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cher­cheur et spé­cia­liste des mou­ve­ments is­la­mistes, es­time qu’il existe au­jourd’hui des di­zaines de mil­lions d’élec­teurs ré­so­lus à fa­çon­ner leur ave­nir sans être orien­tés par qui que ce soit.

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Pro­pos recueillis par Aliaa Al-Ko­ra­chi et Chaï­maa Ab­del-Ha­mid

Al-Ah­ram Heb­do : Après la réus­site de la ré­vo­lu­tion, il y a une crainte crois­sante chez cer­taines couches de la population que les is­la­mistes se placent sur le de­vant de la scène po­li­tique. Pen­sez-vous que cette crainte soit jus­ti­fiée ?

Hos­sam Ta­mam : Elle est cer­tai­ne­ment jus­ti­fiée, sur­tout après le show po­li­tique me­né par les dif­fé­rentes ten­dances is­la­mistes, à com­men­cer par les Frères mu­sul­mans qui n’ont pas ten­té de mo­di­fier leur com­por­te­ment po­li­tique après la ré­vo­lu­tion. Ils conti­nuent tou­jours à bran­dir leur slo­gan tra­di­tion­nel « l’is­lam est la so­lu­tion ». De plus, ils in­sistent à mê­ler la re­li­gion à la po­li­tique en es­sayant de convaincre les gens que vo­ter « oui » est une obli­ga­tion. Ils n’ont même pas re­nou­ve­lé leur struc­ture ni leur dis­cours po­li­tique pour don­ner l’im­pres­sion d’un réel chan­ge­ment après la ré­vo­lu­tion.

Pa­reil pour le cou­rant sa­la­fiste qui n’avait au­pa­ra­vant au­cun in­té­rêt po­li­tique et que l’on trouve au­jourd’hui tout d’un coup sor­tir avec des dis­cours et des slo­gans po­li­tiques qui au fond dé­truisent les bases de tout Etat dé­mo­cra­tique. Le cou­rant dji­ha­diste aus­si s’in­tro­duit sur la scène. Après avoir un jour ac­cep­té de faire des ré­vi­sions, au­jourd’hui, il ap­pa­raît avec cer­tains de ses sym­boles qui parlent d’im­po­ser de la gué­zia (tri­but) aux chré­tiens et re­fusent de re­gret­ter l’as­sas­si­nat de Sa­date. Toutes ces in­ter­ven­tions ont bien sûr de quoi cau­ser la crainte des Egyp­tiens.

— Donc pen­sez-vous que les gens aient rai­son d’ex­pri­mer ces craintes ?

— Pour être plus pré­cis, bien que cette crainte soit jus­ti­fiée, elle est à mon avis pré­ma­tu­rée. Il faut sa­voir que l’énorme par­ti­ci­pa­tion des Egyp­tiens au ré­fé­ren­dum prouve que la rue a chan­gé. Les gens re­fusent le ter­ro­risme in­tel­lec­tuel et re­jettent tout dis­cours les condui­sant mal­gré eux vers tel ou tel choix po­li­tique. Quels que soient les ré­sul­tats du ré­fé­ren­dum, cette mo­bi­li­sa­tion de la rue ré­vé­le­ra le poids po­li­tique réel des is­la­mistes. On peut dire au­jourd’hui et avec confiance que nous sommes dans une phase où il se­rait dif­fi­cile pour les cou­rants is­la­mistes d’in­fluen­cer ou d’orien­ter la rue égyp­tienne.

— Com­ment voyez-vous le fait que les dif­fé­rents cou­rants is­la­mistes tentent ac­tuel­le­ment de for­mer leurs propres par­tis po­li­tiques ?

— Ce­la af­firme ce que je viens de dire. La force des is­la­mistes ne se­ra ja­mais la même, comme ce­la a été le cas au sein du ré­gime de Mou­ba­rak qui a été un ré­gime clos et cor­rom­pu ayant fait dé­vier la rue égyp­tienne de son par­cours po­li­tique.

L’équa­tion qui par­lait d’un ou de deux mil­lions d’élec­teurs et sur les­quels se bat­taient les Frères et le Par­ti na­tio­nal dé­mo­crate n’existe plus. On a au­jourd’hui des di­zaines de mil­lions d’élec­teurs qui ont une libre vo­lon­té de créer leur ave­nir po­li­tique sans l’orien­ta­tion de qui que ce soit. Et cette fai­blesse du cou­rant is­la­miste si­gni­fie qu’il ne faut pas avoir de grandes craintes.

— Et quelles sont les autres causes d’après vous ?

— La se­conde rai­son est très im­por­tante. On parle au­jourd’hui d’une mul­ti­tude de par­tis po­li­tiques qui vont s’in­tro­duire sur la scène. Nous vi­vons une vraie fièvre de for­ma­tion des par­tis po­li­tiques, non pas seule­ment au sein des cou- rants is­la­mistes, mais aus­si dans les autres cou­rants.

Ain­si la masse du pu­blic po­li­tique se­ra ré­par­tie entre ces dif­fé­rents camps. L’élec­teur se trou­ve­ra de­vant une collection po­li­tique plus élar­gie de par­tis pour faire son choix.

Même à l’in­té­rieur des cou­rants is­la­mistes eux-mêmes, on voit dé­jà une plu­ra­li­té de par­tis. Les Frères mu­sul­mans ne se­ront ain­si plus l’unique et l’exclusif re­pré­sen­tant de l’is­lam po­li­tique ou de la rue is­la­mique ou même de l’op­po­si­tion. Il y a des cou­rants po­li­tiques comme les sa­la­fistes ou le cou­rant dji­ha­diste. Même les Frères mu­sul­mans sont di­vi­sés en trois par­tis dif­fé­rents, à sa­voir le par­ti d’AlWas­sat qui vient d’avoir son au­to­ri­sa­tion, le par­ti de la Re­nais­sance et de la ver­tu dont Ab­del-Mo­neim Aboul-Fo­touh, un des grands di­ri­geants de la confré­rie, pré­pare ces jours-ci le pro­gramme. Et en­fin, le grand par­ti des Frères mu­sul­mans que la confré­rie pré­pare ac­tuel­le­ment, bap­ti­sé la Jus­tice et la li­ber­té.

Et jus­te­ment, il faut sa­voir que la grande crainte des Frères mu­sul­mans ne vient que de cette di­vi­sion. Ce se­ra le plus grand coup que pour­ra su­bir le mou­ve­ment.

— Mais les gens sont convain­cus que des élec­tions ra­pides don­ne­ront plus de chance aux Frères mu­sul­mans. Qu’en pen­sez­vous ?

— La force de mo­bi­li­sa­tion des Frères mu­sul­mans a re­cu­lé ces jours-ci. Ils sont ha­bi­tués à pré­sen­ter des slo­gans et des dis­cours très vagues et ne pos­sèdent pas de pro­gramme po­li­tique pré­cis. Ce qui ne mar­che­ra pas dans la pé­riode à ve­nir. Ils de­vront pré­sen­ter un pro­gramme dé­taillé et clair pour sa­tis- faire l’énorme conscience po­li­tique de la rue. Et jus­te­ment, ce sont ces dé­tails qui vont en­traî­ner un re­cul de leur base po­pu­laire. Au­tre­ment dit, le slo­gan « l’is­lam est la so­lu­tion » n’est pas su­jet de dé­bat pour tous les mu­sul­mans. Mais les dé­tails, comme la pri­va­ti­sa­tion par exemple, trou­ve­ront des pour et des contre, ce qui met­tra le mou­ve­ment tou­jours en désac­cord avec sa base po­pu­laire. A mon avis, les Frères mu­sul­mans se­ront les plus grands per­dants dans la nou­velle équa­tion po­li­tique.

— Et d’après vous, quel est ac­tuel­le­ment le plan des Frères mu­sul­mans pour évi­ter cette perte ?

— Les Frères es­sayent de toute leur force d’ac­cé­lé­rer la te­nue des élec­tions par­le­men­taires pour qu’elles pré­cèdent les pré­si­den­tielles. Ils ont la convic­tion qu’ils sont les plus connais­seurs des des­sous du jeu élec­to­ral. Ils font par­tie de l’an­cien ré­gime et connaissent bien les an­ciennes règles du jeu. Nous de­vons chan­ger ces règles à tra­vers un nou­vel amen­de­ment de la Cons­ti­tu­tion et une trans­for­ma­tion du scru­tin élec­to­ral in­di­vi­duel en scru­tin de liste.

— Et qu’en est-il du cou­rant sa­la­fiste ?

— Nous sommes to­ta­le­ment de­vant un nou­veau cou­rant dans la vie po­li­tique. Ce cou­rant ne s’est ja­mais in­té­res­sé à la vie po­li­tique, il al­lait même jus­qu’à la boy­cot­ter. Pour lui, ni le ré­gime po­li­tique ni le pro­ces­sus po­li­tique ne sont lé­gi­times.

Ce cou­rant est ac­tuel­le­ment sur la voie d’être po­li­ti­sé. Cer­tains de ses membres ont même dé­cla­ré de ma­nière di­recte leur in­ten­tion d’en­trer dans la vie po­li­tique. Ce cou­rant fait face à trois op­tions. Il peut for­mer un par­ti po­li­tique et dans ce cas ils pro­cé­de­ront à une ré­vi­sion de leurs idées. D’autres pré­fèrent une autre op­tion qui consiste à s’unir avec d’autres cou­rants re­li­gieux, comme les Frères mu­sul­mans qui, eux, ne les re­fusent pas et tentent de for­mer cette union pour pro­fi­ter de leur base élec­to­rale. Et un troi­sième groupe pré­fère l’op­tion de res­ter dans le cadre de la pré­di­ca­tion et agir en tant que mou­ve­ment de pres­sion. Mais le pro­blème est que l’in­ter­ven­tion des sa­la­fistes dans la vie po­li­tique va faire pas­ser le dé­bat po­li­tique d’un dé­bat concen­tré sur le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion dé­mo­cra­tique à un autre sur les pro­blèmes de l’iden­ti­té re­li­gieuse de l’Etat.

— Et quel est le point de vue des ins­ti­tu­tions re­li­gieuses, comme Al-Az­har ?

— Ces ins­ti­tu­tions ont per­du leur in­fluence en s’al­liant avec l’an­cien ré­gime et en adop­tant une po­si­tion faible lors de la ré­vo­lu­tion. Il suf­fit de rap­pe­ler que lorsque les ma­ni­fes­tants ont cher­ché un sym­bole re­li­gieux pour faire la prière du ven­dre­di, ils sont al­lés cher­cher Yous­sef Al-Qa­ra­da­wi du Qa­tar et n’ont pas pen­sé à une fi­gure d’AlAz­har. Les ins­ti­tu­tions re­li­gieuses ont au­jourd’hui per­du leur sym­bo­lisme par leur manque de sou­tien à la ré­vo­lu­tion. Il s’agit pour eux d’une perte his­to­rique qui laisse des doutes qu’ils pour­raient re­ga­gner leur in­fluence sur le long terme. De toute fa­çon, les gens agissent po­li­ti­que­ment re­je­tant toute tu­telle re­li­gieuse sur eux

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