Les ma­ni­fes­tants ne dé­co­lèrent pas

Al Ahram Hebdo - - Mon D E Arabe - Ma­ha Salem

LA SI­TUA­TION s’ag­grave dans ce pays me­na­cé par une guerre ci­vile. Après l’an­nonce de la dé­fec­tion de l’un des prin­ci­paux chefs de l’ar­mée yé­mé­nite, la terre a de nou­veau trem­blé sous les pieds du pré­sident Ali Ab­dal­lah Sa­leh qui tente de dé­fendre sa po­si­tion. Lun­di, des chars se sont dé­ployés en force à Sa­naa, no­tam­ment au­tour du pa­lais pré­si­den­tiel et au­tour de plu­sieurs bâ­ti­ments im­por­tants. Se­lon les ana­lystes, ce dé­ploie­ment est in­ter­ve­nu après l’an­nonce par le gé­né­ral Ali Moh­sen Al-Ah­mar qu’il re­joi­gnait la contes­ta­tion contre le pré­sident Sa­leh, au pou­voir de­puis 32 ans.

Dans une al­lo­cu­tion té­lé­vi­sée dif­fu­sée par la chaîne qa­ta­ri Al-Ja­zee­ra, le gé­né­ral Al-Ah­mar, com­man­dant de la pre­mière di­vi­sion blin­dée, a an­non­cé, au nom de ses of­fi­ciers, qu’il sou­te­nait la ré­volte pa­ci­fique des jeunes qui campent place de l’Uni­ver­si­té à Sa­naa. C’est le pre­mier of­fi­cier de cette im­por­tance à faire dé­fec­tion de­puis le dé­but du mou­ve­ment de contes­ta­tion contre le pré­sident Sa­leh fin jan­vier. Ce mou­ve­ment s’est in­ten­si­fié après des tirs ven­dre­di sur les contes­ta­taires ras­sem­blés sur la place de l’Uni­ver­si­té qui ont fait 52 morts.

Es­sayant de trou­ver une is­sue à cette crise, le pré­sident Sa­leh a li­mo­gé le gou­ver­ne­ment di­manche. Cette dé­ci­sion sur­vient alors que les dé­fec­tions au sein de son ré­gime se mul­ti­plient et des di­gni­taires re­li­gieux et tri­baux ont ap­pe­lé les forces de l’ordre à re­fu­ser de ti­rer sur les ma­ni­fes­tants.

Le pré­sident Sa­leh avait char­gé le gou­ver­ne­ment d’ex­pé­dier les af­faires cou­rantes jus­qu’à la mise en place d’un nou­veau gou­ver­ne­ment. Mais il fau­dra sans doute plus de ré­formes pour cal­mer l’opi­nion pu­blique yé­mé­nite. « Ce li­mo­geage n’est pas une so­lu­tion et il faut que le pré­sident cède, en­tende son peuple et pré­sente des conces­sions. L’époque de l’usage de la force est ter­mi­née. Per­sonne ne peut ré­pri­mer un peuple qui cherche sa li­ber­té », ex­plique le Dr Ibra­him Ab­delQa­der, ana­lyste au Centre des Etudes Po­li­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ah­ram. Avis par­ta­gé par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Le se­cré­taire gé­né­ral de l’Onu a an­non­cé dans un com­mu­ni­qué que le pré­sident Ab­dal­lah Sa­leh doit pré­sen­ter « plus de ré­formes et ac­cep­ter un dia­logue glo­bal au Yé­men ».

Le mou­ve­ment de contes­ta­tion qui ré­clame le dé­part du pré­sident Sa­leh n’a ces­sé de prendre de l’am­pleur ces der­niers jours, no­tam­ment après la mort de 52 per­sonnes tuées lors d’une at­taque ven­dre­di 18 mars contre des ma­ni­fes­tants à Sa­naa. Cette tue­rie at­tri­buée à des par­ti­sans du ré­gime a mar­qué la jour­née la plus san­glante de­puis le dé­but de la contes­ta­tion. Elle a été dé­non­cée par l’op­po­si­tion comme un mas­sacre.

Dé­fen­dant la po­si­tion de son ré­gime, l’am­bas­sade du Yé­men à Wa­shing­ton a af­fir­mé dans un com­mu­ni­qué que le pro­cu­reur de Sa­naa avait ou­vert « une en­quête et com­men­cé à in­ter­ro­ger 17 sus­pects ac­cu­sés d’avoir or­ches­tré les tirs. Ceux qui ont per­pé­tré cet acte hai­neux se­ront pour­sui­vis ».

En pre­mière ré­ac­tion à ces évé­ne­ments, Sa­leh avait re­gret­té la mort des ma­ni­fes­tants et dé­cré­té un jour de deuil pour les fu­né­railles, sans cal­mer le res­sen­ti­ment des op­po­sants qui pensent que le pou­voir a vou­lu mettre fin au sit-in per­ma­nent place de l’Uni­ver­si­té, sym­bole de leur mo­bi­li­sa­tion. Mais le pré­sident Sa­leh a an­non­cé l’ins­tau­ra­tion de l’état d’ur­gence dans le pays. Ce­lui-ci donne en théo­rie aux forces de l’ordre la la­ti­tude de ré­pri­mer les ma­ni­fes­ta­tions et aux au­to­ri­tés le pou­voir de res­treindre les li­ber­tés pu­bliques pour im­po­ser l’ordre. A cet égard, les évé­ne­ments de ven­dre­di der­nier ont mis Sa­leh dans l’em­bar­ras.

Cam­pant sur leur po­si­tion, les di­ri­geants de l’op­po­si­tion, les dé­pu­tés in­dé­pen­dants et les re­pré­sen- tants de la so­cié­té ci­vile ont par­ti­ci­pé aux obsèques.

Une cas­cade de dé­mis­sions La mi­nistre des Droits de l’homme, Hou­da Al-Baan, a an­non­cé avoir pré- sen­té sa dé­mis­sion du gou­ver­ne­ment et du par­ti au pou­voir, le Con­grès Po­pu­laire Gé­né­ral (CPG), de­ve­nant ain­si le troi­sième mi­nistre à quit­ter le gou­ver­ne­ment yé­mé­nite. Le sous­se­cré­taire du même mi­nis­tère, Ali Tays­sir, a pris la même dé­ci­sion. Le mi­nistre du Tou­risme, Na­bil Al-Fa­qih, avait lui aus­si dé­jà quit­té le gou­ver­ne­ment et avait été pré­cé­dé par le mi­nistre des Wa­qfs (biens re­li­gieux), Ham­moud Al-Hat­tar. L’am­bas­sa­deur du Yé­men à l’Onu, Ab­dal­lah AlSaou­di, a éga­le­ment dé­mis­sion­né, de même qu’une autre di­plo­mate, Ja­mi­la Ra­ja, pres­sen­tie pour être nom­mée am­bas­sa­drice au Ma­roc.

En outre, 23 dé­pu­tés ont dé­mis­sion­né du par­ti au pou­voir, qui compte quelque 170 dé­pu­tés sur les 301 au Par­le­ment. Les di­gni­taires re­li­gieux et les chefs de tri­bus, pi­liers du pou­voir, ont ap­pe­lé les forces de l’ordre à ne pas obéir aux ordres de ti­rer sur les ma­ni­fes­tants et ren­du M. Sa­leh res­pon­sable du « mas­sacre » de ven­dre­di. Ils ont de­man­dé le re­trait de la garde ré­pu­bli­caine, corps d’élite de l’ar­mée, de Sa­naa et le dé­man­tè­le­ment de la Sû­re­té pu­blique, la po­lice du ré­gime, au mo­ment où les ma­ni­fes­ta­tions ont conti­nué mal­gré l’état d’ur­gence dé­cré­té ven­dre­di. Par­ta­geant l’avis des ma­ni­fes­tants, l’Union des écri­vains a crié son in­di­gna­tion pour « le spec­tacle des morts » et en a re­je­té la res­pon­sa­bi­li­té sur le ré­gime tout en ap­pe­lant les Yé­mé­nites à s’unir face à un « pou­voir qui a per­du toute lé­gi­ti­mi­té ». La même to­na­li­té se re­trouve dans un com­mu­ni­qué du pa­tro­nat yé­mé­nite qui n’a que ra­re­ment pris ou­ver­te­ment po­si­tion sur les af­faires pu­bliques. L’Union des chambres de com­merce et de l’in­dus­trie a dé­non­cé au pas­sage le cli­mat de « cor­rup­tion et de né­po­tisme qui ne fa­vo­rise pas les af­faires ». Des pro­tes­ta­tions qui vont sans doute se mul­ti­plier jus­qu’au dé­part du pré­sident Sa­leh

Des chars se sont dé­ployés en force à Sa­naa, me­na­çant le pays d’une guerre ci­vile.

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