Le oui triomphe, mais pour quelles rai­sons ?

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Sa­bah Sa­bet

LES EGYP­TIENS ont mas­si­ve­ment vo­té « oui » lors du ré­fé­ren­dum sur la ré­vi­sion de la Cons­ti­tu­tion, va­li­dant ain­si les pro­jets de l’ar­mée en vue d’une tran­si­tion ra­pide vers un pou­voir ci­vil élu. 14 mil­lions de vo­tants, soit 77,2 %, ont vo­té en fa­veur des amen­de­ments de la Cons­ti­tu­tion contre un peu plus de 4 mil­lions contre. Le taux de 41 % de par­ti­ci­pa­tion — soit 18,5 mil­lions de per­sonnes sur 45 mil­lions d’Egyp­tiens en âge de vo­ter — est à com­pa­rer à l’abs­ten­tion écra­sante qui ca­rac­té­ri­sait les élec­tions sous le ré­gime au­to­ri­taire de Hos­ni Mou­ba­rak.

Ce ré­sul­tat a été re­çu avec sa­tis­fac­tion et joie par les is­la­mistes no­tam­ment, tan­dis qu’il a été re­çu avec tris­tesse par l’union des jeunes de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier et nombre de par­tis po­li­tiques. Si le non l’avait em­por­té, une as­sem­blée cons­ti­tuante au­rait été élue pour éla­bo­rer une Cons­ti­tu­tion en­tiè­re­ment nou­velle. Ce­la au­rait donc re­pous­sé les élec­tions lé­gis­la­tives et pré­si­den­tielles et la pé­riode de tran­si­tion au­rait pu du­rer jus­qu’à deux ans. Les par­ti­sans du non disent que les amen­de­ments ne font que « ra­pié­cer » la Cons­ti­tu­tion et qu’il y a un dan­ger de re­tour à un ré­gime au­to­ri­taire, no­tam­ment parce que celle-ci confère au pré­sident des pou­voirs très éten­dus. Les par­ti­sans du oui, eux, disent qu’ils veulent un re­tour im­mé­diat à la sta­bi­li­té et que les amen­de­ments (qui ré­duisent no­tam­ment les man­dats pré­si­den­tiels de 6 à 4 ans) sont suf­fi­sants. Des élec­tions vont donc avoir lieu avant sep­tembre, mais les bé­né­fi­ciaires, disent les par­ti­sans du non, se­ront non pas ceux qui ont fait la ré­vo­lu­tion, mais les Frères mu­sul­mans (le groupe le plus or­ga­ni­sé) et le Par­ti Na­tio­nal Dé­mo­crate (PND, de l’ex-pré­sident Mou­ba­rak), qui n’a pas été dis­sous et qui conti­nue, par le biais d’hommes d’af­faires ri­chis­simes, à pos­sé­der de gros moyens fi­nan­ciers.

Beau­coup de po­li­ti­ciens es­timent que les­dits amen­de­ments n’ont pas bé­né­fi­cié d’un temps suf­fi­sant pour être dis­cu­tés se­rei­ne­ment au ni­veau na­tio­nal. « Le ré­fé­ren­dum a eu lieu en de­hors de tout vrai dé­bat », cri­tique Ré­faat Al-Saïd, pré­sident du par­ti du Ras­sem­ble­ment (gauche). Il re­grette éga­le­ment le fait que l’ap­par­te­nance confes­sion­nelle des vo­tants a gran­de­ment in­fluen­cé leur dé­ci­sion. « Cer­tains ont réus­si à convaincre les ci­toyens simples que dire oui (ou non) est une obli­ga­tion re­li­gieuse », ajoute Al-Saïd.

En fi­li­grane fi­gure l’ar­ticle 2 de la Cons­ti­tu­tion que la ré­vi­sion ne pré­voit pas de chan­ger et qui fait de l’is­lam la re­li­gion d’Etat, et des « prin­cipes de la loi is­la­mique la source prin­ci­pale de la lé­gis­la­tion ». « La di­vi­sion était po­li­tique, pas re­li­gieuse. Des mu­sul­mans ont vo­té oui, d’autres non, tout comme des chré­tiens ont vo­té oui et d’autres non », a tou­te­fois te­nu à dire Es­sam AlE­riane, porte-pa­role des Frères, re­fu­sant de ren­voyer ce suc­cès à des causes re­li­gieuses. Si ja­mais la re­li­gion fut un fac­teur im­por­tant de l’is­sue de ce scru­tin, elle n’a pas été le seul. Le be­soin d’une cer­taine sta­bi­li­té et d’un sen­ti­ment de sé­cu­ri­té est un autre élé­ment im­por­tant qui a en­cou­ra­gé les vo­tants à vo­ter en fa­veur des ré­formes. « Le ré­fé­ren­dum n’était pas sur les amen­de­ments des clauses de la Cons­ti­tu­tion. C’était un ré­fé­ren­dum sur la sta­bi­li­té et la sé­cu­ri­té, car la plu­part des vo­tants ont trou­vé que le fait de dire oui donne l’oc­ca­sion au re­tour de la sta­bi­li­té », ex­plique Diaa Rach­wane, cher­cheur au Centre des Etudes Po­li­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ah­ram. Il ajoute qu’après des dé­cen­nies de « dé­po­li­ti­sa­tion », une grande par­tie des Egyp­tiens n’est pas prête à faire per­pé­tuer la « ré­vo­lu­tion » sur des an­nées et « est dé­jà sa­tis­faite de ce qui a été réa­li­sé ». En tout état de cause, les par­ti­sans du « oui » comme ceux du « non » ont l’in­ten­tion d’ac­cep­ter le choix de la ma­jo­ri­té. « Nous res­pec­tons les règles de la dé­mo­cra­tie et nous avons dé­ci­dé d’ac­cep­ter le ré­sul­tat du vote quel qu’il soit. Main­te­nant, ce que nous al­lons faire c’est de conti­nuer le tra­vail » vers plus de réa­li­sa­tions et de gains dé­mo­cra­tiques, af­firme Mo­ha­mad Adel, porte-pa­role du mou­ve­ment du 6 Avril.

Dé­jà, on s’at­tend à une dé­cla­ra­tion consti­tu­tion­nelle de la part du Con­seil su­prême des forces ar­mées li­bé­ra­li­sant, entre autres, les lois sur l’exer­cice des droits po­li­tiques et sur la li­ber­té de créa­tion des par­tis po­li­tiques

Le « non » ri­mait avec « ré­vo­lu­tion », mais ...

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