Le Caire et ses tré­sors

JOUR­NÉE DE LA FRAN­CO­PHO­NIE Un ou­vrage vient com­bler le vide lais­sé quant à la per­cep­tion et la te­neur du par­ler fran­çais en Egypte. C’est l’étude des lin­guistes al­le­mands Cyn­thia Der­mar­kar et Ste­fan Pfän­der, qui dé­cor­tiquent la pra­tique de la langue fran

Al Ahram Hebdo - - Livres - Taï­mour Hubert

L’EGYPTE,pays fran­co­phone. L’af­fir­ma­tion semble sou­vent étrange. Pour­tant, tel est bien le cas, et deux lin­guistes al­le­mands ont consa­cré plu­sieurs an­nées à l’étude de la pra­tique ef­fec­tive du fran­çais au Caire. Le fran­çais cos­mo­po­lite — Té­moi­gnage de la dy­na­mique lan­ga­gière dans l’es­pace ur­bain du Caire, ou­vrage à l’as­pect scien­ti­fique mar­qué, est le fruit d’une ini­tia­tive uni­ver­si­taire fran­co-belge-al­le­mande, le Ciel-f (Cor­pus In­ter­na­tio­nal Eco­lo­gique de la Langue Fran­çaise), qui vise à « consti­tuer un grand cor­pus des fran­çais dans le monde, en pro­cé­dant au re­cueil de don­nées au­dio et vi­déo » . Avec comme ré­sul­tat le dé­ve­lop­pe­ment d’« une ana­lyse com­pa­ra­tive de va­rié­tés de fran­çais et de ma­nières de dire et d’in­ter­agir en fran­çais à tra­vers la fran­co­pho­nie » .

Loin de re­ve­nir sur ce qu’a été la pra­tique du fran­çais dans la pre­mière moi­tié du XXe siècle, les lin­guistes al­le­mands Cyn­thia Der­mar­kar et Ste­fan Pfän­der de l’Uni­ver­si­té de Fri­bourg se penchent ain­si sur la spé­ci­fi­ci­té du par­ler fran­co­phone de nos jours dans la so­cié­té cai­rote, pour en dé­ga­ger les dy­na­mismes. Ils en sou­lignent la spé­ci­fi­ci­té pour mettre en avant une « langue-lieu » hors de ses ori­gines eu­ro­péennes, et qui s’est for­gée au fil des an­nées une iden­ti­té dé­cou­lant de l’en­vi­ron­ne­ment par­ti­cu­lier dans le­quel elle a évo­lué. L’ou­vrage s’ar­ti­cule au­tour de deux par­ties. Sont d’abord pas­sées en re­vue les dif­fé­rentes pra­tiques du fran­çais dans la so­cié­té cai­rote, en fa­mille et entre amis, puis au tra­vail. Le se­cond axe compte une sé­rie d’en­tre­tiens avec des francophones sur l’édu­ca­tion qui a été la leur et avec les ac­teurs du dé­ve­lop­pe­ment de la langue fran­çaise de nos jours : res­pon­sables d’éta­blis­se­ments sco­laires, jour­na­listes, com­mu­nau­té ar­mé­nienne, ou en­core élèves d’écoles fran­çaises. que « (pas en­core) ou « yal­la tiques es­sen­tielles du par­ler fran­çais en Egypte. Et ce­la, quel que soit le groupe de lo­cu­teurs, au nombre de deux, pour qui la pra­tique ac­tuelle du fran­çais en Egypte tra­verse une pé­riode qu’ils per­çoivent dif­fé­rem­ment. Si pour les plus âgés, le fran­çais « pé­ri­clite » de nos jours en rai­son de la mon­tée de l’égyp­tia­ni­sa­tion, pour les plus jeunes, il s’agit en ce mo­ment d’une re­nais­sance du fran­çais avec l’ap­pa­ri­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions cultu­relles

Grande va­rié­té de lo­cu­teurs La bonne idée des lin­guistes est de joindre à l’ou­vrage un CDMP3 qui per­met aux lec­teurs de mieux se rendre compte du fran­çais pra­ti­qué qui, par ses ex­pres­sions ima­gées et in­to­na­tions, ap­pa­raît bien dif­fé­rent de la langue en­ten­due dans l’Hexa­gone. Car il existe une grande va­rié­té de lo­cu­teurs francophones au Caire. Le fran­çais n’est d’ailleurs ja­mais leur langue unique et le pas­sage d’un idiome à l’autre se fait très na­tu­rel­le­ment. D’où la qua­li­fi­ca­tion de « Fran­çais cos­mo­po­lite » pour le titre de l’ou­vrage. Comme l’af­firment les au­teurs, « la lin­guis­tique quo­ti­dienne s’en­ri­chit d’une ri­chesse rhé­to­rique due au plu­ri­lin­guisme des francophones du Caire » . Ain­si, les « mar­queurs de dis­cours », ad­verbes ou conjonc­tions tels ya3­ni » (c’est-à-dire), « bass » (as­sez), « les­sa »

» (al­lez) sont des ca­rac­té­ris- fran­çaises dans le pays. Ce sont ain­si deux concepts qui se font face : la tra­di­tion et l’as­su­rance du style, face à l’im­pres­sion de re­nou­veau et l’en­ri­chis­se­ment cultu­rel qui, se­lon les au­teurs, ap­portent « la vi­ta­li­té par­ti­cu­lière du fran­çais cos­mo­po­lite du Caire ». L’on re­trouve ain­si dans la pre­mière par­tie in­ti­tu­lée « Conver­sa­tions quo­ti­diennes » dif­fé­rents dia­logues dont ce­lui de Mémé et Tante Fou­ki, deux soeurs de 72 et 86 ans, se rap­pe­lant les jours an­ciens : « Il me semble que c’était de­puis quelques an­nées seule­ment », ou en­core un autre dia­logue en fa­mille avec Ca­rine qui re­grette l’aug­men­ta­tion des taxes : « Tu paies 1,2 %, fa ta­baane (et bien sûr) ça fait plus, ya3­ni plus ». Dans le pre­mier exemple, on re­marque une syn­taxe par­ti­cu­lière tan­dis que le se­cond est ponc­tué de mar­queurs de dis­cours. Dans la se­conde par­tie du livre, dé­nom­mée « En­tre­tiens », di­verses per­sonnes ré­pondent aux ques­tions des lin­guistes sur l’évo­lu­tion du lan­gage, avec quelques bi­zar­re­ries qui ne manquent pas d’être men­tion­nées : « Gam­mas­sa, c’est un en­droit au bord de la mer. Quand Na­po­léon y est ar­ri­vé, il a dit : J’aime ça. Et de­puis, c’est Gam­mas­sa » . Les ques­tions de pres­tige liées à l’ap­pren­tis­sage de la langue de Mo­lière sont tou­jours bien pré­sentes et chez les plus jeunes Egyp­tiens du Ly­cée fran­çais se pose aus­si la né­ces­si­té d’une pré­ser­va­tion de l’iden­ti­té nationale. Un hé­ri­tage donc que cet ou­vrage in­vite à choyer dans un sou­ci de conser­va­tion de l’as­pect mul­ti­cul­tu­rel de l’Egypte, et pour faire re­sur­gir sa ri­chesse. Alors que l’époque penche vers l’uni­for­mi­sa­tion des masses, qu’il s’agisse des ef­fets de la mon­dia­li­sa­tion ou de ceux des élans « spi­ri­tuels » « Le fran­çais cos­mo­po­lite - Té­moi­gnage de la dy­na­mique lan­ga­gière dans l’es­pace ur­bain du Caire ». Cyn­thia Der­mar­kar et Ste­fan Pfän­der, avec CD-MP3. Edi­tions : Ber­li­ner Wis­sen­schafts-Ver­lag (BWV), Al­le­magne, 2010.

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