L or du aire Paris

Al Ahram Hebdo - - Livres -

Cha­teau­briand, Flau­bert, Nerval ou Rim­baud : les ré­cits de grands écri­vains fran­çais sur l’Egypte du XIXe siècle ne manquent pas. A cette époque, dé­jà, les ves­tiges pha­rao­niques fas­cinent l’Oc­ci­dent. Au cours de leurs voyages, cer­tains lie­ront des liens par­ti­cu­liers avec la culture et le mode de vie du pays, re­la­tant en dé­tail, comme dans Voyages en Orient, les ma­nières de s’as­seoir, de sa­luer, de man­ger … de tout ce qui consti­tue le quo­ti­dien de l’Egyp­tien de l’époque.

Dans l’autre sens, par contre, les exemples sont plus rares. Si ce n’est qu’un ma­tin de mai 1826, une dé­lé­ga­tion égyp­tienne ar­rive à Mar­seille. Le plus cé­lèbre de ces di­gni­taires, Tah­ta­wi, en rap­por­te­ra un livre ex­cep­tion­nel, un car­net de voyage et de culture, un guide tant pour pen­seurs que pour tou­ristes étran­gers. Pen­dant cinq ans, ré­si­dant à Paris, Tah­ta­wi se pas­sionne pour la culture fran­çaise, écrit des cha­pitres sur « la cause de la déso­béis­sance des Fran­çais à leur roi » au­tant que sur « la clas­si­fi­ca­tion des sciences et des arts à la ma­nière des Francs ». Mais le plus amu­sant au­jourd’hui, même si leur in­té­rêt théo­rique est plus faible, reste les cha­pitres sur le mode de vie des Pa­ri­siens de l’époque. Des Pa­ri­siens per­çus par ce­lui qui, à Mar­seille, avec son tur­ban et sa te­nue digne des pein­tures orien­ta­listes de l’époque, est amu­sé de voir « des ser­vi­teurs ap­por­ter des tables pour man­ger. Car les ha­bi­tants de ce pays trouvent éton­nant que l’homme s’as­soie sur une sorte de tapis cou­vrant le sol, voire à même le sol ».

Sans émettre de ju­ge­ment de va­leur, bien que par­fois un peu sur­pris, Tah­ta­wi se laisse al­ler aux cou­tumes des lieux et s’aven­ture, dès les pre­miers jours, dans un ca­fé. Le contraste avec Le Caire est sai­sis­sant :« Les ca­fés, chez eux (les Fran­çais, ndlr), ne sont pas des ren­dez-vous de voyous, mais ceux des gens dé­cents. Les prix des consom­ma­tions sont si éle­vés que seuls les for­tu­nés peuvent s’y rendre. Quant aux pauvres, ils vont dans des ca­fés de pauvres ou dans des fu­me­ries de ha­schisch ». La vo­lon­té de com­pa­rer, de trans­po­ser et de su­per­po­ser les cultures est constante tout au long de l’ou­vrage. Ce qu’il fait avec les fu­me­ries (re­la­ti­ve­ment rares en France à l’époque et ré­ser­vées à un mi­lieu lit­té­raire et mar­gi­nal), il le fe­ra avec la re­li­gion, la phi­lo­so­phie ou la science.

e pro­gr s passe par l autre

La soif de sa­voir de Tah­ta­wi a bien sûr un but : ap­por­ter pro­grès et connais­sance de l’autre en Egypte. Il tra­duit vers l’arabe des ma­nuels de géo­gra­phie, la charte consti­tu­tion­nelle fran­çaise, re­trans­crit le cli­mat de la ca­pi­tale, les règles d’hy­giène des Fran­çais et même la consom­ma­tion an­nuelle de viande des Pa­ri­siens. Vé­ri­table bête de tra­vail, il est dé­crit par ses amis pa­ri­siens comme « ca­sa­nier », et ces der­niers lui re­prochent ses cha­pitres sur la vie des Pa­ri­siens « qu’il ne connaît pas », pas­sant son temps à lire tout ce qui lui tombe sous la main.

S’il ne flâne pas dans les quar­tiers po­pu­laires de Paris, bien que, écrit-il, « ses ha­bi­tants sont le plus sou­vent af­fables et bien­veillants en­vers les étran­gers, quand bien même ils sont de re­li­gion dif­fé­rente », il cherche pour­tant à com­prendre les moeurs et les modes de pen­sée des sa­vants et in­tel­lec­tuels qui l’en­tourent. Une élite alors fa­rou­che­ment at­ta­chée aux prin­cipes de 1789 qui, pour Tah­ta­wi, aime toutes les re­li- gions pour le bien qu’elles ap­portent, mais ne leur ac­corde au­cune im­por­tance en ce qui concerne les « sciences na­tu­relles ». Toutes ces notes, ob­ser­va­tions et ré­flexions sont des­ti­nées à ser­vir de base aux ré­formes en Egypte, en­cou­ra­gées, à l’époque, par Mo­ha­mad Ali, com­man­di­taire de l’ex­pé­di­tion.

Tou­jours humble face aux si­tua­tions qu’il ren­contre, le ré­cit de Tah­ta­wi com­porte une part de rêve, de conte en­fan­tin où la pre­mière danse de l’au­teur semble per­çue par les yeux émer­veillés d’un en­fant. « Peu im­porte que l’homme con­naisse la femme ou non. Les femmes se ré­jouissent d’être sou­vent in­vi­tées. Un ou deux ca­va­liers ne leur suf­fi­raient pas (…) A Paris, la danse est un sau­tille­ment d’un cer­tain genre qui n’ins­pire ja­mais la lu­bri­ci­té ». Plus que sur la vie pa­ri­sienne, l’Or de Paris nous ren­seigne sur l’état d’es­prit qui ré­gnait sur les élites égyp­tiennes d’an­tan. Un dé­sir d’ou­ver­ture, de sa­voir et de connaître où la culture de l’autre est abor­dée dans une op­tique pro­gres­siste sous­ten­dant tou­jours une re­mise en ques­tion de sa propre édu­ca­tion. Comme pour ses ho­mo­logues fran­çais qui se rendent en Egypte, la part d’émer­veille­ment est consi­dé­rable. Mais ce qui dis­tingue peu­têtre Tah­ta­wi d’un Nerval ou d’un Cha­teau­briand est le dé­sir de faire pro­gres­ser sa so­cié­té en ap­pre­nant de l’autre, sans ja­mais se pla­cer dans une op­tique de su­pé­rio­ri­té

Al­ban de Mé­non­ville L’Or de Paris, Ré­faa Al-Tah­ta­wi (tra­duit par Anouar Lou­ca), édi­tions Sind­bad, 1988.

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