L’ave­nir de l’ar­chéo­lo­gie égyp­tienne doit être construit avec sa jeu­nesse

Béa­trix Mi­dant-Reynes, nou­velle di­rec­trice de l’Ins­ti­tut Fran­çais d’Ar­chéo­lo­gie Orien­tale (IFAO), un des pre­miers ins­ti­tuts d’ar­chéo­lo­gie, fon­dé en 1880 par Gas­ton Mas­pe­ro, évoque les pers­pec­tives qu’en­vi­sage l’ins­ti­tut. En­tre­tien.

Al Ahram Hebdo - - Voyages - Chine Tou­risme

Une nou­velle zone ar­chéo­lo­gique, da­tant de l’époque des zia­nides, a été dé­cou­verte dans la lo­ca­li­té de Saf­saf en Tu­ni­sie grâce à des fouilles ef­fec­tuées ré­cem­ment par des équipes d’ex­perts, re­le­vant du mi­nis­tère de la Culture. Ces mo­nu­ments sont consti­tués de dé­combres d’édi­fices an­ciens dont des ma­noirs, un mou­lin et di­verses struc­tures qui ac­cueillaient ja­dis les hôtes de la ville de Tlem­cen. La lo­ca­li­té de Saf­saf, où ont été dé­ter­rés les ves­tiges his­to­riques, était par le pas­sé un « haouz » de la ville de Tlem­cen et son prin­ci­pal por­tail. Ces dé­cou­vertes viennent cou­ron­ner des fouilles lan­cées dans le cadre des pré­pa­ra­tifs de la ma­ni­fes­ta­tion in­ter­na­tio­nale « Tlem­cen, ca­pi­tale de la culture is­la­mique 2011 ». Elles ont tou­ché dif­fé­rents sites his­to­riques que re­cèle cette ci­té sé­cu­laire et ont per­mis la dé­cou­verte de 60 caisses rem­plies de pièces ar­chéo­lo­giques qui se­ront ex­po­sées dans les mu­sées de Tlem­cen au cours de la ma­ni­fes­ta­tion.

Des ar­chéo­logues chi­nois ont fait une sur­pre­nante dé­cou­verte alors qu’ils fouillaient une tombe dans la ré­gion de Xian, la pré­fec­ture de la pro­vince du Shaanx, en Chine. Ils pensent en ef­fet avoir mis au jour une mar­mite conte­nant une soupe vieille de quelque 2 400 ans. C’est dans le cadre des tra­vaux d’ex­ten­sion de l’aé­ro­port de Xian, an­cienne ca­pi­tale chi­noise, que des ar­chéo­logues ont dé­cou­vert cette mar­mite en bronze, dont le conte­nu semble avoir été pré­pa­ré il y a plus de deux mil­lé­naires. C’est la pre­mière fois dans l’his­toire ar­chéo­lo­gique chi­noise qu’est trou­vée une soupe conte­nant des os. Cette dé­cou­verte va être par­ti­cu­liè­re­ment utile pour étu­dier les ha­bi­tudes ali­men­taires de la pé­riode des Royaumes Com­bat­tants (Ve-IIIe siècle av.-J.C.). Le li­quide ver­dâtre re­trou­vé dans le chau­dron va dé­sor­mais être ana­ly­sé, afin que soit dé­ter­mi­né son âge exact, vé­ri­fié qu’il s’agit bien d’une soupe, et afin de dé­cou­vrir avec quels in­gré­dients elle a été pré­pa­rée …

L’Eu­rope est la pre­mière ré­gion tou­ris­tique mon­diale. Et compte bien le res­ter, alors que la concur­rence s’in­ten­si­fie entre les pays. En 2009, la Chine a ain­si vo­lé au Royaume-Uni la cin­quième place du pal­ma­rès des des­ti­na­tions tou­ris­tiques, en termes de re­cettes. Mal­gré tout, 3 pays eu­ro­péens res­tent dans ce top 5 : l’Es­pagne, avec 53,2 mil­liards de dol­lars (40,4 mil­liards d’eu­ros) de re­cettes, ar­rive en deuxième po­si­tion der­rière les Etats-Unis (70,9 mil­liards d’eu­ros) et de­vant la France (37,3 mil­liards), l’Italie (30,5 mil­liards) et la Chine (29,7 mil­liards), se­lon l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du tou­risme. Pour sou­te­nir la concur­rence, les grandes villes eu­ro­péennes misent sur le haut de gamme. Les 27 ont adop­té en oc­tobre der­nier un texte pariant sur la qua­li­té et la com­pé­ti­ti­vi­té pour don­ner un nou­vel élan au sec­teur du tou­risme, qui re­pré­sente 1,8 mil­lion d’en­tre­prises, 5,2 % des em­plois et plus de 5 % du PIB du vieux conti­nent. Des ré­so­lu­tions très am­bi­tieuses, à l’heure où l’on ne parle que de res­tric­tion bud­gé­taire. Cer­taines villes ont trou­vé la pa­rade : im­po­ser les tou­ristes étran­gers. AL-

: Quelles sont les prio­ri­tés qu’en­vi­sage l’IFAO ? Béa­trix Mi­dant-Reynes : On doit éta­blir une po­li­tique scien­ti­fique sur 4 ou 5 ans. L’IFAO ar­rive à un re­nou­vel­le­ment du contrat avec le mi­nis­tère fran­çais de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur et de la Re­cherche. Nous sommes en train de tra­vailler à dé­ve­lop­per des axes scien­ti­fiques prio­ri­taires. Au­tre­fois, la re­cherche était beau­coup plus in­di­vi­duelle. Au­jourd’hui, ça ne marche plus comme ça. La re­cherche est un tra­vail col­lec­tif pro­gram­mé et bud­gé­ti­sé. Il faut mon­ter d’abord des pro­blé­ma­tiques de re­cherche, et sur ces pro­blé­ma­tiques on monte des équipes mixtes en col­la­bo­ra­tion avec le CSA, les uni­ver­si­tés, le CNRS C’est une chose qui est beau­coup plus sys­té­ma­ti­sée. Avant, la re­cherche était in­di­vi­duelle et beau­coup moins chère aus­si.

L’IFAO dé­ve­loppe donc des axes prio­ri­taires pour les cinq pro­chaines an­nées. Par­mi ces prio­ri­tés, « les mi­lieux et le peu­ple­ment » avec des thèmes sur l’ar­chéo­lo­gie des dé­serts qui sont nour­ris par des sites comme les fouilles que nous condui­sons de­puis long­temps dans le bas­sin sud de Douch, à l’Oa­sis de Khar­ga. On a un autre axe sur le peu­ple­ment dans la vallée du Nil.

On a aus­si un pro­gramme sur les écri­tures, les langues ou les cor­pus ; et un autre pro­gramme sur le dic­tion­naire in­for­ma­ti­sé de l’arabe égyp­tien, sur le­quel tra­vaillent des in­for­ma­ti­ciens, des ma­thé­ma­ti­ciens et des lin­guistes. Ce sont donc des équipes mixtes de re­cherches avec une vé­ri­table pro­gram­ma­tion.

— Quelles sont les plus im­por­tantes dé­cou­vertes an­non­cées par l’IFAO ?

— L’IFAO tient une ving­taine de chan­tiers de fouilles ar­chéo­lo­giques qui se dé­ve­loppent sur le ter­ri­toire égyp­tien de­puis la pré­his­toire (7 000 ans avant notre ère) jus­qu’à l’époque is­la­mique. Il y a eu beau­coup de belles dé­cou­vertes. Ci­tons les fouilles fran­co-égyp­tiennes de Aïn Al-So­kh­na, avec la dé­cou­verte des ba­teaux qui ser­vaient dans les ex­pé­di­tions vers les pays de Pount, et des fours qui ser­vaient à fondre le cuivre. e pense que c’est une dé­cou­verte très im­por­tante. Une autre dé­cou­verte im­por­tante da­tant de la 1re dy­nas­tie égyp­tienne se trouve à Se­ra­bit Al-Kha­dem dans le Si­naï et qui montre que dès le dé­but de l’Egypte an­cienne, les pre­miers pha­raons al­laient très loin dans le Si­naï.

Un chan­tier éga­le­ment im­por­tant est ce­lui de la mu­raille du Caire qui per­met de mieux com­prendre l’his­toire de la ville. Il y a aus­si des pro­grammes de re­cherches qui sont im­por­tants avec de nou­velles don­nées, comme ce­lui fait à Douch sur « la re­la­tion entre l’homme et l’eau de la pré­his­toire jus­qu’à l’époque ro­maine ». On peut aus­si ci­ter les tra­vaux de Bal­lat qui conti­nue de don­ner une ri­chesse ex­tra­or­di­naire mon­trant l’éta­blis­se­ment du pou­voir pha­rao­nique à la porte du dé­sert.

En ef­fet, c’est dif­fi­cile pour un ar­chéo­logue de dire ce qui est plus im­por­tant. C’est comme si vous de­man­diez à une mère : quel est l’en­fant que vous pré­fé­rez ?

— Est-ce que IFAO em­ploie des jeunes ar­chéo­logues égyp­tiens ?

— L’IFAO a aus­si un rôle de for­ma­tion. On fa­vo­rise sur nos chan­tiers la ve­nue de jeunes étu­diants égyp­tiens en ar­chéo­lo­gie. Cette an­née par exemple, à Douch, on avait un doc­to­rant égyp­tien qui tra­vaillait avec nous sur le chan­tier. On est aus­si at­ten­tif à la for­ma­tion des ins­pec­teurs égyp­tiens qui tra­vaillent avec nous, quand ils le sou­haitent. e pense que c’est très im­por­tant. Il y a des gens très com­pé­tents au Conseil Su­prême des An­ti­qui­tés (CSA).

e vais vrai­ment conduire une po­li­tique plus forte de for­ma­tion, of­frir des ter­rains de fouilles et de for­ma­tion ar­chéo­lo­giques à de jeunes Egyp­tiens, parce que l’ave­nir de l’ar­chéo­lo­gie égyp­tienne doit être construit avec sa jeu­nesse. e voudrais vrai­ment of­frir à des ar­chéo­logues un ter­rain de for­ma­tion sur nos chan­tiers. Ce­la fait par­tie de mon plan. ’ai beau­coup d’am­bi­tions. — Quelles sont donc vos autres am­bi­tions ? — Dé­ve­lop­per des axes scien­ti­fiques forts pour faire que l’IFAO soit dans les quelques pro­chaines an­nées un pôle scien­ti­fique d’ex­cel­lence, et que ce dé­ve­lop­pe­ment se fasse en col­la­bo­ra­tion avec l’Egypte, au­tant le CSA que les uni­ver­si­tés égyp­tiennes. C’est dé­jà une grande am­bi­tion.

— Les pu­bli­ca­tions de l’IFAO sont très spé­cia­li­sées, ne pen­sez-vous pas faire des pu­bli­ca­tions des­ti­nées au grand pu­blic comme l’AUC ?

— Les points forts de l’ins­ti­tut sont l’im­pri­me­rie et la bi­blio­thèque qui est une des grandes bi­blio­thèques d’ar­chéo­lo­gie en Afrique évi­dem­ment, et même une des plus im­por­tantes dans le monde, avec des do­cu­ments pré­cieux comme La Des­crip­tion de l’Egypte, et d’autres pu­bli­ca­tions plus an­ciennes qui sont consi­dé­rées comme des bi­joux.

L’im­pri­me­rie de L’IFAO va ac­qué­rir une presse nu­mé­rique en cou­leur. C’est un in­ves­tis­se­ment et un dé­ve­lop­pe­ment qui per­met­tront de pu­blier plus d’édi­tions et de sé­ries et de s’ou­vrir vers un grand pu­blic.

C’est vrai que nos pu­bli­ca­tions sont très spé­cia­li- sées. Nous avons des re­vues de très haut ni­veau scien­ti­fique et il faut gar­der ça, c’est très im­por­tant. Mais je pense qu’il faut ef­fec­ti­ve­ment s’ou­vrir à un plus large pu­blic. Cette idée était même évo­quée lors du pré­cé­dent man­dat. — Com­bien de vo­lumes pu­bliez-vous par an ? — On pu­blie en­vi­ron 25 vo­lumes par an. Ceux-ci sont très spé­cia­li­sés, la plu­part sont sur les fouilles des chan­tiers de l’IFAO, mais on pu­blie aus­si des col­loques in­ter­na­tio­naux, en gé­né­ral avec la par­ti­ci­pa­tion de l’IFAO. On peut aus­si pu­blier des études faites par des col­lègues égyp­tiens ou étran­gers. On pu­blie aus­si des re­vues comme celle des études arabes Les an­nales is­la­mo­lo­giques et BIFAO. Avec la nou­velle presse nu­mé­rique, on es­père donc aug­men­ter la pro­duc­tion.

— Nous sen­tons que le tra­vail de l’IFAO est un peu po­li­ti­sé ...

— L’IFAO est un éta­blis­se­ment au­to­nome. Le di­rec­teur porte son pro­jet de­vant le mi­nis­tère qui donne une en­ve­loppe bud­gé­taire glo­bale. Et c’est le di­rec­teur, ai­dé par tous les col­la­bo­ra­teurs ad­mi­nis­tra­tifs et scien­ti­fiques, qui dé­cide de la po­li­tique. On peut même cher­cher ailleurs du fi­nan­ce­ment, du spon­so­ring pour nos pro­jets. On peut dou­bler le fi­nan­ce­ment. Là on est libre. Le mi­nis­tère doit juste don­ner de l’ar­gent et c’est pa­reil par­tout.

— Les col­loques de l’IFAO ne sont pas an­non­cés au grand pu­blic, est-ce une po­li­tique de l’ins­ti­tut ?

— Ce sont en gé­né­ral des col­loques ré­ser­vés à des scien­tistes de haut ni­veau. Ce ne sont pas des col­loques ou­verts au pu­blic. Le pu­blic peut as­sis­ter, mais il n’est pas in­té­res­sé. On fait des an­nonces mais pas pour un large pu­blic.

— Après plus de 100 ans de fouilles, qu’a pré­sen­té l’IFAO à l’Egypte ?

— Les Fran­çais et les Egyp­tiens sont l’his­toire de l’égyp­to­lo­gie. L’IFAO tra­vaille en Egypte de­puis plus d’un siècle. L’IFAO a ap­por­té beau­coup de choses à l’Egypte, et l’Egypte a por­té aus­si des choses à l’IFAO. C’est un peu une his­toire d’amour.

L’IFAO a por­té beau­coup de fouilles ar­chéo­lo­giques de grande qua­li­té comme celles de Deir AlMe­di­na, les tra­vaux de l’épi­gra­phie des grands temples pto­lé­maïques d’Es­na, Kom Om­bo, Den­dé­rah Donc, ce que l’IFAO a por­té à l’Egypte c’est un siècle de fouilles, de dé­cou­vertes nou­velles, de tech­niques nou­velles, un point d’ac­cueil avec sa bi­blio­thèque de pu­bli­ca­tions et main­te­nant, c’est grâce au la­bo­ra­toire de Car­bone 14 que le CSA bé­né­fi­cie de grands avan­tages pour les da­ta­tions de ses chan­tiers.

C’est une his­toire tout à fait croi­sée entre l’IFAO et l’Egypte. L’IFAO était une plaque tour­nante de lo­gis­tique d’une part, mais de ré­flexions et d’études d’autre part, qui a aus­si per­mis à des cher­cheurs égyp­tiens de trou­ver un ac­cueil, d’al­ler se for­mer en France. Donc, l’IFAO est à la fois un pôle d’ac­cueil, de trans­mis­sion de sa­voir, d’évo­lu­tion des tech­niques au ser­vice de l’Egypte et de l’égyp­to­lo­gie

Ami­ra Sa­mir

Ar­chéo­lo­gie Tu­ni­sie

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