L’homme de la si­tua­tion

Al Ahram Hebdo - - Visag E S - Yas­ser Mo­heb

DI­RI­GÉS de­puis le 28 jan­vier der­nier vers la place Tah­rir (li­bé­ra­tion), pour pa­ci­fier la si­tua­tion, les chars de l’ar­mée égyp­tienne ont brus­que­ment tour­né leurs ca­nons, les poin­tant vers d’éven­tuels agres­seurs is­sus du camp proMou­ba­rak. Un geste sym­bo­lique qui an­non­çait que les forces ar­mées n’al­laient pas se po­si­tion­ner contre les ré­vo­lu­tion­naires. Der­rière cette dé­ci­sion trône un homme, le gé­né­ral Sa­mi Anan, chef d’état-ma­jor de l’ar­mée égyp­tienne de­puis 2005. Lui, qui au dé­but des ma­ni­fes­ta­tions condui­sait une dé­lé­ga­tion mi­li­taire pour des en­tre­tiens au Pen­ta­gone, a écour­té son dé­pla­ce­ment aux Etats-Unis pour ren­trer d’ur­gence au Caire. En tant que com­man­dant d’une ar­mée de 468 000 sol­dats, son rôle est cru­cial à l’ombre d’une in­cer­ti­tude po­li­tique trou­blante. « Il était im­pos­sible que les forces ar­mées s’op­posent à la vo­lon­té du peuple, puisque l’ar­mée est le ga­rant de la sta­bi­li­té et de la paix des ci­toyens contre tout dan­ger in­té­rieur ou ex­té­rieur », af­firme Anan, qui a fer­me­ment re­fu­sé de s’at­ta­quer aux ma­ni­fes­tants.

S’at­tar­der sur la bio­gra­phie du gé­né­ral n’est qu’une oc­ca­sion d’ap­pré­cier la gran­deur d’âme d’un com­bat­tant loyal et per­sé­vé­rant.

Les che­veux soi­gneu­se­ment coif­fés, le vi­sage ra­re­ment sou­riant, une al­lure ferme mais ir­ré­pré­hen­sible, le sexa­gé­naire af­fiche une élé­gante pres­tance. Ceux qui le ren­contrent re­marquent im­mé­dia­te­ment une au­to­ri­té na­tu­relle. Quel­qu’un qui s’im­pose. D’ailleurs, il le dit clai­re­ment : « Je n’aime pas par­ler de moi-même, je crois que le meilleur moyen de s’ex­pri­mer c’est de lais­ser son tra­vail et sa car­rière par­ler de lui ». Ce­la dit, on peut pas­ser des heures en sa com­pa­gnie, échan­geant très peu de phrases, avec sur­tout des ré­pliques tou­jours me­su­rées et bien mâ­chées.

Bien qu’éle­vé au rang de mi­nistre ou com­man­dant gé­né­ral, il n’aime pas être sous les feux de la rampe, les va­ni­tés l’agacent. Et quand il n’est pas en dé­pla­ce­ment — sou­vent di­rec­te­ment man­da­té par l’ex-pré­sident au­près des autres chefs d’Etat oc­ci­den­taux ou arabes —, il re­çoit, écoute. Pas un mi­nistre, pas un chef d’Etat, pas une per­son­na­li­té ne vient au Caire sans le ren­con­trer.

Pour com­prendre d’où il vient, il faut al­ler cher­cher sur la terre fer­tile du village Sa­la­moune Al-Qo­mach à Man­sou­ra, dans le Del­ta, cette Basse-Egypte où il a vu le jour il y a soixante-trois ans. Le jeune Sa­mi Ha­fez Anan a connu une en­fance peu or­di­naire. C’est dans un cadre fa­mi­lial as­sez clas­sique qu’il a gran­di. En­ta­mant des études de droit mais avant d’ob­te­nir son di­plôme, il dé­cide de s’en­ga­ger dans

Il y a des heures où il faut sa­voir ser­vir son pays à n’im­porte quel poste. C’est un de­voir ab­so­lu.

l’ar­mée. Le jeune homme, à l’âme gé­né­reuse et à l’idéal très éle­vé, em­brasse la car­rière des armes en 1966.

A 18 ans, c’est l’ar­ri­vée au Caire, à l’Aca­dé­mie mi­li­taire. Puis, ce fut le dé­part pour un stage de per­fec­tion­ne­ment en Union so­vié­tique, où l’Egypte nas­sé­rienne en­voyait ses meilleurs sol­dats. En­suite, ce fut le pas­sage par l’Ecole de guerre en France. Le « tra­queur » com­bat lors de la guerre d’usure de 1967 à 1972, puis celle d’Oc­tobre 1973. Sa car­rière prend un nou­vel es­sor dans les an­nées 1980, l’époque de ses pro­mo­tions suc­ces­sives. Il re­çoit alors de nom­breux cours spé­cia­li­sés dans le do­maine de la dé­fense aé­rienne, avant d’être élu pour le poste de chef de ba­taillon en juillet 1981. « Il y a des heures où il faut sa­voir ser­vir son pays à n’im­porte quel poste. C’est un de­voir ab­so­lu. Tout na­tu­rel­le­ment et avec tant d’en­thou­siasme et fier­té, les hommes de bonne vo­lon­té trouvent la force né­ces­saire à l’ac­com­plis­se­ment de leur tâche », avoue-t-il mo­des­te­ment.

Le gé­né­ral pos­sède à son ac­tif plu­sieurs dis­tinc­tions mi­li­taires, plu­sieurs stages et confé­rences in­ter­na­tio­nales : stage sur les mis­siles russes Be­sho­ra, stage à l’Ecole su­pé­rieure de la guerre des forces conjointes de la France, bourse au Col­lège de la dé­fense nationale à l’Aca­dé­mie mi­li­taire Nas­ser, bourse et ca­ma­ra­de­rie de l’Aca­dé­mie mi­li­taire Nas­ser et stage des se­niors com­man­dants de l’Aca­dé­mie mi­li­taire Nas­ser. Au fil des an­nées, Sa­mi Anan se forge une phi­lo­so­phie et se fixe une am­bi­tion : « rendre les forces ar­mées com­pactes, équi­li­brées de l’in­té­rieur et so­lide de l’ex­té­rieur », dit-il, dé­ter­mi­né. Ce se­ra chose faite un an après sa pro­mo­tion comme chef d’état-ma­jor par l’ex-pré­sident. Com­mence alors la pé­riode des hon­neurs pour Anan. Pro­mu gé­né­ral de bri­gade en 1992, il a été nom­mé at­ta­ché de la Dé­fense au Ma­roc deux ans avant. Il est en­suite af­fec­té à l’état­ma­jor des ar­mées d’abord en tant que chef des opé­ra­tions, com­man­dant de la di­vi­sion de la dé­fense aé­rienne, puis il a été pro­mu comme chef d’état-ma­jor en 2005.

Sa­mi Anan s’est ra­pi­de­ment ré­vé­lé être un chef de sec­tion de qua­li­té. Ro­buste et spor­tif, il com­mande avec ai­sance et fait preuve, no­tam- 1948 : Nais­sance à Man­sou­ra (gou­ver­no­rat de Da­qah­liya). 1966 : Aban­don des études de droit pour en­ta­mer une car­rière mi­li­taire. 1967 : Par­ti­ci­pa­tion à la guerre d’usure contre Is­raël. 1973 : Par­ti­ci­pa­tion à la Vic­toire d’Oc­tobre (Kip­pour). 2001 : Com­man­dant de la di­vi­sion de la dé­fense aé­rienne. 2005 : Pro­mo­tion comme chef d’état-ma­jor de l’ar­mée égyp­tienne. ment en pé­da­go­gie, d’ex­cel­lentes dis­po­si­tions. Il pos­sède un tem­pé­ra­ment vif qu’il es­sayait tou­jours de mieux maî­tri­ser. En fait, la ré­pu­ta­tion de Sa­mi Anan n’est plus à faire. Il semble être à la fois proche des Amé­ri­cains et des Frères mu­sul­mans. A Wa­shing­ton, il est ap­pré­cié, ju­gé prag­ma­tique et bien struc­tu­ré. A Tel-Aviv, même son de cloche. Les Is­raé­liens connaissent bien le gé­né­ral. A lui les mis­sions dif­fi­ciles, qu’il s’agisse de conclure une trêve ou de cha­peau­ter des négociations. Ce qui ne fait pas pour au­tant de ce dé­fen­seur des in­té­rêts de l’Egypte un homme fa­vo­rable à la cause pa­les­ti­nienne.

Anan gère aus­si plu­sieurs ques­tions in­ter­na­tio­nales non comme pro­blèmes de po­li­tique ex­té­rieure, mais de sé­cu­ri­té nationale. Dans la presse égyp­tienne, ce tra­vail est constam­ment sou­li­gné. C’est par ce biais que Anan est sor­ti de l’ano­ny­mat dû à sa fonc­tion, sa sil­houette dis­crète se fai­sant de plus en plus fa­mi­lière.

Il faut l’avouer, Sa­mi Anan est ty­pi­que­ment un mi­li­taire. Pa­trio­tisme, res­pect du chef, dis­ci­pline, sens du de­voir … On le dit pieux, mais il n’en parle pas. Sa vie reste soi­gneu­se­ment pri­vée.

Signe par­ti­cu­lier : l’un des hommes les plus puis­sants du Proche-Orient. « Une in­tel­li­gence hors pair mise au ser­vice d’une ob­ses­sion : ser­vir son pays et pro­té­ger son peuple ». Ain­si le dé­cri­vait un di­plo­mate oc­ci­den­tal qui, en poste au Caire, avait eu l’oc­ca­sion d’ob­ser­ver cette ombre dis­crète pos­tée der­rière le ma­ré­chal Mo­ha­mad Hus­sein Tan­ta­wi, mi­nistre de la Dé­fense. Entre les deux hommes existe une confiance ab­so­lue. Une loyau­té à toute épreuve qui a per­mis à Anan de de­ve­nir le chef d’or­chestre de tous les dos­siers sen­sibles de l’ar­mée égyp­tienne.

Anan se po­pu­la­rise donc très vite grâce à son gé­nie mi­li­taire, ses ca­pa­ci­tés de gé­né­ral et son sens stra­té­gique. Au com­bat, son cou­rage lui va­lait le res­pect de ses dé­trac­teurs, trou­vant en lui un homme de fer et de fier­té exem­plaire. Tou­jours en pre­mière ligne, la mort ne lui fai-

Ja­lons

sait pas peur ; il af­fir­mait no­tam­ment à ses dis­ciples : « La mort n’est rien, mais vivre vain­cu et sans gloire, c’est mou­rir tous les jours ». L’hon­neur et la gloire sont pour lui les va­leurs les plus im­por­tantes. On les re­trouve tou­jours pré­sentes dans ses pa­roles : « Tout homme qui es­time la vie plus que la gloire nationale et l’es­time de ses ca­ma­rades ne doit pas faire certes par­tie de l’ar­mée égyp­tienne. Car l’ar­mée c’est la di­gni­té de la na­tion ». Ses pro­blèmes, il en a tou­jours très peu par­lé. Et son ca­rac­tère ferme et se­rein le ren­daient pour d’au­cuns in­so­ciable mais res­pec­table. Si­len­cieux avec ses col­lègues, même dans un mi­lieu où il se sent bien fa­mi­lier. Anan, sol­dat, ca­pi­taine puis gé­né­ral, ses fonc­tions se sont sans cesse mul­ti­pliées. Pour­tant, ses qua­li­tés d’ad­mi­nis­tra­teur sur­pas­saient celle de gé­né­ral. En re­vanche, il a im­po­sé des concep­tions ad­mi­nis­tra­tives an­non­çant une nou­velle époque.

« C’est le suc­cès qui fait les grands hommes », dit Anan dont le nom est de­ve­nu sym­bole d’en­ga­ge­ment et dis­ci­pline. Mais il s’agit éga­le­ment d’un homme simple qui aime jouer au foot­ball avec ses of­fi­ciers. Ses no­ta­tions en 1995 sont les sui­vantes : « Grâce à ses qua­li­tés hu­maines et à la sym­pa­thie qu’il at­tire, il n’a eu au­cune dif­fi­cul­té pour ob­te­nir l’adhé­sion de ses su­bor­don­nés ».

Plu­sieurs fois ré­com­pen­sé pour sa bra­voure ad­mi­nis­tra­tive et mi­li­taire, il ne cesse d’être de­man­dé pour en­sei­gner dans les grandes aca­dé­mies mi­li­taires. Avec d’autres mi­li­taires qui se sont joints à lui plus tard sur la scène mé­dia­tique au len­de­main de la ré­volte — tels les deux com­man­dants Moh­sen Al-Fan­ga­ri et Is­maïl Et­man, Anan est de­ve­nu l’of­fi­cier le plus connu du pays de­puis la ré­vo­lu­tion. Il ne perd ja­mais son op­ti­misme, sur­tout lors de cette phase his­to­rique. « Comme tout Egyp­tien, j’es­père voir la si­tua­tion re­ve­nir au calme, sur­tout avec la confiance en l’ar­mée égyp­tienne, pour as­su­rer la sé­cu­ri­té du pays, à la fois sur le plan in­terne et dans la zone du ca­nal de Suez », ré­vèle-t-il. Consi­dé­rée comme l’épine dor­sale du ré­gime, l’ar­mée égyp­tienne, qui a ju­gé les re­ven­di­ca­tions des ma­ni­fes­tants « lé­gi­times », est lar­ge­ment for­mée et équi­pée par les Etats-Unis de­puis plus de 30 ans et les contacts se sont mul­ti­pliés ces der­niers jours à tra­vers Sa­mi Anan entre les res­pon­sables des deux pays pour trou­ver une so­lu­tion à l’état d’ur­gence ac­tuel. Les ru­meurs sont même ve­nues de Wa­shing­ton le len­de­main de la ré­vo­lu­tion, mon­trant que l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine et l’ar­mée amé­ri­caine ont don­né des conseils au gé­né­ral sur ce qu’il faut faire. La cri­tique rap­pe­lait aux Egyp­tiens la vi­site de Mou­ba­rak aux Etats-Unis en 1981, juste avant l’as­sas­si­nat de Sa­date. Lorsque le gé­né­ral Anan est re­ve­nu, plu­sieurs le consi­dé­raient comme can­di­dat pos­sible à la pré­si­dence qui a ob­te­nu une ap­pro­ba­tion amé­ri­caine, tout comme Omar So­li­man.

De­puis le ren­ver­se­ment de la mo­nar­chie en 1952, l’ar­mée a four­ni à l’Egypte tous ses chefs d’Etat. Alors Sa­mi Anan se­rait-il can­di­dat na­tu­rel ? Pas sûr, puisque le pou­voir su­prême ne semble pas in­té­res­ser cet homme, qui n’a de cesse joué son rôle loin du tout ar­ti­fi­ciel. Il fau­dra donc at­tendre les pro­chaines élec­tions

Comme tout Egyp­tien, j’es­père voir la si­tua­tion re­ve­nir au calme, sur­tout

avec la confiance en l’ar­mée égyp­tienne, pour

as­su­rer la sé­cu­ri­té du pays, à la fois sur le plan in­terne et dans la zone

du ca­nal de Suez.

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