler et qui plaide pour une « autre » po­li­tique en fa­veur de la paix, et Ah­med ous­sef, uni­ver­si­taire, écri­vain et jour­na­liste égyp­tien à Al-Ah­ram. Dia­lo­guer en se ré­fé­rant à l’his­toire et sur­tout cette his­toire bi­blique qui a consti­tué un trait com­mun entre l’Egypte des pha­raons et des croyances mo­no­théistes ori­gi­naires du judaïsme, du chris­tia­nisme et de l’is­lam est le thème ma­jeur du livre, du moins ce­lui qui at­tire le plus le lec­teur. Ain­si, d’une cer­taine ma­nière, le livre aborde au dé­part l’as­pect le plus concep­tuel de ce pro­blème qui n’est pas uni­que­ment po­li­tique, mais ba­sé sur des fon­de­ments re­li­gieux et his­to­riques qui sont d’ailleurs ce qu’il y a de plus pro­blé­ma­tique. Ce­pen­dant, que ce soit Klein ou ous­sef, ils ne veulent pas si­tuer le dé­bat sur le plan re­li­gieux. Pa­ra­doxe ? Pas tel­le­ment, ce­la re­lève de la com­plexi­té du dos­sier. Et Klein sou­ligne donc qu’il faut par­ler de pers­pec­tives de paix plu­tôt entre Pa­les­ti­niens et Is­raé­liens et non entre Arabes ou mu­sul­mans et juifs. Ce­ci sans oc­cul­ter l’as­pect re­li­gieux qui quand même reste es­sen­tiel.

ous­sef au dé­part parle des com­pli­ca­tions re­li­gieuses du conflit qui s’ac­cen­tue avec, se­lon lui, l’émer­gence du Ha­mas et du Hez­bol­lah, au­quel on ajou­te­rait la

Cmon­tée de l’ex­tré­misme juif en Is­raël. Ce dé­bat entre les deux pen­seurs im­pose quelques in­ter­ro­ga­tions au su­jet de l’ap­proche : pour­quoi re­mon­ter à l’his­toire et les as­pects re­li­gieux qui datent de mil­lé­naires pour dé­battre du conflit ac­tuel ? L’exemple de Moïse, qui est fi­na­le­ment égyp­tien comme le sou­ligne Klein et que l’Egypte mu­sul­mane a in­té­gré, un pro­phète mu­sul­man en quelque sorte, vient ap­por­ter ou rap­pe­ler ce qu’il y au­rait de com­mun entre ces peuples au­jourd’hui en conflit. Et ous­sef rap­pelle aus­si le ca­rac­tère my­tho­lo­gique de cette his­toire com­mune. En fait, une ap­proche réa­liste et prag­ma­tique de cette ques­tion de­vrait se fon­der sur des as­pects gé­né­raux, en tant que re­pré­sen­ta­tion. Ce dé­cor du pas­sé semble fi­na­le­ment vou­loir par­ler d’un an­ta­go­nisme an­cien. Mais le conflit ac­tuel n’est-il pas es­sen­tiel­le­ment fon­dé sur le contexte po­li­tique du siècle der­nier, de l’émer­gence du mou­ve­ment sio­niste, de la Shoah en Allemagne et autres per­sé­cu­tions des juifs dont les Pa­les­ti­niens ont payé le prix ? Com­ment par­ve­nir à la paix au­jourd’hui ? C’est-à-dire cette so­lu­tion pour la­quelle on lutte, celle des deux Etats ? Pour Klein, « Je crois qu’au­jourd’hui, il y a une ma­jo­ri­té en Is­raël pour faire la paix et qui est en fa­veur de deux Etats, j’en suis per­sua­dé. Mais elle ne s’ex­prime pas aus­si clai­re­ment que ça. Et ce­la dé­pend aus­si du contexte », in­dique Klein. La puis­sance gran­dis­sante de la droite is­raé­lienne rend très hy­po­thé­tique une proche so­lu­tion de ce genre. Elle a mis à mal d’autres ini­tia­tives qui por­taient sur cette so­lu­tion. D’ailleurs, Klein re­lève les vues d’un di­ri- geant de droite qu’il n’a pas vou­lu nom­mer et par­ti­san d’un Grand Is­raël, se­lon le­quel les Pa­les­ti­niens « pour­ront tout faire, ils au­ront toutes les li­ber­tés sauf qu’ils ne se­ront pas ci­toyens is­raé­liens », c’est-à-dire, comme le pré­cise Klein, qu’ils se­ront « comme des étran­gers qui peuvent tout faire comme des na­tio­naux, mais lors­qu’il y au­ra des élec­tions, ils n’au­ront rien à dire ; donc ils ne se­ront pas re­pré­sen­tés ».

Le dia­logue s’est pour­sui­vi avec évi­dem­ment peu d’es­poir de scru­ter un ho­ri­zon plus ra­dieux. Et au ni­veau du dé­bat, ous­sef re­lève par exemple l’ac­cu­sa­tion d’an­ti­sé­mi­tisme liée à toute cri­tique de la po­li­tique ex­té­rieure is­raé­lienne. « Je suis en France de­puis trente ans : quand on parle avec quel­qu’un de sage, de rai­son­nable, il y a un dia­logue, mais dès qu’on com­mence à par­ler avec lui de la po­li­tique is­raé­lienne, le soup­çon ap­pa­raît. C’est très gê­nant pour moi qui ne suis pas an­ti­sé­mite et ne per­mets pas aux autres de l’être » ? A cet égard, Klein sou­ligne aus­si qu’il est ef­frayé de consta­ter que des juifs fran­çais par­mi les per­son­na­li­tés in­tel­lec­tuel­le­ment ou so­cia­le­ment de haut ni­veau ont as­si­mi­lé, à la deuxième in­ti­fa­da, la cri­tique de la po­li­tique is­raé­lienne à de l’an­ti­sé­mi­tisme. En fait, ce genre de ré­flexion se si­tue sur le plan po­li­tique où l’on tente de trou­ver des ar­gu­ments pour jus­ti­fier la vi­sion qu’on a contre l’autre. Dans ce livre, la conver­gence hu­maine entre les deux in­ter­lo­cu­teurs est source d’es­poir, mais on voit aus­si que le contexte po­li­tique re­pré­sente jus­qu’à pré­sent un hia­tus in­fran­chis­sable Le conflit is­raé­lo-arabe Quelles sources ? Quelles so­lu­tions ?, Théo Klein, Ah­med Yous­sef. Edi­tions du Ro­cher.

Ah­med Lout­fi

L’édi­tion du Prix de Flore 2010 a été dé­cer­née à Ab­del­lah Taïa, 37 ans, pour Le jour du roi ( seuil). Ce ro­man fort et ter­rible se dé­roule dans le Ma­roc de Has­san II au tra­vers d’une ami­tié amou­reuse qui tourne à la ja­lou­sie so­ciale. C’est la pre­mière re­con­nais­sance no­table pour Ab­del­lah Taïa, mal ac­cueilli dans son pays na­tal, parce qu’il a tou­jours af­fir­mé son iden­ti­té ma­ro­caine et ho­mo­sexuelle. Créé en 1994 par l’écri­vain et chro­ni­queur Fré­dé­ric Beig­be­der, le Prix de Flore, du nom du cé­lèbre ca­fé de Saint-Ger­main-des-Prés, à Paris, dis­tingue plus par­ti­cu­liè­re­ment de jeunes au­teurs. C’est la pre­mière re­con­nais­sance no­table pour Ab­del­lah Taïa, qui est mal ac­cueilli dans son pays na­tal, le Ma­roc, pour avoir ré­vé­lé son ho­mo­sexua­li­té et pour avoir cri­ti­qué Has­san II dans ses ro­mans. L’écri­vain est né en 1973 à Ra­bat, il a gran­di dans un quar­tier po­pu­laire entre Sa­lé et Ra­bat où son père est em­ployé dans une bi­blio­thèque. Sa mère ne sait ni lire ni écrire. Il vit dé­sor­mais à Paris de­puis 1999.

Trois nou­velles tra­duc­tions viennent de pa­raître chez Actes Sud, ru­brique phi­lo­so­phie et spi­ri­tua­li­té : La pro­fes­sion de Foi, d’Ibn Ara­bi, La Voie et la Loi d’Ibn Khal­doun et Le livre du De­dans de Ru­mi. Prin­ci­pal trai­té en prose du grand poète mys­tique Ru­mi, Le Livre du De­dans est un ou­vrage ma­jeur de la lit­té­ra­ture sou­fie par ce­lui qui fon­da, au IIIe siècle, la confré­rie des Der­viches tour­neurs. Le poète traite ici de l’in­té­rio­ri­té la plus pro­fonde et du ré­veil de l’âme du croyant.

Tra­duit de l’arabe par Ro­ger De­la­drière, La Pro­fes­sion de Foi d’Ibn Ara­bi est en même temps un té­moi­gnage et un en­sei­gne­ment ap­pe­lant à une double lec­ture : celle du croyant et celle de l’homme dans la voie spi­ri­tuelle du sou­fisme. Après l’ex­po­sé théo­lo­gique sont en­sei­gnées la « tra­di­tion » et les « preuves » , seules fa­çons de trai­ter les ques­tions de l’Imâ­na, de la lé­gi­ti­mi­té des quatre pre­miers ca­lifes et de la pré­cel­lence des com­pa­gnons du pro­phète. Un der­nier cha­pitre consa­cré au Pa­ra­dis et à l’En­fer, et aux ca­rac­té­ris­tiques des sectes, reste dans la li­gnée des pro­fes­sions de foi qui ont pour pi­liers le Co­ran et le Ha­dith. Toutes les au­daces dont fut ca­pable Ibn Ara­bi s’ins­crivent ici dans la plus pure or­tho­doxie doc­tri­nale.

Consa­cré à la ques­tion du maître spirituel, La Voie et la Loi d’Ibn Khal­doun est une ré­flexion sur la si­gni­fi­ca­tion et le dé­ve­lop­pe­ment du sou­fisme. Il four­nit un té­moi­gnage de poids sur les conflits in­ternes qui agi­taient l’is­lam en ce I siècle et qui ne sont, au fond, que la ré­sur­gence, dans un contexte nou­veau et sous une forme par­ti­cu­lière, de ten­sions sé­cu­laires de­meu­rées, par cer­tains as­pects, tou­jours d’ac­tua­li­té.

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