Je vote, donc je suis

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Sa­bah Sa­bet

LA JOUR­NÉE fut his­to­rique. Pour la pre­mière fois de­puis 60 ans, des mil­lions d’Egyp­tiens se sont mas­si­ve­ment ren­dus aux urnes, pour vo­ter pour ou contre les amen­de­ments consti­tu­tion­nels pro­po­sés par une com­mis­sion de ju­ristes nom­mée par l’ar­mée.

Dans le quar­tier de Ma­di­net Nasr, à l’est de la ca­pi­tale, la jour­née s’an­nonce dif­fé­rente. Dans toutes les rues me­nant aux bu­reaux de vote, de jeunes hommes bran­dis­sant le dra­peau na­tio­nal guident les au­to­mo­bi­listes et les pié­tons en in­di­quant la di­rec­tion à suivre, leur doigt dé­jà im­bi­bé d’encre in­dé­lé­bile, preuve de fier­té pour ceux qui ont ac­com­pli leur de­voir ci­vique.

De­vant l’école Al-Cha­hid Is­maïl Fah­mi, amé­na­gée en bu­reau de vote, deux files d’at­tente, l’une pour hommes, l’autre pour femmes, longent les murs du bâ­ti­ment et dé­bordent dans la rue. Il n’est que 7h30, mais mal­gré le nombre im­por­tant des élec­teurs et l’at­tente qui pro­met de du­rer, tout le monde res­pecte la queue. Les sou­rires sur les lèvres et la joie de par­ti­ci­per à cette « ma­ni­fes­ta­tion de la dé­mo­cra­tie » rem­placent l’en­nui et la co­lère ca­rac­té­ris­tiques des longues queues de­vant les bou­lan­ge­ries. Ceux qui sortent des bu­reaux après avoir ac­com­pli leur de­voir sont très heu­reux, non pas de quit­ter les lieux ou d’en avoir fi­ni, mais plu­tôt d’avoir vé­cu une ex­pé­rience unique. « Pour la pre­mière fois de ma vie, je sens que j’existe, que je suis un être hu­main qui a la li­ber­té de choix, son mot à dire. Pour la pre­mière fois, je me sens ca­pable de tra­cer l’ave­nir de mon pays », lance d’une voix pleine de joie Mo­ha­mad Imam, jeune di­plô­mé. Il n’ou­blie pas de sou­li­gner les ma­nières très res­pec­tueuses avec les­quelles les or­ga­ni­sa­teurs traitent les élec­teurs.

Beau­coup sont ve­nus en fa­mille, la mère, le père, les en­fants, et par­fois aus­si les grands-pa­rents. Ces der­niers, tout comme les femmes en­ceintes, sont exempts des files d’at­tente et sont in­vi­tés à ac­cé­der di­rec­te­ment aux urnes.

La pré­sence des en­fants était par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tante. « C’est vrai que mes en­fants n’ont pas l’âge de vo­ter, mais j’ai in­sis­té pour les ame­ner avec moi, afin qu’ils vivent ce mo­ment im­por­tant de l’histoire de leur pays, un mo­ment que moi-même je suis en train de vivre pour la pre­mière fois », ex­plique Ihab Kes­ra, qui tra­vaille pour son compte. Il at­ten­dait avec ses deux filles. « Je crois que les femmes sont ve­nues plus nom­breuses que les hommes. Il y a un quart d’heure que j’at­tends ma femme qui, ap­pa­rem­ment, at­tend tou­jours son tour pour vo­ter », constate-t-il.

Vi­si­ble­ment, les femmes ont par­ti­ci­pé en masse, leur file d’at- tente dé­passe celle des hommes de plu­sieurs mètres. « J’ai par­ti­ci­pé aux élec­tions lé­gis­la­tives en 2005 et 2010, mais ja­mais je n’ai vu une af­fluence fé­mi­nine aus­si im­por­tante. La par­ti­ci­pa­tion des femmes n’est pas nou­velle en soi, mais celles qui dé­ci­daient de vo­ter étaient la plu­part du temps payées par les can­di­dats », ex­plique Sayé­da Ab­delRé­him, comp­table ve­nue vo­ter avec ses voi­sines. « Et avant, il n’y avait pas des files d’at­tente ré­ser­vées aux femmes », s’em­presse-telle d’ajou­ter.

Po­li­tesse et opi­nion po­li­tique L’as­pect ci­vique n’ex­cluait tou­te­fois pas le ca­rac­tère po­li­tique de l’oc­ca­sion. En at­ten­dant leur tour, cer­tains es­sayent de ral­lier à leur opi­nion d’autres vo­tants. D’autres uti­lisent non seule­ment le temps, mais sur­tout la re­li­gion en dé­fen­dant leur choix. « Si on n’ac­cepte pas ces amen­de­ments, une nou­velle Cons­ti­tu­tion se­ra éla­bo­rée où toute trace de la cha­ria se­ra éli­mi­née », ré­pète-t-on dans les files d’at­tente. Des opinions que beau­coup n’ap­pré­cient pas. « Lais­sez-nous nous ex­pri­mer li­bre­ment », ré­torque fer­me­ment une femme à sa voi­sine.

Dans le quar­tier de Chou­bra, le dé­cor est plus po­pu­laire, plus convi­vial aus­si. Dans le fond pour­tant, rien n’est vrai­ment dif­fé­rent. Ici, la plu­part des voi­sins se connaissent : « Sa­lut…, avez­vous vo­té ou pas en­core ? » , est la ques­tion que l’on en­tend tous les deux pas.

« Au dé­but, j’hé­si­tais entre le oui et le non, mais quand c’est de­ve­nu clair que les Frères mu­sul­mans fai­saient cam­pagne en fa­veur de ces ré­formes, j’ai dé­ci­dé de vo­ter non », ex­plique Ma­rianne Se­drak, étu­diante à la fa­cul­té de pé­da­go­gie, ve­nue en com­pa­gnie de son fian­cé, son frère et son père, un homme as­sez âgé. Bien qu’elle ait per­du sa carte d’iden­ti­té deux jours au­pa­ra­vant, elle a in­sis­té à ve­nir quand même dans l’es­poir de pou­voir bé­né­fi­cier d’une « ex­cep­tion » et de pou­voir vo­ter avec une autre carte, « celle de la fa­cul­té par exemple. Si­non, ça m’au­rait suf­fi d’as­sis­ter au dé­rou­le­ment de cet évé­ne­ment sin­gu­lier ». Dans ce quar­tier à forte population copte, beau­coup de chré­tiens comme Ma­rianne craignent que les Frères mu­sul­mans ne « prennent le pou­voir » à l’is­sue de ce ré­fé­ren­dum. « Le mou­ve­ment le mieux or­ga­ni­sé ac­tuel­le­ment est ce­lui des Frères mu­sul­mans, et donc, on doit dire non pour ne pas leur per­mettre une ma­jo­ri­té dans le pro­chain Par­le­ment » , conclut Car­los, qui sou­haite que l’Egypte inau­gure l’ère post-Mou­ba­rak avec une nou­velle Cons­ti­tu­tion. Les ré­sul­tats ne lui ont pas don­né sa­tis­fac­tion

Par­mi les 18 mil­lions d’Egyp­tiens qui ont ré­pon­du à l’ap­pel, beau­coup ont vo­té pour la pre­mière fois.

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