Le livre d’Al-Ez­be­kieh re­trouve sa place

Al Ahram Hebdo - - Livres - Da­lia Fa­rouq

AU COEUR du centre-ville cai­rote, der­rière le Théâtre na­tio­nal de la place Ata­ba, au mi­lieu des di­zaines de mar­chands am­bu­lants, se dresse une grande pan­carte sur la­quelle est ins­crit : Sour AlEz­be­kieh. Cet en­droit his­to­ri­que­ment connu comme le plus cé­lèbre mar­ché arabe de livres d’oc­ca­sion, qui re­po­sait dans le temps contre le mur du parc Al-Ez­be­kieh, té­moigne au­jourd’hui du fes­ti­val du livre, of­frant aux fé­rus de lec­ture des ou­vrages à des prix ré­duits.

« L’idée de la te­nue de ce fes­ti­val est née à la suite de l’an­nu­la­tion du Sa­lon du livre cette an­née, qui a coïn­ci­dé avec la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier », ex­plique Lo­gayne Zam­za­mi, étu­diante en troi­sième an­née à la fa­cul­té de po­ly­tech­nique de l’Uni­ver­si­té Fran­çaise du Caire (UFC). Elle ex­plique que les bou­qui­nistes d’Al-Ez­be­kieh ont su­bi une im­por­tante perte, puisqu’ils ont ache­té avec tous leurs ca­pi­taux des livres et les ont trans­por­tés au siège du Sa­lon du livre au Pa­lais des con­grès à Ma­di­net Nasr. « Pour les ai­der, j’ai pen­sé à trou­ver une al­ter­na­tive à la foire qui leur as­sure une forte clien­tèle. C’est pour­quoi nous or­ga­ni­sons ce fes­ti­val par les ef­forts in­di­vi­duels des bou­qui­nistes du sour. Après la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier et l’an­nu­la­tion du Sa­lon du livre, on a es­ti­mé qu’il est temps d’in­vi­ter les gens à ve­nir au sour pour le connaître et dé­cou­vrir les tré­sors qu’il ren­ferme », ajoute-t-elle. En fait, Lo­gayne est à l’ori­gine de l’idée du Fes­ti­val cultu­rel de Sour Al-Ez­be­kieh. « Le dé­ve­lop­pe­ment de Sour AlEz­be­kieh était un pro­jet d’ac­ti­vi­té à l’uni­ver­si­té de­puis deux ans. L’ob­jec­tif de ce pro­jet était de faire sa­voir aux pro­prié­taires des bi­blio­thèques com­ment com­mer­cia­li­ser Sour Al-Ez­be­kieh au­près des jeunes et des in­tel­lec­tuels », avance Lo­gayne. Elle a as­su­ré la pu­bli­ci­té, le lo­go et avait or­ga­ni­sé des ex­po­si- tions de livres dans les dif­fé­rentes uni­ver­si­tés.

Les bou­qui­nistes de Sour Al-Ez­be­kieh se sont bien pré­pa­rés pour leur pre­mier fes­ti­val. En dé­pit de l’exi­guï­té des kiosques, dont la su­per­fi­cie ne dé­passe guère 5 m2, des mil­liers de livres meublent les rayons de ces mi­nus­cules lo­caux pou­vant conte­nir quelque 3 000 titres cha­cun. Bien ran­gés ou em­pi­lés à même le sol, ces ou­vrages touchent dif­fé­rents do­maines : sciences re­li­gieuses, chi­mie, lit­té­ra­ture arabe et étran­gère, livres pour en­fants, dic­tion­naires … De vieux livres et re­vues da­tant, par­fois, du dé­but du siècle der­nier, offrent une ma­tière très riche aux his­to­riens et cher­cheurs, no­tam­ment en jour­na­lisme, ci­né­ma et théâtre.

A cô­té, on y trouve de nou­velles pa­ru­tions sur­tout les livres qui traitent de l’ex-pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak et son ré­gime po­li­tique cor­rom­pu. « Les vi­si­teurs du sour s’ar­rêtent beau­coup de­vant les oeuvres qui étaient confis­quées sous l’an­cien ré­gime comme les oeuvres de l’écri­vain Ab­del-Ha­lim Qan­dil, Carte ah­mar lel raïs (carte rouge pour le pré­sident) et Al-Raïs al-ba­dil (le pré­sident al­ter­na­tif). La clien­tèle de­mande beau­coup ces jours-ci aus­si les ou­vrages qui abordent la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier. En fait, sept livres ont été pu­bliés après la ré­vo­lu­tion et qui en portent des té­moi­gnages va­riés », af­firme Mo­ha­mad Nas­ser, bou­qui­niste.

Pro­fi­tant de l’arme de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier, Lo­gayne a fait la pu­bli­ci­té du fes­ti­val sur Fa­ce­book, qui a pu at­ti­rer plus de 70 bé­né­voles qui l’ont ai­dée à l’or­ga­ni­sa­tion du fes­ti­val. « Ce sont des bé­né­voles de la fa­cul­té des beaux-arts qui ont exé­cu­té les pein­tures qui ornent les murs ex­ternes du sour », ex­plique Lo­gayne. La page de Sour Al- Ez­be­kieh sur Fa­ce­book a at­ti­ré plus de 8 000 in­ter­nautes qui ont ex­pri­mé une vo­lon­té de ve­nir au fes­ti­val. Nou­rhane Ali et Ha­naa Ré­da, deux étu­diantes à la fa­cul­té d’ar­chéo­lo­gie, af­firment qu’elles ont su à pro­pos du fes­ti­val de Sour Al-Ez­be­kieh à tra­vers la page qui lui est consa­crée sur Fa­ce­book. « Je viens pour cher­cher des livres qui peuvent m’ai­der dans mes études, mais les livres qui traitent de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier ont at­ti­ré mon at­ten­tion et je vais cer­tai­ne­ment en ache­ter un », ex­pose Nou­rhane. « sour » Ce ne sont pas seule­ment les jeunes qui fré­quentent le fes­ti­val de Sour Al-Ez­be­kieh. Hos­sam Al-Dine AlHi­ny, un sep­tua­gé­naire qui vit dans le gou­ver­no­rat de Mi­nya au sud de l’Egypte, passe au sour chaque fois qu’il se rend au Caire. « Il y a plus de cin­quante ans que je fré­quente le sour, je l’ai pour­sui­vi par­tout où on le dé­pla­çait. Je trouve des chefs-d’oeuvre qui n’existent qu’au sour, comme les pre­mières édi­tions des Mille et une nuits, des oeuvres d’Al-As­fa­ha­ni, des re­cueils de poètes arabes, tels qu’Al-Mou­ta­na­bi, Al-Maa­ri, Chaw­qi aux cô­tés de tra­duc­tions d’oeuvres de Sha­kes­peare, de Vic­tor Hu­go et autres chefs-d’oeuvre de la lit­té­ra­ture russe, des en­cy­clo­pé­dies de phi­lo­so­phie, de sciences na­tu­relles. Tout ça à des prix qui n’at­teignent même pas le dixième des prix ad­mis ailleurs », dit-il.

Cô­té bou­qui­nistes, ils se sentent aban­don­nés par le mi­nis­tère de la Culture mal­gré le rôle qu’ils jouent et la po­pu­la­ri­té de leurs pro­duits. C’est ce que re­lève Har­bi Has­san, le plus an­cien bou­qui­niste du sour, qui es­time que le gou­ver­no­rat les traite comme des mar­chands am­bu­lants, sans mettre en consi­dé­ra­tion le rôle qu’ils jouent de­puis 1907. « De­puis cette date, le sour a dé­mé­na­gé six fois de sa place ori­gi­nelle au mur du cé­lèbre jar­din d’Al-Ez­be­kieh face au siège de l’an­cien Opé­ra égyp­tien. Une fois trans­por­té pour des rai­sons dites de sé­cu­ri­té, une autre pour construire un pont, on ne sait ja­mais quand on quit­te­ra ce nou­vel en­droit où on s’ins­talle de­puis deux ans », se la­mente Har­bi, connu comme le cheikh des bou­qui­nistes de Sour Al-Ez­be­kieh. En dé­pit de la dé­mo­li­tion du mur du jar­din d’Al-Ez­be­kieh, vieux de sept siècles, et le chan­ge­ment d’adresse, le mar­ché du livre le plus cé­lèbre au Moyen-Orient a conser­vé son ap­pel­la­tion.

Tou­jours op­ti­miste, cheikh Har­bi in­vite les grands écri­vains et les in­tel­lec­tuels à fré­quen­ter le souk pour si­gner leurs nou­velles pu­bli­ca­tions et pour sou­te­nir le 1er Fes­ti­val de Sour AlEz­be­kieh qui a été un jour l’en­droit pré­fé­ré des grands noms de la lit­té­ra­ture, de la po­li­tique voire de la pen­sée égyp­tienne

Les livres du Fes­ti­val de Sour Al-Ez­be­kieh ré­pondent aux dif­fé­rents goûts.

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