Pré­sences in­dé­si­rables

Al Ahram Hebdo - - Arts - Da­lia Chams

F», dit-elle. Tou­jours at­ti­rée par ce qui est « hors norme », elle a vé­cu cette ex­pé­rience avec le Tu­ni­sien Mous­ta­pha Has­naoui, co­réa­li­sa­teur du film mort le jour du dé­part de Ben Ali, comme un dé­ve­lop­pe­ment ou un abou­tis­se­ment nor­mal des choses. Grâce à ses amis psy­chiatres, elle a pu fil­mer pour la pre­mière fois dans cet uni­vers in­ter­dit. Pen­dant huit mois, es­pa­cés sur trois ans, elle a don­né la pa­role à ces hommes et ces femmes condam­nés à vivre dans l’ombre. D’où le titre Zé­lal, qu’on a pré­fé­ré ne pas tra­duire dans d’autres langues, afin de gar­der toutes les conno­ta­tions am­bi­guës du mot : pré­sences mys­té­rieuses, fan­to­ma­tiques et al­lé­go­riques de ces gens condam­nés à vivre dans l’ombre et à l’ombre de tout. IL­MÉ dans deux asiles psy­chia­triques, le do­cu­men­taire com­porte beau­coup de té­moi­gnages qui nous font en­trer dans un « Etat d’ex­cep­tion »… un ter­rain de pré­di­lec­tion des pas­sions, des illu­sions et des conflits. Com­ment ne pas de­ve­nir le fan­tôme de sa propre exis­tence ? Per­tur­bant notre vi­sion de la norme, le fou fait peur … mais Ma­rianne Khou­ry, réa­li­sa­trice et pro­duc­trice, avoue qu’elle n’a ja­mais eu peur. « Ce n’était pas bou­le­ver­sant … J’avais en­vie de com­prendre ce qu’est la fo­lie. Et j’ai dé­cou­vert que je pou­vais m’adres­ser à ces gens sans avoir peur

Les réa­li­sa­teurs n’ac­cusent per­sonne, n’ac­quittent per­sonne, mais pré­sentent une belle im­bri­ca­tion d’his­toires par des « nar­ra­teurs de leur propre vie ». L’on ne se rend pas compte de la pré­sence des ca­mé­ras ; les pa­tients se laissent al­ler dans des confi­dences très per­son­nelles sans con­trainte. L’équipe a tour­né 100 heures pour fi­na­le­ment mon­ter 90 mi­nutes de construc­tion sub­tile et dé­li­cate. Des bribes d’his­toires soi­gneu­se­ment re­grou­pées per­mettent de de­vi­ner la syn­taxe des évé­ne­ments, de dé­cou­vrir ce mo­dus vi­ven­di créé par l’en­fer­me­ment. L’on se sé­pare des siens avec les yeux ri­vés sur un pas­sé proche ou loin­tain, l’on se console mu­tuel­le­ment par des ac­co­lades tendres et sur­tout l’on se ra­conte … D’où des sé­quences d’une sin­cé­ri­té ex­trême où deux femmes évoquent, à titre d’exemple, le sou­ve­nir de leurs nuits de noce, où un jeune homme com­mu­nique avec sa « démone » chré­tienne, où une vieille dame ré­cite des ver­sets co­ra­niques et psal­mo­die des can­tiques coptes, où un type — soi-di­sant le doyen des ma­lades — fait of­fice de gar­dien et maître des lieux avec les clés en main …

La sé­pa­ra­tion, la so­li­da­ri­té,

le chant et la re­li­gion sont des thèmes qui re­viennent in­las­sa­ble­ment tout au long du film. Les per­son­nages sont re­je­tés par la so­cié­té comme par les leurs ; ils rentrent à l’asile avec un ba­gage cultu­rel et ils le gardent. Donc ce­la va de soi que l’on re­trouve des êtres do­mi­nés par les as­pects re­li­gieux, tout comme ceux qui se trouvent à l’ex­té­rieur de l’asile. Le chant aus­si re­vient na­tu­rel­le­ment. Une jeune fille chante, tout au dé­but du film, d’une voix vi­brante : « Lais­sez-moi faire en­tendre ma voix ». Une autre, beau­coup moins jeune, fre­donne un air de Sayed Dar­wich : « Ve­nez me vi­si­ter une fois par an ». Et une troi­sième psal­mo­die : « Ap­prends-moi à t’ai­mer Dieu ».

On a vou­lu à tout prix évi­ter le cli­ché des sil­houettes fon­dues dans le noir, fa­vo­ri­sant plu­tôt une vi­sion très hu­maine de ces « ombres » qui ont bas­cu­lé de l’autre cô­té du mi­roir. Avec eux l’on se re­dé­couvre, à l’ins­tar de Ma­rianne Khou­ry qui, dé­sor­mais, ose dire qu’elle « ne sait pas créer une fic­tion » et qu’elle est de plus en plus convain­cue de vou­loir tour­ner « ce genre de film où les gens ra­content leurs his­toires ». On as­siste aus­si à une de fin de règne. Quelque part, on com­mence à re­fu­ser la mé­dio­cri­té des gens rai­son­nables et on sombre dans la fo­lie

Ra­ma­dan, pa­tient ou maître des lieux ?

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